Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Leçons de l’exil de deux Viennois et une Pragoise

Trois destins extraordinaires sont au centre du livre d’Anne Saint Sauveur-Henn, Les forces de vie des exilés, témoignages historiques et thématiques intemporelles (Ed. Le Bord de l’eau, 2021). Un jeune Viennois, déporté à 13 ans, subit le pire que l’on puisse imaginer (à Auschwitz puis Dachau) et trouve la force de sauver une orpheline tout en lui cachant, pour la préserver, que ses parents sont morts en déportation et qu’il n’est pas le père biologique. A partir de 1949, il restera en Amérique du Sud. Autre Viennois, Fritz Kalmar, juriste de formation, prend conscience de sa judaïté à travers les persécutions et est contraint de quitter l’Autriche en 1938, s’installant en Bolivie où il fonda en 1941 la Fédération des Autrichiens libres. Lenka Reinerová, elle, est née à Prague mais dans une famille germanophone. Elle aussi se découvre juive en 1938 et échappe aux persécutions en s’exilant, d’abord à Paris. En septembre 1939, avec l’entrée en guerre de la France, elle est considérée comme suspecte, ressortissante d’une nation ennemie, et internée à la prison de la Roquette. Elle parvient à quitter l’Europe en 1941, en s’installant elle aussi aux Amériques, au Mexique où elle fait vivre la langue allemande et la culture tchèque (elle fonde Freies Deutschland, d’obédience communiste, avec Heinrich Mann, puis un journal tchèque en espagnol). Ces trois personnes vivent plus de 90 ans et surmontent les douleurs de l’exil, notamment par l’écriture et la transmission : Fritz Kalmar publie cinq livres entre 86 et 96 ans, Lenka Reinerová neuf livres entre 67 et 91 ans !

Anne Saint Sauveur-Henn propose un livre original en deux parties. Dans la première, elle a rédigé une lettre à chaque nonagénaire, citant parfois des courriels que ceux-ci lui ont adressés. Elle met en exergue la façon dont, chacun à sa manière, ils ont su non seulement faire face à des épisodes traumatisants, mais aussi développer des valeurs fortes qui les guideront tout le restant de leur vie. C’est ce qu’elle nomme les « forces de vie » et dans la seconde partie du livre, elle tente de tirer de ces destins quelques considérations sur ce qui fait la richesse d’une vie humaine. Pour cela elle reprend les écrits de Boris Cyrulnik sur la résilience et utilise la métaphore du métabolisme pour montrer comment ces périodes critiques (déportation, assassinat, expériences proches de la mort, exil, emprisonnements, trahisons…) sont « digérés » par les sujets.

Si parfois des passages sont discutables, l’ouvrage se lit avec beaucoup d’intérêt et parfois même d’émotion. Parmi les extraits détonants avec la qualité de l’ensemble, l’auteure évoque par exemple une « montée des extrêmes » (p. 124), comme si l’extrême droite et la gauche de la gauche avaient les mêmes propos sur les politiques d’asile, alors qu’elle relate avec bienveillance et admiration les actions entreprises par un Cédric Herrou à la frontière franco-italienne. Autre passage étonnant, entre Albert Einstein et Arnold Schönberg, cités pour illustrer la richesse de l’apport des exilés aux États-Unis, on trouve un troisième homme : Henry Kissinger, pourtant à la tête de l’opération Condor mettant l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud à feu et à sang, responsable des bombardements secrets au Viêt Nam et auteur, bien que juif, de propos relevant d’un antisémitisme crasse.

Le mérite du livre est d’abord de nous faire découvrir ces trois parcours de vie mais aussi de nous proposer ces réflexions sur les « héros ordinaires » que sont par exemple ces « justes » qui ont sauvé des Juifs. ll n’est pas certain que « solidarité »,  « adaptation » et « valeurs » soient des idées très originales pour faire face à la pandémie (le texte date d’ailleurs un peu car avec les tests nous ne sommes plus face à un « ennemi indétectable »), mais c’est autour des blessures et leur mémoire que le livre a le plus à offrir. On lit ainsi :

« Pour un individu comme pour une collectivité, rien ne permet d’oublier la blessure, on ne peut que la métaboliser et donc intégrer la souffrance dans son histoire en la transformant par l’usage de la pensée et de la parole, forces de vie. Globalement, la parole se fait témoignage, pour soi ou pour d’autres : l’identité humaine est essentiellement narrative. » (p. 133)

Les « forces de vie » des exilé.e.s pourraient nous aider à préparer un monde plus juste.

Anne Saint Sauveur-Henn, Les forces de vie des exilés, témoignages historiques et thématiques intemporelles (Ed. Le Bord de l’eau, 2021)

2 juin 2021 - Posted by | Uncategorized | ,

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