Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Pourquoi si peu de vaccinations en Autriche ?

Le taux de vaccination en Autriche est « honteusement bas », c’est le nouveau chancelier Alexander Schallenberg lui-même qui l’a reconnu avant d’annoncer précipitamment, vendredi 19 novembre, un quatrième confinement pour une durée de 20 jours à compter du lundi 22 novembre. La communication du gouvernement a été pour le moins erratique. Le 25 juin dernier, le chancelier Sebastian Kurz (pas encore démissionnaire) lançait une nouvelle campagne d’affichage à la gloire de son action, annonçant « Nous avons maîtrisé la pandémie ». Pendant l’été, la campagne de vaccination n’a pas été très médiatisée et, fin octobre, A. Schallenberg promettait qu’il n’y aurait pas de confinement pour les vaccinés, espérant sans doute ainsi relancer le taux de vaccination. Effectivement, un mois plus tard, un confinement était décidé pour les non-vaccinés en Haute-Autriche et dans le Land de Salzbourg, mais au cinquième jour de ce confinement particulier, c’est tout le pays qui allait passer sous cloche.

Aujourd’hui si 23% des Français ne sont pas vaccinés, ce sont 31% des Autrichiens qui sont dans ce cas. Une infographie en date du 9 novembre concernant la population des plus de 12 ans, susceptible donc d’être vaccinée, était plus explicite encore :

Les trois pays germanophones présentent des similarités et le cas de l’Italie le confirme : c’est la région du Tyrol du Sud, en partie germanophone, qui est la moins vaccinée du pays. Comment expliquer cela ?

Le poids du libéralisme et de l’individualisme

En Autriche comme en Allemagne, l’individu prime souvent sur le collectif. La fiscalité, par exemple, est individuelle, alors qu’en France c’est le « foyer fiscal » qui est considéré. On peut vivre avec une personne sans revenu, ne pas avoir d’enfants ou nourrir une famille nombreuse, on paye le même impôt sur le revenu. Les droits des personnes sont souvent mis en exergue. Ainsi, lors de la manifestation du 20 novembre contre les mesures sanitaires décidées par le gouvernement, la police annonçait toutes les deux minutes à l’aide de puissants haut-parleurs qu’ils utilisaient la photo et la vidéo pour documenter la manifestation en cas de trouble, précisant que cela était possible en vertu d’une loi pour la sécurité publique qui, exceptionnellement, l’emportait sur le droit à l’image.

Sur le plan économique, le pays est fortement marqué par le libéralisme et l’un des fondateurs de ce courant, Friedrich Hayek (1899-1992), était d’ailleurs viennois, de nationalité autrichienne jusqu’en 1938. Spécialiste de la pensée de cet économiste également philosophe, Thierry Aimar estime que selon Hayek, « tout individu est un être singulier, personnalisé, dont l’épanouissement exige un effort spirituel (…) pour s’exprimer et se découvrir lui-même ». Dans ce cadre, l’entreprenariat reposerait sur une « mobilisation des connaissances subjectives de chacun. »

Plusieurs articles de ce blog témoignent d’une forme exacerbée de libéralisme – le néolibéralisme –, très ancrée dans le pays. Il est très facile de créer une entreprise et l’État n’intervient que très peu dans le monde économique. Aussi, pour beaucoup d’Autrichiens, ce n’est pas à l’État de dicter les mesures sanitaires à appliquer au niveau individuel. Les citoyens entendent eux-mêmes décider si la vaccination leur conviendra et si elle sera utile à leurs enfants. Certains déclarent, sans se soucier de la solidarité élémentaire qui préside à toute campagne de vaccination, que leur choix est fait : la balance avantage/risque, à leur niveau, ne les incite pas à la vaccination. Inspiré par cette mentalité individualiste, le gouverneur de la région du Burgenland n’a pas hésité à proposer par tirage au sort une voiture de type Golf-GTI à celles et ceux qui se feraient vacciner. Les jeunes accepteraient alors de se faire vacciner pour gagner une voiture, et non pour vaincre la pandémie.

Pas de vaccination obligatoire en Autriche

Ce type d’incitation à se faire vacciner risque toutefois fort de ne pas suffire. Depuis 1981, il n’y a aucune vaccination obligatoire dans le pays. La seule vaccination obligatoire fut contre la variole, de 1948 à 1980, lorsque l’OMS a annoncé – grâce, justement, à la vaccination – l’éradication de cette maladie.

(Merci à l’historien Kurt Bauer d’avoir retrouvé cette loi)

Ceci dit, depuis 1974, toute femme enceinte se voit remettre un « pass mère-enfant » (« Mutter-Kind-Pass ») et le versement des allocations familiales est conditionné au respect des cinq visites médicales prévues, lors desquelles des « recommandations » sont faites par le médecin au sujet des vaccinations. Pour certaines professions, des vaccinations sont exigées, par exemple contre l’hépatite B pour les personnes qui travaillent auprès des toxicomanes. De même, les Autrichiens aimant autant voyager que les Allemands, et étant souvent dotés de patrimoines financiers conséquents, ils n’hésitent pas à se faire vacciner contre la fièvre jaune ou les infections invasives à méningocoque. Ils estiment cependant que cela relève de leur choix et pas d’une injonction venue d’en haut.

