Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Pour tous les Soliman d’aujourd’hui !

Le but de l’histoire, son sens profond, n’est-ce pas, comme le rappelait Fernand Braudel, « l’explication de la contemporanéité » ? C’est dans cette optique presque militante🙂 que l’historien et journaliste Philipp Blom a monté au Wien Musem, avec  Eva-Maria Orosz, une exposition sur Angelo Soliman (1721-1796). Il s’agit de cet Africain qui, à Vienne, au XVIIIème siècle, est devenu un personnage important de l’aristocratie… avant d’être, à sa mort, empaillé et « rangé » dans un musée à côté de bêtes sauvages. Lors de l’inauguration, le 28 septembre, Philippe Blom a insisté sur les paradoxes de la société européenne, à la fois ouverte et excluante, à l’époque des Lumières naissantes comme aujourd’hui. Soliman est né en Afrique occidentale, il a été amené comme esclave en Europe par la Libye actuelle et l’Italie… comme aujourd’hui les travailleurs victimes de l’esclavage moderne. La seule issue, pour Soliman, était l’assimilation totale, ce qui est aujourd’hui réclamé à de nombreux migrants dans le pays dit « d’accueil ».

L’exposition retrace chronologiquement la vie de Soliman et illustre abondamment la place accordée à l’Afrique et aux Africains dans la société viennoise de l’époque. Pour autant, l’état des sources dont on dispose à ce jour impose une dichotomie assez radicale entre le corps de Soliman et son esprit : on connaît tout sur ses tailleurs, ses lieux de résidences et son réseau social (notamment son entrée dans une loge maçonnique où était Mozart), mais rien sur son ressenti, sur ce qu’a pu lui coûter son assimilation.

Le dernier quart de l’exposition est sans doute le plus intéressant pour tirer profit de ce que le visiteur a pu apprendre de la vie de Soliman.

A droite le sac officiel de l’entreprise Meinl jusqu’en 2004, à gauche le t-shirt d’une association exigeant la fin de ce symbole (Cliquez pour agrandir)

Après avoir évoqué les stéréotypes liés à l’Afrique depuis le XVIIIème siècle, Philippe Blom nous montre combien les clichés coloniaux et racistes ont la vie dure. En Autriche, l’empire du café Meinl  a toujours comme emblème une tête d’Africain du temps des colonies. Dans des entretiens sur la difficulté d’être noir en Autriche aujourd’hui, des hommes et des femmes racontent des histoires poignantes (une femme déclare « si au moins on ressemblait vraiment à des chiens, on serait mieux traités »).

Cliquez pour agrandir

La responsabilité des torchons populistes comme la Kronen Zeitung est aussi abordée, par exemple pour la diffusion du préjugé selon lequel les Nigérians vivant en Autriche seraient tous des dealers (cf. affaire Marcus  Omofuma, mort étouffé par la police). Le Togolais Damien Agbogbe raconte dans un entretien paru dans l’hebdomadaire Falter, combien la société autrichienne peut se révéler raciste.  Lorsque c’est une Angolaise qui a été nommée « Miss Univers », début septembre 2011, le gratuit du métro Heute a lancé une campagne en trois temps dont on peut retrouver la trace en ligne.

Le deuxième article invite les lecteurs en ce termes : « Si vous pensez que votre femme, votre amie ou la voisine d’à côté est plus belle que la demoiselle ici à droite sur la photo, alors envoyez-nous une photo de la beauté. Entre tous les envois nous offrons par tirage au sort un dîner romantique aux chandelles (d’une valeur de 300€). Mail: miss@heute.at »

Entre le deuxième et le troisième article, les lecteurs ont été invités à envoyer des photos… que le journal affiche fièrement après le troisième article. Auraient-ils lancé la même campagne si une Suédoise avait été élue Miss univers ? On peut hélas en douter !

A Vienne en 2011, aussi assimilé que possible, Angelo Soliman se serait peut-être fait agresser dans le métro par des policiers autrichiens, comme ce fut le cas en février 2009 pour un prof de sport (cf. ce billet).

Compléments :

1 octobre 2011 - Posted by | Autriche, Immigration, Uncategorized | , , , ,

Un commentaire »

  1. merci pour cet article, documenté, riche d’ enseignements et de pistes de réflexion…
    Cela conforte les réticences de notre belle fille, noire de peau, à aller en Autriche, malgré ses liens familiaux…

    Commentaire par MAOPA | 1 octobre 2011 | Répondre


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