Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

La vie dans un pays où l’extrême droite est au pouvoir

Mindestsicherung NEU

Moins d’argent pour les étrangers, plus pour les Autrichien.ne.s, le gouvernement l’a fait !

L’extrême droite se partage le pouvoir en Autriche avec les conservateurs mais possède d’importants ministères régaliens, comme l’Intérieur et la Défense (voir ce billet). La question m’est souvent posée depuis la France, « Ca se passe comment en Autriche, avec l’extrême droite au pouvoir ? » Et bien, si au quotidien on ne remarque pas grand-chose – il n’y a bien sûr pas d’arrestation massive d’étrangers ni de groupes paramilitaires qui défilent comme avec le Jobbik en Hongrie –, on observe que les groupuscules proches de l’extrême droite ont le vent en poupe. A la sortie du métro par exemple, une revue comparable à Valeurs actuelles intitulée  alles roger ? est distribuée gratuitement. Elle est sous-titrée « un format original [mode ‘paysage’ et non ‘portrait’] pour des esprits originaux ». Elle mérite d’être feuilletée… et la pile proposée aux passants mérite elle d’être placée au plus vite dans la poubelle à papier la plus proche.

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La couverture représente le milliardaire hongrois George Soros avec en fond les représentants politiques des principaux partis autrichiens, à l’exception notable du parti d’extrême droite, le FPÖ (deux sociaux-démocrates, deux écologistes et un conservateur, on ménage tout de même un peu le partenaire de coalition). Le titre annonce des révélations sur « le réseau autrichien du globaliste ». En bas à droite, on repère la figure souriante du ministre de l’Intérieur, Herbert Kickl, l’idéologue du parti devenu ministre de l’intérieur. Au menu (en haut à gauche) : ce que les médias ‘mainstream’ nous cachent sur la Syrie,  une sexologue sur la « fièvre du printemps » et au chapitre « violence » : « des enseignants vident leur sac ». Quelques stars sont aussi annoncées comme Felix Baumgartner, l’homme qui a sauté dans l’espace et espère pour son pays une « dictature modérée » (cf. ce billet).

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Un encadré présente M. Soros comme le pilote de « l’immigration de masse ».

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Il n’y a pas de grande culture du dessin de presse en Autriche mais la revue reproduit sur une page un dessin montrant comment la justice est aveuglée par les rouges et les verts (les sociaux-démocrates et les Verts). De petits délits concernant la subvention du foot ou le paiement de la redevance télé donnent lieu à des peines de prisons alors que les islamistes de Daesh piétinent les croix chrétiennes et violent impunément une femme (blonde bien sûr, que le message soit clair !).

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Plus loin, une double page est consacrée à la « mort mystérieuse » d’un homme qui a critiqué M. Soros, le sous-entendu est clair !

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Après cela, il s’agit de dénoncer le « conte » selon lequel l’occident serait « gentil » et la Russie « méchante ».

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Suit alors une page de publicité vers un site proche des « identitaires », affichant que maintenant ce magazine se trouve en kiosque, et une page conspirationniste

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Si on poursuit, on trouve encore une double page sur les enseignants qui racontent que les problèmes rencontrés sont dus « particulièrement aux élèves musulmans »

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Et sur cette page, on trouve une publicité de la police nationale pour recruter ! Le lectorat de cette revue est considéré comme le vivier d’où seront issus les nouveaux policiers. Inutile de préciser que M. Kickl, ministre de l’Intérieur, est en charge de la police.

 

Quoi d’autre en Autriche ? Et bien, sur Internet, il faut suivre les réseaux sociaux pour se rendre compte de la perméabilité aux idées d’extrême droite qui deviennent parfois simplement fascistes. Lorsque les sociaux-démocrates viennois ont choisi Mireille Ngosso, une Autrichienne d’origine africaine, comme vice-maire du premier arrondissement, en avril, des cadres du FPÖ s’en sont donné à cœur joie.

