Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Marine Le Pen à Vienne, suites judiciaires à Paris

TGI

TGI de Paris, Cour d’appel, pôle 2, chambre 7, le 12.11.2015

Où l’on reparle des néonazis autrichiens dans un tribunal parisien…
Le 27 janvier 2012, Marine Le Pen se rendait à Vienne au bal de la fédération des corporations pangermanistes auquel chaque année se retrouvent des leaders des partis d’extrême droite mais aussi des personnes qui propagent des idées négationnistes ou néonazies (cf. cet article que j’avais publié sur rue89). La venue de Mme Le Pen à ce bal nauséabond, en pleine période électorale, avait suscité de très vives réactions. Le président de SOS Racisme, Dominique Sopo, avait été parmi les premiers à réagir, après lecture des dépêches AFP. Son communiqué du samedi 28 janvier témoignait de son indignation, il était question d’un « bal antisémite » rassemblant des « nostalgiques du Troisième Reich ». D’autres articles, parus dans la plupart des médias, étaient formulés de manière plus policée mais portaient le même message : alors que Mme Le Pen s’employait à dédiaboliser son parti, elle venait de donner des gages aux franges les plus radicales de son électorat. Mme Le Pen choisit alors le 14 février 2012 de porter plainte en diffamation non pas contre les journaux, avec lesquels il n’était pas bon de se fâcher à quelques mois des élections présidentielles, mais contre M. Sopo. C’était une première car souvent ce sont les associations de la société civile qui ont attaqué le Front National pour incitation à la haine raciale.

Au Tribunal correctionnel de Paris, le 15 mai 2014 (après de nombreux renvois) l’avocat de SOS Racisme, Patrick Klugmann, était confiant, pensant que la bonne foi de son client lui permettrait de ne pas être condamné. Lire la suite

17 novembre 2015 Posted by | Antisémitisme, Autriche, Extrême droite | , , , , | Laisser un commentaire

De la difficulté de parler des attentats parisiens à Vienne

ClubRep

L’emblème du Club Républicain, halal.

Fondé à l’occasion de l’affaire Waldheim, en 1986, le Club Républicain est une émanation de la société civile autrichienne regroupant des intellectuels de ce pays attachés à un traitement juste du passé de l’Autriche au vingtième siècle, à la lutte contre l’antisémitisme et cherchant à contenir la montée de l’extrême droite. Lors du premier rassemblement citoyen devant l’ambassade de France, le soir de l’attentat contre Charlie Hebdo, deux membres du Club républicain m’ont demandé si je souhaitais participer avec d’autres intervenants à une soirée autour de ce qu’on allait devoir appeler les attentats parisiens, la soirée « Je suis Charlie » évoquée au départ est devenue rapidement « Je suis Charlie, je suis Juif » (ce qui négligeait à mes yeux les trois policiers assassinés). La soirée a eu lieu le lundi 26 janvier.

Premier gros coup de bambou dès l’arrivée. Dans un courriel préparatoire, l’organisateur de la soirée, Alexander Emanuely, m’avait demandé d’amener les exemplaires de Charlie que j’avais chez moi pour créer un décor avec des couvertures originales. J’ai passé quelque temps à retrouver d’anciens numéros que j’ai portés toute la journée avec moi, avec en plus la pancarte que je m’étais bricolée pour la manifestation du 11 janvier. Arrivé sur place, Alexandre m’explique que non, on n’en aurait pas besoin, la dessinatrice invitée, Andrea Maria Dusl allait expliquer pourquoi elle s’y est opposé. Effectivement, c’est à elle que s’adresse la première question du modérateur lorsque le débat commence, peu après 19h. Étant elle-même dessinatrice (mais pas caricaturiste, elle a tenu à le préciser), Mme Dusl explique qu’elle ne souhaite pas être tuée dans dix ans pour avoir pris la parole devant un décor contenant éventuellement une caricature du prophète (vidéo). Lire la suite

