Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

« L’Ordre du jour », aujourd’hui, c’est Lafarge, Macron, Trump…

VuillardfCe 4 mai, Eric Vuillard était l’invité de l’Institut français, à Vienne, pour présenter son dernier livre, L’Ordre du jour (Actes Sud, Goncourt 2017). L’historien Oliver Rathkolb était sur le podium avec lui pour l’interroger, tout comme le directeur de l’Institut français, Jacques-Pierre Gougeon, tandis que Margaret Millischer assurait avec brio la traduction dans les deux langues.

A celles et ceux qui n’auraient pas encore lu le livre : qu’attendez-vous ? Il est magnifiquement écrit, concis, sobre, et s’il concerne – ‘encore une fois’ penserez-vous peut-être – la montée du nazisme, son approche radicalement novatrice attisera votre curiosité tout au long de la lecture. L’auteur sait se glisser dans les interstices dans  l’histoire (un escalier interminable, une pane d’essence…), aborde des scènes que les historiens ont déjà décrites sous un tout autre angle, révélant en quelque sorte l’histoire derrière l’histoire. Qui plus est, pour celles et ceux qui n’en peuvent plus d’allonger leur « to-read-list », l’ouvrage se lit en moins de 90 minutes (et il est interdit de le télécharger sur les sites de torrent où on le trouve très facilement).

La première question d’O. Rathkolb a porté sur l’économie : pourquoi faire commencer le livre par cette rencontre extraordinaire du 20 février 1933 entre Hitler et les vingt-quatre plus grands industriels, à l’issue de laquelle ces derniers contribueront en espèces sonnantes et trébuchantes à la victoire du NSDAP ? E. Vuillard a répondu qu’il n’y avait pas lieu de s’étonner : l’économie est partout mais on en parle au contraire trop peu. Beaucoup d’entre nous travaillent pour  une entreprise, achètent tous les jours des biens, on ne se rend pas compte de la place qu’occupent les rapports marchands (depuis le néolibéralisme qui vise à l’extension de la sphère marchande, rajouterais-je). Si Freud a permis de montrer l’importance de la sexualité, il faudrait aujourd’hui parler ouvertement de la même façon de l’économie, de ses implications. Si Krupp a financé à ce point le nazisme, que dire du rôle de l’entreprise Lafarge aujourd’hui avec l’Etat islamique ? Si l’on regarde les photos des dirigeants des grandes entreprises depuis la révolution industrielle, on voit apparaître à leurs côtés les plus grands dictateurs. L’auteur entend aussi dénoncer l’opacité du monde dans lequel vivent les dirigeants économiques : non seulement dans les conseils d’administration, mais aussi entre ministres des finances. Il a rapporté les propos tenus par l’ancien ministre grec, Yánis Varoufákis, à qui l’on avait expliqué que la prise de notes lors de ces réunions était interdite. Même chose pour les discussions à Davos… opacité totale.

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L’histoire offre alors des sources, par exemple avec le procès de Nuremberg, pour un aperçu sur les compromissions des grands groupes industriels. La littérature est un moyen de piquer un peu les « grosses baudruches », les faire bouger, comme les enfants se plaisent à le faire lorsqu’ils voient un grand personnage de Disney dans un parc.

Car ce que les grands de ce monde nous donnent à voir est toujours mis en scène. L’écrivain a commenté à titre d’exemple la scène pendant laquelle, récemment, les présidents français et étasunien ont planté un arbre, leurs épouses positionnées en pot de fleur à l’arrière-plan.

Autre thème abordé, le recul critique, la distance, et les confusions entre objectivité et subjectivité. Un sujet du journal télévisé concernait il y a peu un mendiant que le Job center allemand avait réussi, grâce à une dénonciation, à prendre en flagrant de mendicité. Ses revenus ont de ce fait été pris en compte pour baisser son allocation et le pauvre homme expliquait « pourtant, avec 600 EUR par mois », je ne peux pas vivre dignement » et là, le journaliste ajoutait un petit « dit-il ». E. Vuillard a longuement commenté ce « dit-il », présenté comme un signe d’objectivité (le mendiant dit cela mais on ne sait pas si c’est vrai), alors qu’il s’agit au contraire d’un trait de subjectivité, amener le téléspectateur à douter et insinuer l’idée selon laquelle, en fin de compte, il est peut-être possible de vivre dignement avec 600 EUR par mois en Allemagne. Une simple recherche de quelques secondes aurait pourtant permis de constater que le seuil de pauvreté officiel est bien plus élevé et que le mendiant avait raison. Le journaliste prend insidieusement la défense d’un système inique et suppose que ce type de taxes sur les pauvres pourrait être légitime.

Vuillard3.JPGAprès les lectures, entrecoupées de discussions sur le podium, il y eut une petite séance d’échanges avec le public. La responsable de la Chambre de commerce franco-autrichienne, Céline Garaudy, lui a demandé si les grands groupes qu’il cite ont officiellement réagi à son livre. Réponse, « non, pas du tout », et l’auteur de rappeler comment Thyssen-Krupp, par exemple, falsifie aujourd’hui encore l’histoire en minimisant de façon ahurissante son implication dans la guerre, au service du nazisme.

Discutant de façon plus informelle avec l’auteur, je lui ai demandé si les lecteurs se rendaient compte de la dimension éminemment anticapitaliste de son livre. Il m’a répondu qu’effectivement, son livre comportait cette dimension, que depuis le Goncourt, son éditeur lui demandait d’intervenir dans des cercles « chics » où les gens sont triés sur le volet, et qu’il refusait en règle générale. Une fois, se retrouvant dans un tel milieu, il a commencé à parler de cet aspect de son livre, et cinq grands cadres se sont levés pour prendre la porte. L’écrivain poursuit : « Du coup j’en ai rajouté une couche, je me suis dit qu’à la fin ils partiraient tous et que je pourrai rentrer, moi aussi, mais non, il y en a qui sont restés ! ». Drôle, modeste, pétillant d’intelligence et très bon conférencier, même si parfois il oublie un peu les questions posées ou n’y répond pas vraiment (par exemple la mienne sur le sens de venir en Autriche dirigée par un parti directement héritier du NSDAP), Eric Vuillard est quelqu’un que je vous recommande, non seulement pour son livre, L’Ordre du jour, mais aussi les présentations qu’il pourrait en faire près de chez vous.

5 mai 2018 - Posted by | Autriche, Mémoire, Nazisme, Uncategorized | ,

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