L’ignorance volontaire des faits scientifiques

A côté de cet individualisme, il y a aussi une défiance envers la science. Dans une vision holistique de l’individu, sa réalisation doit se faire « naturellement », sans les apports de la science et des techniques jugées artificielles. Un jeune coach pour la santé rencontré récemment m’expliquait que « le corps est un temple contenant en son sein une âme » et que l’alimentation et le sport permettait de faire face aux principales maladies (cf. fin de ce sujet pour le JT de TF1 diffusé le 22 novembre). La plupart des Autrichiens n’ont d’ailleurs pas de trousse de pharmacie avec des médicaments chez eux et il est vrai qu’en matière de consommation d’antibiotique ou d’antidépresseur, la France et l’Autriche sont dans les pôles opposés au niveau européen.

Comparés en Europe aux autres pays occidentaux, les Autrichiens se caractérisent par une certaine défiance face aux sciences. L’Eurobaromètre sur les connaissances des Européens et leur attitude face aux sciences dévoile peu d’appétence pour les sciences dans la république alpine. Historiquement, le catholicisme, encore très présent dans ce pays concordataire, peut en partie expliquer cet état d’ignorance volontaire (le vaccin est vu comme une violation de l’intégrité du corps tel que dieu l’a créé). Cette ignorance réelle est d’ailleurs corrélée par la faible part des étudiants dans le pays. Parmi les 30-34 ans, en 2021, le taux de personnes titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur n’est que de 41,6% en Autriche, contre 48,8% en France.

Rappelons que le grand héros du Tyrol, Andreas Hofer (1767-1810), farouche opposant à Napoléon, appelait à refuser les premières vaccinations contre la variole en expliquant que le vaccin promu par les occupants bavarois allait inoculer le luthéranisme. Les fake news ne datent pas d’hier…

Un rapport particulier à la nature

En Autriche, plus on est en bonne santé, plus on a tendance à refuser le vaccin contre le covid. Un montagnard de culture autrichienne, cité dans un article sur la mentalité des habitants du Tyrol du Sud expliquait : « Ici on se connaît tous, on est immergé dans la nature, il ne nous arrivera rien ». Les journalistes Beniamino Morante et Marie Daoudal expliquaient alors : « Le sentiment général dans ces terres est de vivre en autonomie, dans une région où on se gouverne soi-même avec des lois qui sont meilleures que celles de Rome. »

Peut-être faut-il remonter dans l’espace germanique jusqu’à Kant qui dans sa Métaphysique des mœurs, en 1797, tenait ces propos sur la  vaccination

« Celui qui se résout à se faire vacciner met sa vie en danger, quoiqu’il agisse ainsi afin de la conserver, et il se met, vis-à-vis de la loi du devoir, dans un cas beaucoup plus embarrassant que le navigateur, qui du moins ne fait pas la tempête à laquelle il s’expose, tandis que lui, il s’attire lui-même la maladie qui le met en danger de mort. »

(Doctrine de la vertu, Questions casuistiques, fin de l’article premier)

Un autre courant contribue à privilégier la « nature », supposée bonne, sur la vaccination, c’est l’anthroposophie. Fondée là encore par un sujet de l’Empire austro-hongrois, Rudolf Steiner (1861-1925), l’anthroposophie est une doctrine spirituelle ésotérique opposée aux sciences et refusant la vaccination. C’est d’ailleurs à cause d’une école Steiner Waldorf qu’en 2015 une épidémie de rougeole est apparue en Alsace (la moitié des élèves n’étaient pas vaccinés !). En Autriche, l’anthroposophie a pignon sur rue, on peut même évoquer, à ce sujet, un « Tapis rouge pour l’ésotérisme raciste » (sur ce blog)…

Phénomènes de récupération politique

Principal parti d’opposition après la chute du premier gouvernement Kurz fin mai 2019 après l’Ibizagate, le parti d’extrême droite FPÖ a fait dès le début le choix d’une critique pavlovienne de toutes les mesures sanitaires prises par le gouvernement, qu’il s’agisse du port du masque, des confinements ou des campagnes de vaccination. Herbert Kickl, le leader du parti, est allé jusqu’à produire les résultats d’un examen pour prouver qu’il n’était pas vacciné, suite à une rumeur circulant sur les réseaux sociaux et affirmant qu’il l’était alors qu’il avait prétendu le contraire. Il avait d’ailleurs expliqué qu’il y avait une corrélation entre les vaccinations et la croissance de tumeurs… Depuis, il a été atteint par la maladie et n’a pas pu participer à la manifestation organisée à l’initiative de son parti.