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Robert Lizar par exemple, rédacteur en chef du journal du FPÖ, a posté « Je ne sais plus vraiment quelle sont les racines et l’identité de ma ville de naissance ». Un site spécialisé dans l’analyse des publications du FPÖ, FPÖ Fails, a copié les réactions de simples militants : « Allez hop, à la jungle ! », « mais elle peut parler allemand ? (avec une tête de singe), « Pour les singes c’est l’Afrique ! », « elle devrai [sic] allé [sic] cueillir des bananes », « Vienne va devenir la planète des singes » etc.

Le vice-chancelier et leader du FPÖ, Heinz-Christian Strache a de son côté fait suivre une illustration produite par la branche paysanne du parti, illustrant que le gouvernement avait déjà tenu une de ses promesses : moins d’argent pour les étrangers, plus pour les Autrichiens.

Mindestsicherung NEU

Ce n’est pas une fausse information. Avant les reformes sur le revenu minimum assuré (l’équivalent autrichien du RSA), un Roumain vivant depuis quatre ans en Autriche pouvait prétendre à 863 EUR de RSA, aujourd’hui plus rien. Un demandeur d’asile qui a obtenu une réponse positive mais ne qui n’a que de modestes connaissances en allemand pouvait lui aussi toucher 863 EUR par mois. Aujourd’hui on le punira de 300 EUR. Enfin, dernier exemple, une mère qui élève seule ses deux enfants pouvait toucher 1174 EUR, aujourd’hui elle peut avoir 209 EUR en plus.

Une des premières mesures du gouvernement avait été de réduire les allocations familiales pour les étrangers communautaires ayant des enfants restés dans leur pays. Les femmes polonaises, tchèques, slovaques, hongroises ou roumaines qui sont massivement utilisées comme auxiliaires de vie pour les personnes âgées en Autriche, ont souvent des enfants restés au pays. Jusqu’à présent elles touchent les allocations familiales au tarif normal (comme moi qui ai deux enfants qui étudient en France), à partir de 2019 les allocations seront « indexées » sur le coût de la vie dans le pays d’origine, elles touchent donc moins (une Hongroise qui aurait un enfant en bas âge en Hongrie touchera 93,61 au lieu de 172,40 EUR par mois).

Qu’il s’agisse des mesures concernant le RSA ou les allocations familiales, il est fort probable qu’au niveau de la Cour constitutionnelle et de la Cour européenne de justice, ces lois soient retoquées, mais le symbole est fort. Muna Duzdar, ancienne secrétaire d’Etat du parti social-démocrate pour la diversité, estime que cela va durer deux ans pour que ces lois soient annulées, entre temps, des gens seront poussés vers la misère, deviendront pour certains SDF et la criminalité devrait logiquement augmenter, ce qui permettra de justifier des lois répressives.

 

En juin, lors du dernier vendredi du ramadan, quelques heures avant la grande prière, le gouvernement a annoncé dans une conférence de presse aux allures martiales la fermeture de sept mosquées où l’islam radical est prêché et l’expulsion d’une dizaine d’imams, avec leur famille.

Conf de presse

C’est le chancelier Sebastian Kurz qui a fait cette annonce, épaulé par le vice-chancelier Heinz-Christian Strache, le ministre de l’Intérieur Herbert Kickl et le ministre de la chancellerie en charge des cultes, Gernot Blümel. Ces décisions font suite à des enquêtes montrant que dans une mosquée des enfants étaient habillés en militaires pour rejouer de scènes de guerre (cf. ce billet), que dans d’autres mosquées on pratiquait le salut des Loups gris, un groupuscule turc ouvertement fasciste. La mosquée « Nizam-i Alem » est actuellement gérée par un groupe sécessionniste des Loups gris, plus intégriste encore.

