Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Une conférence problématique sur l’antisémitisme

Kurz-JS

Sebastian Kurz, 21 novembre 2018

En Autriche comme en Israël, l’extrême droite est au pouvoir et occupe des ministères régaliens dans des gouvernements de coalition. Les traitements sont cependant bien différents et, à titre d’exemple, si, à gauche, l’indignation dominait – non sans raison – lorsque l’Autriche avait décidé de ne pas signer le pacte de l’ONU sur les migrations, personne n’a osé critiquer Israël lorsque, récemment, ce pays a pris la même décision. Si officiellement le gouvernement de Benjamin Netanyahu refuse tout contact avec l’extrême droite autrichienne du FPÖ, parti fondé, rappelons-le, par d’anciens nazis, il n’est pas question pour autant, pour ce gouvernement, de reprocher à Sebastian Kurz, le jeune chancelier autrichien de 32 ans, de gouverner avec ce parti. Bien au contraire, le chef du parti conservateur est qualifié par M. Netanyahu de « véritable ami d’Israël » et le 20 novembre dernier le Congrès juif européen a remis un prix à M. Kurz, reconnu à cette occasion comme « grand chef d’État ». C’est d’ailleurs Arik Brauer qui a prononcé le discours de remise de ce prix, celui-là même qui, quelques mois plus tôt, en avril, avait déclaré que le nouvel antisémitisme avait été « importé avec les réfugiés ». Ces propos avait été largement repris par le FPÖ, avec d’autant plus d’empressement que M. Brauer répétait dans différents médias que « la majorité des arabes musulmans haïssaient les Juifs ».

Le 21 novembre dernier, une conférence de haut niveau s’est tenue à Vienne, dans le cadre de la présidence autrichienne du conseil de l’Union européenne, avec pour thème « L’Europe au-delà de l’antisémitisme et de l’antisionisme : sécuriser la vie juive en Europe ». Du côté autrichien, il y avait le ministre de l’Éducation et de la science, Heinz Fassmann, la secrétaire d’État Karoline Edtstadler mais aussi le chancelier Sebastian Kurz, tous les trois du parti conservateur. Aucun ministre du FPÖ n’était présent pour respecter la décision du gouvernement israélien. Retenu en Israël en raison de la crise politique qu’il devait affronter, c’est par vidéo que M. Netanyahu a fait son allocution.

Nul doute que cette conférence servait sa politique. Dès le texte d’introduction, on pouvait lire que « Très souvent, l’antisémitisme est exprimé par le biais d’une critique exagérée et démesurée de l’État d’Israël ». La conférence a débuté par la présentation d’un « Manuel contre l’antisémitisme » expliquant que Jérusalem était bien évidemment la capitale d’Israël, que le Coran expliquait qu’il fallait donner la terre d’Israël aux Juifs, que ce pays (Israël) était un « modèle pour les relations inter-confessionnelles » etc. (voir encadré).

AnEndToAnti

Dans une tribune parue la veille de la conférence dans le quotidien Haaretz (et reprise en allemand dans Die Presse), une trentaine d’universitaires israéliens de renom ont rappelé « [qu’]il ne faudrait pas instrumentaliser ce combat contre l’antisémitisme pour réprimer la critique légitime de l’occupation par Israël et ses graves violations des droits fondamentaux des Palestiniens. » Zeev Sternhell, professeur émérite en sciences politiques à l’Université Hébraïque et actuellement chroniqueur à Haaretz fait partie de ce groupe qui conteste l’assimilation de toute critique du sionisme à de l’antisémitisme. Ils écrivent : « Beaucoup de victimes de l’Holocauste se sont opposées au sionisme. D’autre part, beaucoup d’antisémites ont soutenu le sionisme. Il est absurde et impropre d’identifier antisionisme et antisémitisme. »

A vrai dire, puisque le sionisme repose sur l’idée d’une terre pour les Juifs, depuis 1948, avec la création de l’État d’Israël, le sionisme a abouti. Prôner le sionisme revient dès lors souvent à encourager la colonisation de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, voire d’une partie de l’Égypte ou de la Jordanie, pour ceux qui considèrent la Bible comme un cadastre (évoquant la Judée-Samarie pour la Cisjordnaie). Inversement, prôner l’antisionisme signifie trop souvent refuser de reconnaître toute légitimité à l’État d’Israël, comme le stipule la charte du Hamas (dans son article 19). Ces termes, sionisme et antisionisme devraient donc être dépassés (cf. chapitre 6 de mon livre Athée et Juif – Fécondité d’un paradoxe apparent).

Lors de la conférence à Vienne, le chancelier Kurz a déclaré que c’était lorsqu’il est devenu ministre des affaires étrangères, de la fin 2013 à sa nomination comme chancelier, qu’il a compris que l’antisionisme et l’antisémitisme étaient « les deux faces de la même médaille ». Dans le compte-rendu officiel de la conférence, sur le site de la présidence autrichienne du Conseil de l’Europe, on trouve cette citation du jeune chancelier : « Compte tenu de notre propre histoire, nous avons une législation très stricte et des sanctions élevées par rapport à l’antisémitisme. » Pourtant, les prétendus « cas isolés » affluent et dans le cas des chants nazis, ouvertement antisémites, retrouvés en janvier dans les locaux de la fraternité pangermanique d’Udo Landbauer, candidat du FPÖ aux élections régionales de Basse-Autriche, la plainte a été classée sans suite (voir sur ce blog « Le gouvernement autrichien impuissant face aux néonazis » et cet article sur le classement sans suite). Certains en viennent ainsi à douter de ces prétendues « sanctions élevées par rapport à l’antisémitisme ».

Dans le cadre de la présidence autrichienne du Conseil de l’Europe, la seule conférence traitant du racisme était celle qui est évoquée ci-dessus, « de haut niveau », concernant l’antisémitisme. Parmi les manifestations de racisme répertoriées par l’association ZARA (Courage civique et travail anti-raciste), les réfugiés et les musulmans sont parmi les premières victimes. Le diagramme concernant les propos racistes sur internet indique 7,3% d’antisémitisme et 35% d’incitation à la haine contre les réfugiés, 16,7% de racisme contre les musulmans et 41,1% de racisme non spécifié (pour l’année 2016).

Le parti conservateur du chancelier s’est félicité du bilan, au terme de la première année du « gouvernement Kurz ». Le magazine étasunien Time Magazine a consacré sa une au chancelier autrichien, son parti s’en est réjoui, tweetant vers un article en allemand qui mentionnait ce regard venant d’outre-atlantique, plutôt que vers l’article paru aux Etats-Unis.

ÖVP Time

A la lecture de l’article, on comprend qu’on est loin d’un panégyrique, M. Kurz est rendu responsable d’avoir porté l’extrême droite au pouvoir. Le parti de M. Kurz tweete “Dans le monde entier des journalistes font le portrait de @sebastiankurz comme jamais avant pour un chef de gouvernement autrichien. Le Time Magazine a aussi publié un article”. Pourtant un autre homme, né lui aussi en Autriche, avait déjà été déclaré « Man of the Year » par ce même magazine, 80 ans plus tôt…

4 décembre 2018 - Posted by | Antisémitisme, Autriche, Extrême droite, Uncategorized | ,

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