A cette manifestation, la mobilisation fut très conséquente, bien au-delà du cercle des sympathisants du FPÖ. L’appel à la nature et à l’intégrité physique réapparaissait dans le détournement d’un slogan féministe remontant aux luttes pour le droit à l’avortement (toujours menacé en Autriche) : « Mon corps, mon choix ».

Vienne le 20 novembre 2021

Une femme plutôt âgée tenait un écriteau autour de son cou : « mon corps ne prend que les germes dont il a besoin » :

L’extrême droite était plutôt discrète : pas de drapeaux du FPÖ mais l’hymne du parti (« Immer wieder Österreich ») était souvent lancé à un haut niveau sonore. Sur la place des héros, à l’endroit où se tenaient les discours on lisait « Protection de la patrie plutôt que protection de la bouche » (« Heimatschutz statt Mundschutz »)

C’est le parallèle avec les persécutions contre les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale qui pour beaucoup a été le plus choquant. Un homme portait une étoile jaune avec « non-vacciné ».

Des « Stolpersteine », littéralement « pierre de trébuchement », ces pavés de métal signalant dans le sol, devant des habitations, l’ancienne présence de victimes, avaient été utilisées dans un montage laissant croire que des enfants avaient été tués par le vaccin

La police a compté plus de 40 000 manifestants à Vienne alors que 10 000 étaient attendus. Les organisateurs évoquent un chiffre de 100 000. Le lendemain des rassemblements similaires avaient lieu dans les capitales régionales.

Cette mobilisation traduit en partie une défiance face à l’État fédéral. En Haute-Autriche, un parti local a récemment été créé pour lutter contre les mesures sanitaires décidées à Vienne, même si c’est toujours après une réunion des neuf gouverneurs de Land. Ce parti, le MFG (Humains, liberté et droits fondamentaux) a obtenu en septembre dernier 6,23% des suffrages aux élections législatives de Haute-Autriche, ce qui lui a permis de bénéficier d’un financement fédéral à la hauteur de 1,15 million d’euros par an pendant cinq ans.

Selon le Berliner Zeitung, la moitié des opposants à la vaccination sont des électeurs de l’AfD, le principal parti d’extrême droite. En Suisse, on estime que 51% des adhérents du parti frère, l’Union démocratique du centre, ne sont pas vaccinés. La situation doit être analogue en Autriche… et on note un grand fossé entre Vienne, bastion social-démocrate, et les campagnes, à l’exception du Burgenland (à la frontière hongroise), également social-démocrate.

Au Tyrol, à Ischgl, alors que le pays est confiné, le domaine skiable va ouvrir le 3 décembre. Les restaurants et cafés seront bien sûr fermés mais les skieurs pourront aller se sustenter du côté suisse… ce qui risque de provoquer un nouveau cluster. Au printemps 2020, le cluster d’Ischgl a pourtant eu des effets désastreux dans toute l’Europe, jusqu’en Islande, car, négligeant les alertes, il fallait faire du chiffre avec les remontées mécaniques et les commerces.

Toute puissance du libéralisme, naturolâtrie à tendance ésotérique, récupérations politiques, incapacité à faire face dignement à son passé nazi, manque de confiance dans les sciences, voilà en somme ce qui explique le faible taux de vaccination en Autriche. Récemment, le quotidien Libération notait non sans malice : « Très peu de pays imposent la vaccination à toute leur population adulte. C’est le cas dans deux Etats autoritaires d’Asie centrale, le Tadjikistan et le Turkménistan, ce dernier étant l’un des rares pays à n’avoir déclaré aucun cas officiel de Covid. » L’Autriche a annoncé une vaccination obligatoire au premier février… D’ici-là, la république alpine n’a pas fini de faire parler d’elle.

PS/ Un dernier graphique sur la corrélation entre vaccination et nombre de morts (à gauche le nombre de morts par jour, lissé sur sept jours, à droite le taux de la population complètement vaccinée) : l’Autriche a plutôt beaucoup de morts (ramené à la population du pays bien sûr) et peu de vacciné.e.s (données du 17.11.2021).

Sources

24 novembre 2021 - Posted by | Uncategorized | ,

2 commentaires »

  1. Merci Jérôme pour cet article très intéressant qui synthétise bien les raisons du refus. N’y aurait-il pas aussi une courte tradition démocratique (après tout l’Autriche n’est une république que depuis seulement 100 ans / la France, elle, depuis plus de 300 ans), qui fait que dès que le peuple peut exprimer une liberté, il se saisit de cette occasion ? Même si c’est contre lui-même, même suicidaire… Sans compter le sentiment, que j’ai pu constater dans ce pays, de « dépossession » des Autrichiens (vivant dans un pays réduit à une province par rapport à l’Empire) qui les amène à réagir de manière déboussolée… Bien cordialement. Isabelle

    Commentaire par meyeri | 24 novembre 2021 | Réponse


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