27 janvier 2015 Posted by | Antisémitisme, Autriche | , | 10 commentaires

Même pas besoin de profaner le cimetière de Graz

Pour toutes les photos : (c) AP - Hans Punz

Pour toutes les photos : (c) AP – Hans Punz

Un peu partout en Europe, assez régulièrement, des cimetières sont profanés (voir les cas de Carcassonne, Carros, Oldenburg, ou même à 500m de chez moi, à Wien-Meidling). Des inconnus taguent des croix gammées. A Graz, deuxième ville d’Autriche et capitale de la Styrie, ce n’est pas nécessaire : les croix gammées sont déjà gravées sur les pierres tombales ! Le Dr. Tita Probst (cf. mon billet sur la folie des titres) est par exemple mort pour la « Grande Allemagne », tué en février 1934 en tentant de renverser le régime autrichien pour annexer le pays à l’Allemagne… et une belle croix gammée figure sur sa tombe. Interrogé par un journaliste, le porte-parole de la mairie de Graz, Thomas Rajakovics, a dit qu’il fallait y voir un ancien symbole représentant le soleil ! Mais de qui se moque-t-on ? Le prévôt Christian Leibnitz n’a pas été plus brillant, refusant même qu’une plaque explicative soit apposée car, selon lui, il y a d’autres symboles que celui-ci, « antireligieux » par exemple, qui peuvent déranger les visiteurs du cimetière. A Vienne par contre, le responsable des cimetières affirme qu’aucune des 500 000 tombes n’est ornée de croix gammée, et que si une telle pierre tombale était découverte, la croix serait effacée.

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8 février 2014 Posted by | Antisémitisme, Autriche, Mémoire, Nazisme | , , , , | 9 commentaires

Alerte brune à Salzbourg !

Salzburg municipal cemetery 12-2013-ptLe 19 décembre dernier, un journaliste du Standard signalait que malgré de récentes arrestations dans le milieu néonazi, de nouveaux actes antisémites avaient été signalés à Salzbourg. Le monument à la mémoire des victimes de la Seconde Guerre mondiale, pourtant peu explicite (« à la mémoire des victimes pour la liberté et la dignité humaine »), avait été recouvert d’une inscription avec les deux « S » de la SS, « Horst Wessel », du nom du soldat qui composa l’hymne du parti nazi, obligatoire avant tous les concerts de musique classique. A cette date, on signalait déjà que les « Stolpersteine », littéralement « pierre de trébuchement », ces pavés de métal signalant dans le sol, devant des habitations, l’ancienne présence de victimes de la guerre, avait été recouvertes de peinture. 

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1 février 2014 Posted by | Antisémitisme, Autriche | , , | 5 commentaires

80 ans plus tard, relents d’austro-fascisme

PuerstlFévrier 1934, à Vienne, c’est d’abord une guerre civile opposant les représentants du Parti social-démocrate (Republikanischer Schutzbund) au Front patriotique (Vaterländische Front). Le conflit dure une petite semaine et se solde par un lourd bilan : environ trois cents morts, victoire des conservateurs-fascistes, fin du multipartisme et début de l’austro-fascisme. Les médecins, en cabinet ou dans les hôpitaux, signalaient immédiatement à la police, liée aux conservateurs, tout blessé suspect qui arrivait. Du coup, de nombreux sociaux-démocrates ont succombé à leurs blessures sans recevoir de soins.

L’histoire ne se répète pas, elle bégaie, c’est bien connu. Le surlendemain des échauffourées qui ont émaillé les manifestations contre le grand bal de l’extrême droite (cf. billet précédent), un débat télévisé était proposé sur ORF2, une des chaînes de la télévision nationale. Parmi les invités Franz C. Bauer, le président du syndicat des journalistes, tentait de comprendre pourquoi la police avait interdit aux journalistes d’accéder au périmètre de sécurité autour du palais impérial. Avec une morgue étonnante, le  président de la police de Vienne, Gerhard Pürstl, expliquait doctement que c’était pour les protéger qu’il n’avaient pas le droit de s’approcher du bal. Les propos les plus inquiétants ont été tenus un peu plus tard, lorsqu’une jeune femme ayant participé à l’organisation des manifestations, Natascha Strobl,a critiqué l’emploi inconsidéré des matraques et des gaz lacrymogènes. Lire la suite

28 janvier 2014 Posted by | Antisémitisme, Autriche, Extrême droite | , | Un commentaire

« Arbeit macht frei », bah oui, quoi ?

