Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Mama illegal – L’autre Europe est encore à construire

Tourné sur sept ans, de 2004 à 2011, le film d’Ed Moschitz retrace la vie de quelques femmes moldaves qui ont décidé de quitter mari et enfants pendant quelques années pour aller tenter leur chance dans la forteresse Europe. Les premiers sous-titres rappellent que le salaire moyen est de 100 euros par mois dans ce pays et c’est effectivement une grande pauvreté qui se découvre séquence après séquence, sans pour autant que le film ne tombe dans le misérabilisme. Car ce sont bien des tranches de vie qui sont ici relatées, avec les moments durs mais aussi les quelques joies du quotidien ou encore les fêtes. Lors d’une projection publique le 4 octobre, un spectateur a demandé au réalisateur, Ed Moschitz, connu pour ses reportages sur l’extrême droite en Autriche, ce qui avait changé, sur la période concernée, pour le passage illégal des frontières. La réponse fut claire : avant les passeurs prenaient 1500 euros pour passer de la Moldavie à l’espace Schengen, maintenant c’est autour de 5000 euros, somme que les réseaux mafieux prêtent aux intéressées (ici des mères de famille) à un taux de 15 à 20% par mois (oui, par mois !). Une grande partie de l’argent gagné à garder des enfants, à s’occuper de personnes âgées ou à faire le ménage, sert donc à enrichir les passeurs (le film ne traite pas des réseaux de prostitution). Malgré cela, le travail de ces « Mères Courage sans leurs enfants » reste essentiel à la survie de leur famille au village, en Moldavie. Dans une salle de classe au sol défoncé et dans laquelle les enfants suivent les cours serrés à trois par pupitre de deux, anoraks des années 1950 bien fermés tellement il doit faire froid, la maîtresse passe devant chaque élève en mentionnant le pays où se trouve la mère (et parfois aussi le père). Ces mères vivent en Autriche ou en Italie, pour celles que nous suivons dans le film. Elles racontent la peur au quotidien, la décision de ne plus parler leur langue maternelle (le roumain) dans les lieux publics (de peur d’être repérées ou dénoncées), l’impossibilité de se rendre chez les médecins… et les conditions de travail inhumaines.Une femme de ménage employée à Bologne travaille 7j/7, 365j dans l’année. Une jeune fille à qui on donnerait 18 ou 19 ans s’occupe d’un couple de personnes âgées 24h/24 sans exception, depuis quatre ans (!), pour 800 euros par mois. Pendant ce temps, les hommes apprennent à tenir un foyer – dans le meilleur des cas – ou sombrent dans l’alcoolisme (heureusement, ce n’est que raconté). On voit des pères faire le pain et préparer des poissons mais lorsque les femmes rentrent au pays, après des années d’absence, les déconvenues sont grandes. Les scènes de retrouvailles sont particulièrement émouvantes, presque trop car on en vient parfois à se demander si la caméra n’aurait pas parfois dû être débranchée. Quoi qu’il en soit c’est un film que je recommande vivement, pour tout public à partir de 10-12 ans.

Le débat qui a suivi la projection du 4 octobre rassemblait le réalisateur (Ed Moschitz) mais aussi deux protagonistes (Aurica, une des mères, et sa fille), Johannes Peyrl de la chambre du commerce de Vienne ainsi que Michael Genner, de l’association Asile en détresse. Ce dernier était particulièrement incisif et percutant, critiquant avec raison la politique consistant à maintenir un lot de travailleurs dans l’illégalité pour rassurer ceux qui sont en règle et vivent au plus de bas de l’échelle sociale, avec des papiers. Pour les Moldaves, la situation semble s’arranger car la Roumanie qui a toujours souhaité récupérer la Moldavie, propose la nationalité roumaine à tous ceux qui en font la demande, ce qui facilite bien sûr l’entrée dans la forteresse Europe. En Autriche, ce sont les syndicats et même la chambre du commerce qui freinent la régularisation des sans-papiers moldaves, par peur de dumping social (cf. le fameux plombier polonais de 2005). L’Europe qui se dessine, avec toujours plus d’austérité pour les plus pauvres et des frontières toujours plus difficiles  à passer, ce n’est décidément pas l’Europe de tous les Européens mais celle des exploiteurs et des mafias. Pourtant, une autre Europe est possible !

Compléments :

5 octobre 2012 - Posted by | Uncategorized | ,

Un commentaire »

  1. Ce film a l’air extra, puisant et touchant. J’espère le voir dès que possible. Merci pour cette découverte de ce film qui semble essentiel.

    Commentaire par Falcou-Segal Mathilde | 7 octobre 2012 | Répondre


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :