Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Un Guide bleu un peu brun

davHasard des brocantes, on m’a offert un guide touristique devenu historique : le volume datant de 1934 de la célèbre collection « Les Guides bleus », des éditions Hachette, consacré à la Bavière et à l’Autriche. Ce livre, censé être le premier d’une série « Europe centrale », est à la fois étonnant et révélateur. D’abord, placer la Bavière, région du sud de l’Allemagne, avec l’Autriche, n’est pas évident, à moins d’une grande intuition et d’anticiper l’Anschluss qui aura lieu quatre ans plus tard. La Bavière n’est d’ailleurs généralement pas placée en Europe centrale. Dans la préface, il est précisé que ce guide remplace celui qui était consacré à la Bavière et au Tyrol.

Mais ce qui est particulièrement intéressant, c’est, page 184, les propos tenus sur la population autrichienne. Après avoir noté que l’Autriche a peu d’étrangers (150 000 éléments « allogènes »), l’auteur, Johannès Dalbanne, ajoute ceci : « Même si on voulait y ajouter les Israélites qui, se servant de la langue allemande, n’entrent pas en compte au point de vue linguistique, on n’atteindrait que 350 000 personnes env., soit 5% de la population totale. »

Guidebleu

Le faible taux d’étrangers est présenté comme un atout de ce pays et les Juifs (« Israélites » dans le vocabulaire de l’époque), sont considérés comme à moitié étrangers, peut-être même des étrangers infiltrés dans la population et qu’on ne peut facilement identifier en raison de leur usage de l’allemand. Au paragraphe suivant, les Autrichiens sont définis comme étant de « race germanique », ce qui aujourd’hui ne pourrait que réjouir l’extrême droite au pouvoir dont 19 des 51 députés (sur 183 seulement) sont membres de confréries pangermanistes.

Rappelons pour mémoire que sur ces 200 000 « Israélites », deux tiers seront acculés à l’exil et un tiers sera exterminé. Aujourd’hui, on compte environ 15 000 Juifs en Autriche (pour autant qu’on puisse s’accorder sur une définition sur qui est juif, cf. ce livre), dont la moitié officiellement enregistrés comme membres de la communauté juive.

19 décembre 2018 - Posted by | Antisémitisme, Autriche, Critique(s) d'ouvrage, Uncategorized | , ,

5 commentaires »

  1. Je ne sais pas où tu vois des « étrangers infiltrés ». Ce que l’auteur veut dire, je crois, c’est que, pas plus que les Tchèques ou les Hongrois, les « Israélites » (sans doute les Juifs non assimilés) n’ont l’allemand comme langue maternelle, donc « n’entrent pas en compte au point de vue linguistique ». La caractéristique principale d’un peuple – d’une « race » – ce n’est pas le sang, c’est la langue. Cela se discute bien sûr, mais c’est d’après ce critère que Kafka fut considéré jusqu’à une époque récente comme un auteur allemand ou autrichien, et non tchèque.

    Commentaire par M. Stenger Gerhardt | 19 décembre 2018 | Réponse

    • Mais justement, à Vienne en 1934 bon nombre de Juifs ont l’allemand en langue maternelle. Pas comme les Tchécoslovaques ou les Hongrois.

      Commentaire par segalavienne | 19 décembre 2018 | Réponse

      • Oui, et c’est pour ça qu’il ne les comptabilise pas. Ce sont les autres, les non-germanopjones, qui sont considérés comme allogènes.

        Commentaire par Anonyme | 19 décembre 2018

  2. Pour ce qui est de la notion d’Europe centrale, j’ai travaillé au cours d’une période de ma vie dans un groupe industriel et de services scandinave norvégien. Dans ce groupe et peut-être en Norvège, la France était en Europe centrale.

    J’ai d’abord relevé « l’erreur » et je leur en ai fait part, puis j’ai essayé de les convaincre, pour finir par capituler. Ainsi, pour eux, l’Europe était organisée en trois « bandes » horizontales, méridionale, centrale et septentrionale, parallèles à l’équateur.

    Je concluais après avoir capitulé : « certes mais la France est occidentale ». Ils étaient dépités.

    Commentaire par Jacques EUTROPE | 20 décembre 2018 | Réponse

  3. Jérôme précise que le précédent guide bleu regroupait la Bavière et le Tyrol.

    Cela n’était pas idiot.

    Le royaume du Tyrol avait été intégré en totalité à l’Autriche.

    Les empereurs autrichiens faisaient très attention à cette province conquise en entretenant une forme d’attention particulière.

    Lors du Premier Empire français et lors des guerres napoléoniennes, la Bavière était sinon française du moins une alliée des Français.

    Les Bavarois aidés des Français ont tenté sans succès la conquête du Tyrol. L’échec de cette tentative n’a pas empêché que la partie nord du Tyrol ait été intégrée à la Bavière.

    Le caractère tyrolien du sud de la Bavière a été éradiqué des deux côtés de la frontière dans la perception et la mémoire des populations.

    Cette Bavière ne fut intégrée définitivement au Reich que très tardivement, principalement du fait des lacunes de Vienne face à Berlin.

    Pour les Tyroliens Vienne fut décidemment un mauvais protecteur. Les alliés occidentaux avaient imaginé au cours du Premier Conflit mondial de rattacher la Bavière à l’Autriche.

    Un guide bleu Bavière Tyrol avait donc un sens. L’histoire du Südtirol après 1918 et l’apparition de Weimar rendaient l’ouvrage définitivement obsolète avec cette organisation.

    Le Tyrol en Bavière n’existe plus pour personne. Il existe le Tyrol occidental et le Tyrol oriental en Autriche et le Südtirol en Italie. La population du Südtirol est très italianisée dans le style et le comportement mais se veut radicalement allemande. Elle est « tedesco » et non pas autrichienne. Les Italiens ont très bien fait les choses après le Second Conflit mondial. Ils ont favorisé l’apprentissage d’un très bon allemand par tous les habitants « tedesco » et italiens de la région. Mais ils n’ont pas mesuré que les « tedesco » parleraient le dialecte entre eux et ainsi gardaient leurs différences inaccessibles aux italiens. L’intégration des « tedesco » et des italiens est donc largement un échec. Les caissières des supermarchés sont blondes aux yeux bleus avec des cernes sous les yeux, les clients sont bruns et un peu méprisants. Le racisme ordinaire classique est inversé mais présent.

    Si Napoléon les avait opposés ils étaient et ils restent tous catholiques que cela soit en Bavière, dans toutes les parties du Tyrol autrichiens ou dans le Südtirol italien. A partir de juin 41, à un moment ou à un autre, ils ont tous fait la guerre en Russland et non pas contre l’URSS communiste. Des tyroliens évoquent encore Napoléon lorsqu’on leur dit qu’on est français, surtout dans le Südtirol. Le particularisme écorché des « tedesco » du Südtirol les conduit à avoir des cimetières particulièrement exaltés ou victimaires. Ainsi j’y ai relevé des cryptes séparées des autres tombes et surtout des autres lieux de commémoration 14-18 et 39-45 au sein des cimetières. J’ai même trouvé une tombe avec la mention SS.

    La dénazification a été partout mal faite et parallèlement le racisme ordinaire italien anti « tedesco » est puissant. Je me suis fâché contre un groupe de jeunes italiens qui raillaient durablement les « tedesco » pendant un voyage en bus, en montagne.

    Les plissements des histoires des nations sont puissants. Le catholicisme universel, unificateur et pacificateur n’a pas joué son rôle. Il s’est maintenu en s’alliant avec les puissants en conflit. Le protestantisme a été une alerte qu’il n’a pas surmonté. Il n’a jamais réellement protégé institutionnellement les Juifs avant 1958.

    Cependant, la distinction entre l’antisémitisme traditionnel et l’antisémitisme exterminateur hitlérien, celui de la lettre à Gemlich, n’a pas été faite lors de la dénazification. L’éradication purement formelle de l’antisémitisme est donc insuffisante parce qu’elle ne permet pas de comprendre la distinction entre le socle classique de l’antisémitisme, déjà inacceptable, et l’antisémitisme exterminateur, d’autant plus inacceptable qu’il peut avoir été mis en œuvre par des gens qui étaient guidés mais qui n’avaient pas été habitués à dire non à toute forme d’antisémitisme.
    Comme vous le relevez, l’histoire des nations intègre, sans aucun recul en 1934, cet antisémitisme banal et inconscient, en langue française, dans une grande maison d’édition française, sous prétexte de précision descriptive sérieuse et scientifique comme les guides bleus ont toujours eu la prétention de le faire.

    Commentaire par Jacques EUTROPE | 20 décembre 2018 | Réponse


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