Bien entendu, le gouvernement autrichien prend ces décisions selon une approche populiste et ne montre pas tant de rigueur à combattre les groupuscules d’extrême droite tout aussi dangereux pour le pays (si ce n’est plus ! – cf. sur ce blog, « Le gouvernement autrichien impuissant face aux néonazis »). Officiellement il s’agit de combattre « l’islam politique », mais on pourrait aussi se demander ce qu’il en est du « catholicisme politique » (l’Opus dei est bien implanté en Autriche) ou même le « judaïsme politique » (influence manifeste sur la politique étrangère du pays au Moyen-Orient). Si ce sont les scandales des enfants déguisés en soldats ou des saluts fascistes dans les mosquées qui justifient les fermetures, pourquoi ne pas avoir fermé les églises et séminaires où des cas de pédophilie ont été révélés ? Assurément, le danger terroriste en Europe est plus fort du côté de l’islamisme radical que des autres congrégations religieuses, c’est ce qui justifie cette décision du gouvernement et ce n’est pas parce que ce gouvernement repose sur une alliance entre la droite et l’extrême droite que toutes les mesures prises sont forcément mauvaises.

Au sein de la gauche, la scission est plus forte que jamais. Les uns crient à l’islamophobie, les autres approuvent ces fermetures tout en critiquant les visées populistes du gouvernement et leur sélectivité. Parmi le premier groupe, certains osent parler d’une nouvelle nuit de cristal (par exemple sur ce blog). D’autres postent sur Facebook « En 1938 aussi on a commencé par fermer des synagogues ». Ce relativisme est assez abject et plus que jamais, comparaison n’est pas raison. Les rabbins des synagogues autrichiennes ne mettaient aucunement en cause la société et parmi la vingtaine de synagogues, aucune n’a été fermée puisqu’elles ont toutes été détruites, généralement brûlées, sauf une seule, non pas par pitié ou oubli mais parce qu’elle était encastrée entre deux immeubles habités par des aryens.

A part ça, pour apporter un dernier éclairage sur la situation politique du pays, citons brièvement les affiches diffusées par Gottfried Waldhäusl, député au parlement de Basse-Autriche en charge du revenu minimum, du droit d’asile et de la protection animale (nommé en remplacement d’Udo Landbaue qui a dû quitter ses fonctions en raisons des chants antisémites de son association, cf. ce billet).

GW abbatage

Dans une première affiche il s’en est pris à l’abattage rituel, pour de mauvaises raisons car ce sont bien sûr les musulmans qu’il vise, plus que les animaux qu’il entend protéger.

GW chiens

Concernant les chenils de chiens abandonnés ou sauvés des traffics, il s’est insurgé du fait que « 6 chiens sur 10 parmi ceux qui sont hébergés dans les chenils viennent de l’étranger » !

GW Rama

Ses derniers propos concernent le ramadan à l’école : « Ne rien manger, ne rien boire, ne rien apprendre ». L’attaque est brutale. Là encore, il est effectivement inquiétant que de plus en plus d’adolescents jeûnent dès l’âge de 13 ans puisque chaque année certains perdent connaissance en cours et qu’effectivement, dans ces conditions, ils ne peuvent pas apprendre correctement. Là encore, si c’est le racisme qui motive l’extrême droite, ce sont certaines pratiques de l’islam qui sont mises en débat, de mauvaise manière.

10 juin 2018 - Posted by | Autriche, Extrême droite, FPÖ, Uncategorized | ,

4 commentaires »

  1. intéressant reportage sur la situation politique en Autriche!
    c’est bien inquiétant de voir de telles idées racistes se propager en toute vergogne et ainsi se banaliser!

    Commentaire par mao | 10 juin 2018 | Réponse

  2. Soros philanthrope??… C’est d’abord un financier et un spéculateur qui a réussi à sortir la livre du SME en 1993… Il est devenu philanthrope pour s’acheter des indulgences, sinon c’est un prédateur kapitaliste qui a réussi et rien de plus…

    Commentaire par Omar | 11 juin 2018 | Réponse

    • Oui, c’est vrai, je voulais me démarquer de la revue mais « milliardaire » serait plus neutre.

      Commentaire par segalavienne | 11 juin 2018 | Réponse

    • J’ai corrigé.

      Commentaire par segalavienne | 11 juin 2018 | Réponse


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