Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Au premier temps de la Valse Waldheim

Waldheim1

Extrait du film

Dans son dernier film, Waldheims Walzer (La Valse de Waldheim), prix du meilleur documentaire au Festival de Berlin en février dernier, Ruth Beckermann s’intéresse à l’élection de Kurt Waldheim à la présidence de l’Autriche, en 1986. On pourrait penser qu’en 2007, à la mort de celui qui fut aussi secrétaire général de l’ONU (1972-1981), tout avait été dit, mais le choix artistique de la cinéaste autrichienne offre un nouvel éclairage puisqu’elle choisit de porter d’abord son attention sur le petit groupe de militants dont elle faisait partie, opposés à cette candidature. Avec quelques autres intellectuels, ils s’étaient donné pour objectif d’alerter leurs concitoyens sur les mensonges de Waldheim qui dans son autobiographie avait « oublié » d’évoquer ses années au service de la Wehrmacht, dans les Balkans de 1942 à 1945 (déjà lorsqu’il était en visite d’État en Yougoslavie, il avait affirmé venir dans ce pays pour la première fois). Il s’agissait aussi, plus largement, pour ces opposants à Waldheim, d’aborder enfin le passé nazi de l’Autriche, comme cela avait pu se faire, avec plus ou moins de bonheur, dans les deux Allemagnes.

Depuis la Déclaration de Moscou, en 1943, l’Autriche était considérée comme la « première victime du nazisme » et pour une majorité d’Autrichiens, voir un homme apparemment respectable comme Kurt Waldheim affirmer qu’il n’avait fait que son devoir et qu’il était « honnête », « loyal » (ce qui traduit mal « anständig »), c’était une identification aussi facile qu’attendue. La force du film de Ruth Beckermann consiste à se limiter presque exclusivement à des images d’archives, sans pour autant renoncer à un parti pris, puisqu’elle était elle-même engagée à l’époque et qu’elle porte le spectateur avec sa voix off du début à la fin. Quelques intertitres, sur fond noir, permettent de se repérer dans la chronologie.

Il aurait pu être tentant d’interroger aujourd’hui les protagonistes de ce qui est rapidement devenu « l’affaire Waldheim », le premier temps de la « Valse Waldheim », mais Ruth Beckermann a fait le pari que le spectateur se poserait lui-même ces questions, avec la seule vue des images d’archives. Pour Alexander Löhr, le général de la Luftwaffe condamné à mort en 1947 pour de nombreux crimes de guerre, la réalisatrice a montré que ce n’est que récemment, en 2015, que la plaque en l’honneur de « l’inoubliable camarade » a été démontée dans une église viennoise (‘Stiftskirche’ sur la très commerçante Mariahilfer Straße).

Waldheim3

Le film rend hommage à celles et ceux qui ont eu le courage de s’élever contre le candidat conservateur, à commencer par Hubertus Czernin qui fut le premier, en mars 1986, à révéler, copies d’archives à l’appui, le passé nazi de Waldheim. L’affaire Waldheim fut l’occasion de voir la société civile émerger sur un enjeu national (après l’occupation d’un centre culturel menacé de fermeture, « l’Arena », en 1976 à Vienne).

La réalisatrice n’hésite pas non plus à pointer les responsabilités de l’autre côté, à commencer par la défaillance de la télévision publique (ORF). Si ce sont des extraits d’archives en anglais et en français qui, par exemple, nous montrent ce que savait la population à Thessalonique, c’est parce que seules les chaînes françaises et étasuniennes avaient dépêché des journalistes sur place. Ruth Beckermann signale aussi que c’était le chancelier socialiste Bruno Kreisky qui avait soutenu la candidature de Waldheim à l’ONU…

Waldheim2

Campagne pour Kurt Waldheim, « Maintenant plus que jamais »

Lors du débat qui a suivi la projection de presse, le 8 octobre, à l’occasion de la sortie du film en Autriche, la réalisatrice a montré comment, à travers ce film, elle a tenté d’expliquer la façon dont la population s’est fédérée autour d’une figure de bouc émissaire : le World Jewish Congress qui, aux États-Unis, apportait la preuve de l’engagement personnel de Waldheim dans la machine de guerre bureaucratique nazie. Diverses expressions plus ou moins cryptiques étaient utilisées pour évoquer les Juifs, notamment « la côte est » (Ostküste). Aujourd’hui ce sont les migrants, les demandeurs d’asile ou les musulmans qui remplissent ce rôle, et c’est en partie ce qui explique le succès de l’extrême droite, en Autriche avec le FPÖ de Heinz-Christian Strache comme en Italie avec Matteo Salvini ou en Hongrie avec Viktor Orbán.

Tous ces dirigeants savent s’arranger avec la vérité, tourner autour, et c’est une des explications données par la réalisatrice pour le titre de son film, La Valse de Waldheim. Dans la salle, de nombreux spectateurs, plutôt jeunes, ont saisi l’occasion de la séance de questions/réponses pour évoquer l’actualité, appelant aux manifestations du jeudi qui s’opposent aujourd’hui au gouvernement de coalition entre la droite et l’extrême droite. Et si le premier temps de la Valse Waldheim ouvrait vers une valse aux mille temps faisant perdre la tête au chancelier Sebastian Kurz ?

Waldheim4

Campagne du candidat FPÖ (extr. droite), 32 ans plus tard, même slogan que pour Kurt Waldheim…

Sources et compléments

9 octobre 2018 - Posted by | Autriche, Uncategorized | ,

Aucun commentaire pour l’instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :