Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Controverse au sujet de la part des Autrichiens dans l’appareil nazi

Wien, Heldenplatz, Rede Adolf Hitler

250 000 personnes enthousiastes accueillent Adolf Hitler le 15 mars à Vienne

Quel est le rôle joué par les Autrichiens dans le nazisme ? Ont-ils vraiment été surreprésentés dans la Wehrmacht, la SS ou le personnel des camps ? L’histoire est une discipline universitaire qui accepte les débats, les controverses, voire les remises en question, du moment que les arguments avancés sont rationnels et les thèses étayées. Très souvent, et même à sept reprises sur ce blog, on trouve les statistiques données par l’historien étasunien David Art : les Autrichiens représentaient 8% de la population du Reich et auraient cependant constituer 13% des SS, 40% du personnel des camps d’extermination… et 75% des services responsables de la logistique de la solution finale sous la direction d’Eichmann (Art, 2005, p. 43). Ces données par exemple été recopiées et diffusées dans le quotidien Le Monde à partir de mon blog (cf. mon article intitulé « L’image manquante » paru le 16 mars 2015, au sujet d’une installation de Ruth Beckermann mettant en évidence la joie des Viennois face aux humiliations subies par les Juifs en mars 1938, puis l’article « L’image manquante de Vienne sous le Reich » paru le 2 avril 2015, recopiant une faute car j’avais écrit 14 au lieu de 13% pour la part des Autrichiens dans la SS). On les trouve encore récemment dans le très beau film de Robert Bober, Vienne avant la Nuit (2017).

Il apparaît aujourd’hui que les historiens spécialisés sur ce sujet remettent en cause les données fournies par David Art. D’abord, ces chiffres de David Art ont eux-mêmes été tirés d’autres travaux et il n’est pas l’auteur de ces calculs. On les retrouve dans le catalogue d’une exposition à Vienne, en 2005, sous la plume de la journaliste Helene Maimann qui cite l’historien salzbourgeois Ernst Hanisch qui lui-même se réfère à l’historien étasunien Evan Burr Bukey… et en le lisant on se rend compte qu’il explique que ces statistiques ont été faites pour un livre publié en 1996 (Weiss, 1996, p. 173).

Bertrand Perz est le premier à avoir revu ces données. Concernant les 40% du personnel des camps d’extermination, l’historien viennois explique que si on se réfère sous cette expression aux 450 personnes directement impliquées dans « l’Aktion Reinhard » qui met en place l’extermination systématique des Juifs, des Roms, des Sintis et des Yéniches du Gouvernement général de Pologne, le calcul donne entre 13 et 20%. Il y aurait bien surreprésentation des Autrichiens, mais pas autant que ce que l’on a pu croire. D’ailleurs, si l’on ajoute le personnel du camp de Trawniki, qui a servi de centre de formation, essentiellement pour des Ukrainiens, on tombe à une part entre 2 et 9%. Le lieu de naissance n’est pas toujours l’Autriche actuelle puisqu’il faut prendre en compte la Cisleithanie (partie occidentale de l’Autriche-Hongrie). Odilo Globocnik, par exemple, qui joue un rôle essentiel dans la création des camps d’extermination, est né à Trieste.

Il y a des lieux ou des crimes spécifiques, où les Autrichiens  sont bien plus présents. Sur les cinq Reichskommissar et Generalkommissare qui sont responsables de l’occupation des Pays-Bas, on retrouve quatre Autrichiens. Dans le cas des Pays-Bas, un phénomène d’affinités est à prendre en compte puisque c’est le dernier chancelier d’Autriche, Seyss-Inquart, nommé pour satisfaire aux exigences d’Hitler (il reste deux jours en place avant l’Anschluss) qui se retrouve gouverneur des Pays-Bas. Il est enclin à travailler avec des Autrichiens qu’il connaît de Vienne et qui ont acquis une expérience dans les spoliations et persécutions. Même chose pour le personnel recruté par Globocnik à Lublin, ou simplement Eichmann (qui vécut en Autriche de l’âge de 7 à 27 ans).

Si cette controverse est si délicate, c’est notamment car en 1966 Simon Wiesenthal, a tenté de presser le gouvernement autrichien afin que celui-ci prenne enfin des mesures fortes pour rechercher et juger les anciens nazis (cf. ce billet sur « le cas Murer »). Il évoque alors une surreprésentation des Autrichiens dans l’appareil nazi et rend ceux-ci responsables de l’assassinat de trois millions de Juifs. Des historiens plutôt orientés à gauche ont vu là la possibilité de contredire la thèse officielle selon laquelle l’Autriche avait été avant tout la « première victime » du nazisme, thèse qui fut d’ailleurs introduite en 1943 par les Alliés dans la déclaration de Moscou. La « thèse des bourreaux » (Täterthese) est donc d’une certaine façon, comme l’explique l’historien Kurt Bauer auteur d’une récente monographie sur « Les années sombres » de l’Autriche, une réponse émotionnelle à la « thèse des victimes » (Opferthese).

Rappelons que ce n’est qu’en 1991 que le chancelier social-démocrate Franz Vranitzky a clairement reconnu le rôle de l’Autriche dans la Seconde Guerre mondiale, demandant pardon cinq ans après le début de l’affaire Waldheim pendant laquelle ce sujet fut enfin débattu dans la société civile.

Réaction de mon ami et collègue Raphaël Spina : « Très important et intéressant. Je penche plutôt d’après mes lectures pour la réponse affirmative malgré les nuances apportées ici. La Nuit de Cristal par exemple n’a nulle part été plus violente qu’à Vienne et en Autriche. Tony Judt donne le chiffre de 700 000 Autrichiens inscrits au parti nazi, soit 10 % de la population totale (encore 536 000 en 1945), un record, ou de 45 des 117 musiciens du Philharmonique de Vienne inscrits au NSDAP pour 8 des 115 de celui de Berlin ! Et près de la moitié des criminels de guerre recherchés par la Yougoslavie en 1945 sont autrichiens, etc. »
En effet ! Pour le Philharmonique de Vienne, cf. sur ce blog «  Un concert du nouvel an… bien silencieux ! ». On pourrait aussi remonter à Karl Lueger, le maire de Vienne de 1897 à 1910 qui a tant influencé Adolf Hitler lorsque ce dernier était viennois et qui est avec Georg von Schönerer le fondateur de l’antisémitisme politique . Il a toujours sa place et sa statue dans le centre de Vienne. Aux élections municipales d’Innsbruck, le 23 avril 1933, le NSDAP obtient le meilleur score, avec 41% (Regitnig-Tillian, 2009). Environ 10 000 Autrichiens rejoignent la Bavière pour s’enrôler dans la « Légion autrichienne » (dépendant de la SA) quand le NSDAP est interdit en Autriche (19 juin 1933), car les militants nazis se livraient au terrorisme et le chancelier Engelbert Dollfuß avait sa propre conception du fascisme : l’austro-fascisme.

Remerciements : un grand merci à Kurt Bauer pour avoir pris le temps de m’expliquer ce point délicat.

Bibliographie

28 mai 2018 - Posted by | Uncategorized

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