Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

France-Autriche, une comparaison riche d’enseignements sur la gestion de la crise Covid-19

affiche

Vienne, 16 mars, dans un immeuble

Jusqu’au dimanche 15 mars au soir, j’étais en France, à Paris et en proche banlieue. J’ai vu la place de la Nation noire de monde, les passants profitant du soleil, se partageant des bières. Rentré à Vienne, en Autriche, par le dernier vol autorisé, j’ai vu la situation bien différente en Autriche, où les citoyen.ne.s se comportent de façon bien plus responsable. Les parcs sont fermés, les gens se tiennent à distance dans les supermarchés ou au marché, alors que le pays est bien moins atteint que la France ! La carte dynamique établie par Johns Hopkins University indique le 16 mars à 18h, 127 morts en France, contre 3 en Autriche, soit 5 fois plus de morts pour 1000 habitants.

Alors que le système de santé autrichien est bien meilleur que le système français (par exemple 7,4 lits d’hôpital pour 1000 habitants, contre 6,0 en France (données OCDE), les Autrichiens aménagent déjà un nouvel hôpital de campagne dans leur centre des congrès (880 lits seront prêts le 23 mars). Le gouvernement autrichien met à la disposition des habitants des affichettes à coller dans les entrées d’immeuble, de façon à ce que la solidarité s’organise facilement : on inscrit notre nom, numéro de téléphone portable et numéro de porte, de façon à ce que les personnes fragiles puissent trouver de l’aide pour les courses, les achats à la pharmacie ou autres démarches. Il est interdit de se retrouver dehors à plus de cinq personnes, la police et l’armée surveillent et l’amende peut monter à 3600 EUR. Pour voter cette loi d’exception, dimanche 15 mars les députés se sont assis en laissant une place vide entre eux.

Pendant ce temps-là, en France, le gouvernement appelait à se déplacer dans les bureaux de vote. J’ai voté à Montreuil, les électeurs ne maintenaient aucune distance entre eux, il y avait en tout et pour tout deux stylos pour émarger, avec un vague mouchoir en papier pour les « nettoyer ». Le soir, le maire sortant s’estimant réélu, il a improvisé une petite fête !

Montreuil

Attroupés et joyeux car élus avec 16,77% des voix des inscrits…

Au contraire, en Autriche, la solidarité et la responsabilité étaient les maîtres mots. A 18h précises, tout le monde était invité à jouer de la musique à sa fenêtre pour resserrer les liens entre les habitants. Ce lundi 16 mars, à 18h aussi, tout le monde applaudissait pour rendre hommage aux infirmières, pompiers, policiers, médecins, brancardiers et autres personnes qui luttent contre la pandémie. Un site, Team Österreich, permet à tout un chacun de s’enregistrer, selon ses capacités (faire des course, brevet de secouriste, en possession d’un véhicule…) pour pouvoir aider en cas de besoin (c’est lié à une appli sur téléphone portable, on reçoit directement les demandes).

Concernant les moyens de lutter contre la pandémie, que ce soit en Chine, en Corée du Sud ou à Taïwan, on a pu constater que les tests systématiques et les mesures de confinement strictes permettaient de venir à bout du coronavirus SARS-CoV-2 (causant la maladie covid-19). La Grande-Bretagne fait le choix hasardeux de laisser 60% de la population s’infecter, espérant que des résistances se développent. Boris Johnson a annoncé jeudi 12 mars que les Britanniques devaient se préparer à « perdre leurs proches avant leur heure » (« lose loved ones before their time »). Avec le faible nombre de lits en soins intensifs, les Britanniques ont effectivement du souci à se faire …

Acute2

Ayant tardé à prendre des mesures fortes, ayant complètement négligé la distribution de masques, la France a opté de facto pour une politique de santé plus proche de celle des Britanniques que des Italiens. Hélas. Et la baisse du nombre de lits d’hôpital par habitant, en France, résultat des politiques de droite menées par Sarkozy, Hollande et Macron, risque d’avoir de bien tristes répercussions…

Lits-d'hôpitaux

Sources et compléments

« Coronavirus : pourquoi la stratégie sanitaire française pose question », par Franck Nouchi

Le chef de l’Etat a décidé de maintenir les élections municipales en s’appuyant sur des expertises scientifiques qu’il n’a pas rendues publiques.

Sur quelles bases scientifiques, médicales, épidémiologiques, la stratégie actuelle de lutte contre l’épidémie de coronavirus a-t-elle été mise en œuvre en France et, plus généralement, en Europe ? Pourquoi les autorités sanitaires ont-elles, dans ces pays, décidé de ne suivre ni les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ni l’exemple chinois de lutte contre l’épidémie ? En décidant de laisser l’épidémie suivre son cours et de ne pas tenter de l’arrêter brutalement, les pouvoirs publics français, sans le dire, acceptent l’idée qu’une part importante de la population va être, dans les prochains mois, infectée par le coronavirus. Avec à la clé, à tout le moins, probablement, des dizaines de milliers de personnes décédées dans l’Hexagone. Une telle stratégie, encore une fois non avouée mais de facto mise en œuvre, ne devrait-elle pas être au minimum discutée ?

On sait aujourd’hui pas mal de choses sur la maladie à coronavirus 2019 (Covid-19), maladie infectieuse causée par le coronavirus SARS-CoV-2. Son taux de mortalité est de 20 à 30 fois supérieur à celui de la grippe saisonnière. Très contagieux, le SARS-CoV-2 est sensible aux désinfectants usuels. En France, le diagnostic spécifique de la COVID-19 est réalisé actuellement par une méthode de biologie moléculaire (RT-PCR spécifique) sur un écouvillonnage nasopharyngé dont le résultat est obtenu en 24 heures. Aucun test commercial simple n’est actuellement disponible.

