Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Les vieux démons du nationalisme

Immernocht

Kurier, 5 mars 2017, “Autrichiens mais toujours turcs”

En Autriche comme en France, ailleurs en Europe ou aux États-Unis, le principal danger ne vient pas tant des partis d’extrême droite que des partis de gouvernement qui appliquent – souvent sans l’assumer ouvertement – le programme des partis nationalistes xénophobes. On le voit régulièrement en Hongrie avec la politique menée par Viktor Orbán qui concurrence ainsi le Jobbik sur sa droite (cf. le livre de Joëlle Stolz, Hongrie. L’apprentie sorcière du nationalisme, ici ma recension). La dernière mesure en date consiste d’ailleurs, en Hongrie, à interner les demandeurs d’asile qui refusent de retourner immédiatement en Serbie (cf. cet article du Standard).

En même temps, c’est paradoxalement M. Orbán qui a critiqué le dernier projet du gouvernement autrichien consistant à réduire les allocations familiales pour les étrangers communautaires qui travaillent en Autriche mais dont les enfants sont restés dans le pays d’origine. Ce projet qui a germé dans le camp des chrétiens-conservateurs (ÖVP) a été adoubé par leurs partenaires de coalition, les sociaux-démocrates du SPÖ. Il s’agit d’une mesure particulièrement injuste car elle touchera principalement les aides-soignantes qui s’occupent des personnes âgées et les femmes de ménage : des pans entiers de l’économie autrichienne dépendent de cette armada de femmes corvéables à merci venant des pays de l’Est (surtout de République tchèque, Slovaquie, Pologne et Hongrie, voire de Moldavie, cf.  « Mama illegal – L’autre Europe est encore à construire »). Puisqu’elles cotisent au même titre que les autres employés, pourquoi n’auraient-elles pas le droit aux mêmes allocations familiales ?

Depuis 2008 les sociaux-démocrates et les chrétiens-conservateurs se partagent le pouvoir au sein d’une grande coalition qui ne cesse de susciter toujours davantage la défiance des électeurs, à un point tel que l’an dernier ces deux partis n’ont pas passé le premier tour des élections présidentielles, ne recueillant respectivement que 11,3 et 11,1% des suffrages exprimés. L’extrême droite (FPÖ) en tire profit et dépasse les 33% dans les intentions de vote en cas de législatives (dernier sondage en date du 4 mars). Espérant sortir de la crise, le gouvernement a présenté en janvier 2017 un « Programme de travail » pour 2017/2018. La restriction des allocations familiales pour les étrangers communautaires y figure en bonne place (section 1-11, p. 7). Et sous couvert de protéger les travailleurs et aider les chômeurs, on lit dans ce programme que ce n’est « que si pour une offre d’emploi on ne trouve aucun chômeur installé officiellement en Autriche, qu’on peut attribuer cette offre sans restriction » („nur wenn sich für eine Stelle kein geeigneter in Österreich gemeldeter Arbeitsloser findet, kann die Stelle ohne Einschränkungen vergeben werden“ p. 8). L’artifice est grossier et le nationalisme n’est pas loin (la préférence nationale non plus) car le chômeur « enregistré en Autriche » est bien sûr en général autrichien. En même temps, dans la section 1-19, on facilite le licenciement des employés de plus de 50 ans mais le titre de cette mesure fleure bon avec la novlangue orwellienne il s’agit d’un « Assouplissement de la protection contre le licenciement des 50+ » (Lockerung Kündigungsschutz 50+). En s’affirmant contre ces mesures le FPÖ qui est déjà nationaliste apparaîtra facilement comme socialiste et donc national-socialiste.

Autre point important, le gouvernement entend « réfréner l’immigration » (4.6, Migration dämpfen) et détaille de nombreuses mesures sur trois pages (p. 27-29). En même temps, il est question d’interdire le voile musulman dans la fonction publique… tout en conservant les signes catholiques (à commencer par les crucifix danKurier_5_Maerz_2017
s les tribunaux et les salles de classe des écoles publiques ! cf. la douzaine d’articles traitant de la laïcité sur ce blog). L’ambiance est clairement malsaine et dans son édition du 5 mars, le Kurier n’hésitait pas, en pleine première page, à accuser les Autrichiens d’origine turque de double allégeance.
Le gros titre alarmant, « Autrichiens mais toujours turcs », était flanqué de ce sous-titre « plus de 10 000 possesseurs illégaux de la double-nationalité ». Sur 116 000 Turcs vivant en Autriche, le chiffre n’est pas même pas significatif mais le journal sert bien le climat nauséabond qui règne en Europe.

 

Complément, sur ce blog :

PS/ Pour éviter que Recep Tayyip Erdoğan ne vienne en Allemagne ou en Autriche faire campagne auprès de ses concitoyens, il est question qu’une loi interdise les hommes politiques étranger de tribune politique, ce que soutient bien sûr Norbert Hofer, le candidat déçu du FPÖ aux dernières élections présidentielles. Le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Falter, Florian Klenk, a fait remarquer que le leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache, ne se privait pas d’aller en Allemagne soutenir l’AfD, mais peut-être que pour le FPÖ la frontière avec l’Allemagne ne compte pas vraiment…

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8 mars 2017 - Posted by | Asile, Autriche, Extrême droite, FPÖ, Immigration, Uncategorized

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