Schild_AmfVoici donc, ci-contre, la devanture d’une petite boutique d’une ville de Styrie, Deutschlandsberg. Il s’agit d’un magasin d’armes, fermé depuis longtemps, avec une enseigne en lettres gothiques. Rien d’exceptionnel ? Et bien cette enseigne reprend la célèbre devise inscrite par les nazis à l’entrée de quelques camps de concentration et d’extermination : « Arbeit macht frei » (en français « le travail rend libre », inscription présente à Auschwitz, Dachau, Gross-Rosen et Sachsenhausen). Son propriétaire est Sven Skjellet, un homme politique chrétien-conservateur (parti ÖVP) qui a hérité de la boutique de son père. Il explique que c’est pour se souvenir de son défunt père qu’il a gardé l’enseigne et le plus choquant c’est que, malgré les explications  apportées par le journaliste de l’hebdomadaire, il ne voit aucun lien en rapport avec Auschwitz (« Kein Hintergedanke in Richtung Auschwitz ») ! Après le maire conservateur (du parti ÖVP) qui déclarait un mois plus tôt à propos de journalistes « Faudrait les pendre, ils sont comme les juifs » (cf. ce billet), voilà donc un autre représentant de ce parti qui aurait besoin de d’un livre d’histoire comme La Seconde Guerre mondiale pour les nulsLire la suite

24 janvier 2014 Posted by | Antisémitisme, Autriche | , , | 5 commentaires

« Dessiner contre l’oubli » au Leopoldmuseum – impressions mitigées…

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Leo Schejner, dessiné de 2010 à 2103 (c) VBK, Wien/Vienna 2013

Depuis le 17 mai, une nouvelle exposition intitulée « Dessiner contre l’oubli » est proposée au Leopoldmuseum (jusqu’au 2 septembre). Il s’agit de dessins au fusain réalisés par Manfred Bockelmann sur de grandes toiles de jute (150 x 110 cm). A partir de photos anthropométriques faites par les nazis à l’arrivée dans le camp d’Auschwitz, le dessinateur entreprend de restituer la part d’humanité d’enfants qui – pour l’immense majorité d’entre eux – ont péri dans les camps. Sur la soixantaine de portraits dessinés, une bonne trentaine sont exposés.

La plupart ont déjà les cheveux rasés, ce qui était fait dès l’arrivée. D’autres, les enfants roms, ont encore leurs cheveux car leur photo devait servir les projets prétendument « scientifiques » des nazis. Les visages ne sont pas encore marqués par la faim et la douleur, l’artiste s’est appliqué à retranscrire le regard de la façon la plus humaine possible, tentant de leur restituer leur dignité. Pour cela, le détail des yeux est décisif et il explique qu’il cherche le moment où chaque portrait lui « parle ».

Ses motivations demeurent cependant peu claires. Dans l’entretien au quotidien Der Standard, il explique ainsi qu’il avait toujours eu des réticiences à travailler sur l’extermination des Juifs car il n’en avait pas été le témoin. « il y a trois ans je me suis dit ‘En 2013 tu auras 70 ans, il ne manquait plus que ça que tu sois invité à une grande exposition !’ » (source). Lire la suite

21 mai 2013 Posted by | Antisémitisme, Autriche, Mémoire, Nazisme, Roms | , , , | Laisser un commentaire

Le mystère de l’identité juive, à Vienne autour de 1900

LeRider-ptUn peu de lecture pour les amatrices et amateurs du Petit flambeau, ma recension du livre de Jacques Le Rider, Les Juifs viennois à la Belle Epoque (Albin Michel, 2013). Ce sera l’occasion pour celles et ceux qui ne sont pas familiers avec l’histoire de l’Autriche, de saisir l’allusion contenue dans le titre de ce blog. 🙂