Le SARS-CoV- 2 infecte toutes les classes d’âge, mais de façon différenciée. 87 % des patients ont entre 30 et 79 ans, alors que moins de 1 % sont dans la classe d’âge inférieure à 10 ans. La fréquence des formes sévères et le taux de mortalité augmentent avec l’âge (15 % chez les patients de plus de 80 ans et 8 % chez les patients entre 70 et 79 ans).

Deux stratégies

Lors de l’apparition des premiers « clusters » sur le sol français, une première stratégie a été mise en œuvre. Il est alors apparu que le diagnostic précoce, y compris chez des patients asymptomatiques, permettait d’identifier et d’isoler très tôt les sujets porteurs dans des conditions appropriées en termes de confinement et d’acceptation psychologique. Ces mesures ont été appliquées, par exemple dans la station de ski des Contamines-Montjoie (Haute-Savoie), avec une efficacité remarquable.

Les Chinois n’ont rien fait d’autre, mais à une échelle beaucoup, beaucoup plus large. Dès lors qu’ils ont cessé de nier l’existence même de l’épidémie, ils ont mis en œuvre un dépistage rapide des cas infectés avec un isolement des cas symptomatiques non encore testés et la mise en quarantaine de leurs contacts. Ces mesures ont été maintenues et renforcées jusqu’à la fin de l’épidémie dans le Hubei, ce qui a permis d’y éteindre l’épidémie. L’arrêt complet des déplacements à partir de cette région vers les autres régions chinoises à permis à la Chine d’y contrôler très efficacement les « départs de feux » secondaires. Il ne s‘est donc jamais agi en Chine d’une stratégie de « phase » où les premières mesures sont remplacées par les suivantes avec un train de retard, mais d’une stratégie cohérente impliquant des approches complémentaires et pas successives.

En France, comme dans la plupart des pays européens, il a été décidé que cette stratégie n’avait plus cours. On laisse filer les choses de manière à espérer voir se mettre en place une « immunité de groupe ». En clair, attendre qu’une bonne partie de la population ait été infectée, et donc vraisemblablement immunisée, pour espérer voir s’interrompre la transmission du virus. Pourquoi, et dans quelles conditions, a-t-on décidé de renoncer à la stratégie mise en place en Chine ? A-t-on complètement mesuré les conséquences, en termes de morbidité et de mortalité d’une telle stratégie ?

« Pour sauver des vies, nous devons réduire la transmission. Cela signifie qu’il faut trouver et isoler le plus grand nombre de cas possibles, et mettre en quarantaine leurs contacts les plus proches », vient de déclarer le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, avant d’ajouter : « Même si vous ne pouvez pas arrêter la transmission, vous pouvez la ralentir et protéger les établissements de santé, les maisons de retraite et d’autres espaces vitaux – mais seulement si vous testez tous les cas suspects. » A l’évidence, aujourd’hui, de nombreux pays, à commencer par la France, ont renoncé à tester « tous les cas suspects ». Et, par voie de conséquence, à isoler les cas contacts potentiellement contaminés.

Quels arguments scientifiques ?

Les pouvoirs publics font valoir qu’ils ne font que se fier aux avis des « experts ». Problème : ces avis demeurent confidentiels. Personne ou presque ne sait sur quoi ils reposent. Un exemple ? Durant toute la journée qui a précédé l’intervention télévisée du président de la République, jeudi 12 mars, des rumeurs ont couru dans Paris. Pour des raisons de santé publiques évidentes, le chef de l’Etat allait annoncer le report des élections municipales. Quelques heures plus tard, revirement complet. A écouter Emmanuel Macron, les « experts » ayant affirmé qu’il n’y avait pas de risques, le scrutin devait être maintenu.

Avant d’aller voter pour le second tour dans un environnement épidémiologique qui se sera, malheureusement, considérablement aggravé, les citoyens-électeurs, ne seraient-ils pas en droit de connaître les détails de l’argumentation des scientifiques qui conseillent les pouvoirs publics ? Sans quoi, il y a fort à parier que nombre d’entre eux préféreront voter avec leurs pieds. En n’allant pas voter.

 

 

16 mars 2020 - Posted by | Autriche, Vienne | ,

Un commentaire »

  1. Il semble cependant que les Autrichiens n’ont pas été si exemplaires dans leurs stations de ski. Samedi dernier il y avait d’ailleurs plus de malades scandinaves qui se sont infectés en Autriche que de malades autrichiens 🤔.
    Pour rappel il y a en ce moment 5400 malades en France pour 66 millions d’habitants, soit 0,8 malades pour 10 000 habitants alors que l’Autriche compte 1000 malades pour 8,8 millions d’habitants, soit 1,1 malade pour 10 000 habitants alors que le premier cas de Coronavirus en France est apparu bien avant qu’en Autriche.
    De plus vendredi et samedi, j’ai vu encore de nombreux Autrichiens dans les rues se promener ensemble ou les enfants se retrouver dans la rue ou aux aires de jeux alors qu’ils savaient déjà que leur école était fermée à partir d’aujourd’hui.
    Je rappelle d’ailleurs qu’officiellement les écoles pour les enfants de moins de 14 ans ne sont fermées qu’à partir de mercredi.
    Samedi soir un bar de Gmunden en Haute-Autriche voulait encore organiser une « Corona Party » ! Je ne sais pas si elle a eu lieu… Je ne crois pas…

    En clair, chacun tâtonne et essaie de faire pour le mieux.
    Oui le comportement de certains Français a été choquant ce weekend.
    Je te rassure celui de certains Autrichiens aussi.

    Commentaire par Sébastien | 16 mars 2020 | Réponse


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