10 mars 2013 Posted by | Antisémitisme, Autriche, Critique(s) d'ouvrage, Judaïsme | , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire

Espoir et désespoirs

Nelly

Nelly N., jetée sur les voies du métro le 5 janvier dernier

UPDATE à la fin de l’article

La dernière semaine fut très mitigée en Autriche. D’abord, il y eut les élections régionales du 3 mars, en Basse-Autriche et en Carinthie, fief de l’extrême droite depuis la fin des années 1980. Dans ce dernier Land, bonne surprise, le FPK lié au sémillant Heinz-Christian Strache est passé de 45 à 17% mais il ne faut pas oublier que l’autre parti d’extrême droite, le BZÖ, a obtenu 6% des voix et que le parti populiste « Team Stronach » (le nom de son chef est dans le titre du parti) a remporté 11% des suffrages (résultats). Cela fait tout de même 34% pour les populistes de droite (cf. sur ce blog, un billet à ce sujet) ou d’extrême droite (11 points de moins qu’en 2009). Le gouverneur du Land sera donc social-démocrate et non plus d’extrême droite, ce qui est une bonne chose. Seulement, les électeurs se sont-ils vraiment détournés de l’idéologie xénophobe ou souhaitaient-ils seulement sanctionner un parti lourdement impliqué dans différents scandales financiers ? Le même jour, le FPÖ de Strache passait de 10 à 8% en Basse-Autriche (résultats).
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Pas sûr qu’il y ait de quoi signaler la fin de l’extrême droite, comme le fait en ce dimanche 10 mars l’hebdomadaire profil qui d’ailleurs légitime implicitement ces partis avec l’appellation « Rechte » ou lieu de « Extremrechte ».

Alors que certains bien-pensants se réjouissent de cette cuisante défaite électorale, on ne les entend pas commenter l’actualité judiciaire. Le 7 mars, un homme de 51 ans qui avait jeté sur les voies du métro une Kényane après avoir prononcé des insultes racistes… a été condamné à un an de prison avec sursis ! Lire la suite

10 mars 2013 Posted by | Antisémitisme, Autriche, Judaïsme, Mémoire, Nazisme | , , | Un commentaire

La route est longue mais 2015 approche

Le pofesseur d’anatomie Eduard Pernkopf (qui bien avant 1938 refusait les étudiants juifs) ouvre son cours le 26 avril 1938 en uniforme des SA

Depuis une quinzaine d’années, l’université de Vienne s’est engagée dans un programme de recherche ambitieux concernant son passé sous le national-socialisme. Quelques livres collectifs ont permis de poser les grandes lignes d’une histoire jusqu’à récemment très largement occultée… et des continuités sont apparues. Ces continuités s’observent après 1945, avec de nombreux professeurs ou directeurs d’instituts impliqués dans l’austrofascisme et le nazisme qui sont restés en place à l’université sans être inquiétés, mais les intervenants ont aussi fait état de continuités avec le passé car l’antisémitisme qui marque la période 1934-1945 existait déjà à la fin du 19ème siècle et s’exprimait dans la violence après la fin de la Première Guerre mondiale.

Une journée d’étude était consacrée le 11 octobre à la « longue ombre de l’antisémitisme », avec le sous-titre « discussion critique sur l’histoire de l’université de Vienne aux XIXème et XXème siècles ». L’organisateur de cette conférence, Oliver Rathkolb, a insisté sur la nécessité de placer cette journée dans le long XXème siècle (rendant hommage à Eric Hobsbawm qui évoquait lui le long XIXème siècle).
Reprenant les statistiques données par Lichtblau sur la part d’étudiants juifs dans les universités autrichiennes de 1863 à 1912, Rathkolb a pu observer que ces proportions n’étaient pas corrélées à l’importance de l’antisémitisme (même chose aujourd’hui sur le vote FN et la présence d’immigrés !). Lire la suite

15 octobre 2012 Posted by | Antisémitisme | , , , | Laisser un commentaire