Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Autriche – Un bal des chasseurs à l’image du pays

Strache

H.-C. Strache (FPÖ)

« Je promets de passer mon permis de chasse », annonce solennellement le vice-chancelier autrichien. Le public applaudit généreusement. Nous sommes dans la salle des fêtes de la Hofburg, équivalent de ce que serait la fusion entre le château de Versailles avec le palais de l’Elysée. Il n’y a pas de rupture symbolique en Autriche : le président et le chancelier exercent leurs fonctions dans les mêmes lieux que là où résidaient l’Empereur François-Joseph et son épouse Elisabeth, la célèbre Sissi. Cette 97ème édition du bal des chasseurs célèbre à sa façon l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir dans une coalition avec les conservateurs de l’ÖVP car le vice-chancelier qui brille de tous ses feux n’est autre que Heinz-Christian Strache, le président du parti d’extrême droite (FPÖ), ancien amateur d’exercices paramilitaires en forêt et actuel membre d’une corporation pangermaniste dont le nom est un programme à lui tout seul, « Vandalia ».Il est bien entendu habillé en costume traditionnel et après avoir quitté le pupitre il se rassied entre deux femmes, la ministre en charge du développement durable et du tourisme, Elisabeth Köstinger, et la secrétaire d’Etat au ministère de l’intérieur, Karoline Edtstadler, toutes deux membres de l’ÖVP.

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H.-C. Strache (FPÖ) et K. Edtstadler (ÖVP)

Elles portent un « Dirndl », une longue jupe sur laquelle s’accroche un tablier coloré et qui laisse apparaître un chemisier blanc au décolleté généreux recouvert d’un bustier uni aux couleurs vives.

Les hommes portent en général une culotte de peau (le fameux « Lederhose »). Ces tenues sont obligatoires et les inspections sont assez poussées pour les 5600 personnes attendues ce soir qui ont chacune déboursé au minimum 145 euros pour l’entrée. De nombreuses entreprises, quelques particuliers (hommes d’affaire, hauts cadres de la fonction publique) ont aussi réservé des tables (35 euros par place) dans l’une des 34 salles où ce bal se déroule.

Barbara Payer, du comité d’organisation, estime que plus de 70% des participants ne sont pas des chasseurs. Le « Jägerball », comme on l’appelle en Autriche, c’est avant tout un lieu de rencontre pour discuter affaires entre personnes influentes et un lieu de récréation apprécié par le reste du public issu des couches les plus aisées de la population. Nikola et Doris, deux jeunes femmes qui attendent d’être servies dans l’un des nombreux bars, expliquent qu’elles ont choisi ce bal parmi les 400 que compte la saison dans la capitale autrichienne car « on s’y amuse bien » et aussi parce qu’elles jugent « important qu’on respecte les traditions ». Après un petit blanc qui traduit une légère gêne, elles précisent : « La tradition des tenues ! A Vienne on ne voit pas de quelle région viennent les gens, là on voit les Dirndl du Tyrol, de Salzbourg, de Carinthie… ».  La Carinthie, justement, est à l’honneur cette année. Après l’ouverture par les couples de danseurs du « Ballkomitee », c’est le gouverneur de la Carinthie qui prend la parole. Membre du parti social-démocrate associé à la couleur rouge en Autriche, il déclare en référence à sa belle veste couleur vert bouteille :

DSC05450« Je suis heureux, moi, un rouge, habillé en vert, d’être à côté d’un bleu (la couleur de l’extrême droite) et de deux femmes ‘noires’ (couleur des conservateurs) ». Son enthousiasme est contagieux et la salle applaudit à nouveau à l’évocation de cette belle union. Le public se réjouit aussi d’entendre de la bouche du président de l’association Croix Verte qui organise ce bal depuis 1905, Leo Nagy, que cette organisation à but caritatif a pu lancer une campagne de mobilisation pour financer l’opération d’un enfant de sept ans atteint d’une maladie rare. Chacun des participants à ce bal se sent remercié pour une bonne action et peut partir plein d’entrain dépenser quelques dizaines d’euros dans les nombreux stands de dégustation qui ornent les galeries au milieu des trophées de chasse et autres animaux empaillés.

 

 

Pour la première fois, un dédale de couloirs permet de se rendre dans des salles de la Bibliothèque nationale où, là aussi, tout est décoré aux couleurs de la forêt. Près de l’entrée, dans une petite salle sombre, un homme bloque un fusil dans le creux de son épaule, retient sa respiration et presse la gâchette. « Clic », le bruit est loin d’être étourdissant et en s’approchant on constate que son fusil n’est qu’une attrape : il tire sur un écran où apparaissent des sangliers mais aussi parfois des marcheurs et, dans ce cas, il ne gagne pas de points s’il tire et reçoit un avertissement. C’est le « Schießkino », « le cinéma stand de tir ». C’est là qu’on trouve des chasseurs, surtout les plus jeunes d’entre eux, cherchant à briller par leur adresse devant leur petite amie.

 

 

Avant de briller au bal, en venant au bal, tous les participants ont été hués. Depuis 1982 les opposants à ce bal se retrouvent à quelques mètres de l’entrée pour dénoncer les méfaits de la chasse. Cette année c’est l’association contre les usines d’animaux qui a réussi à mobiliser une cinquantaine de manifestants. DSC05444Lorsque les taxis déposent les couples qui se dirigent vers la Hofburg, ils scandent « Qui n’a pas de conscience, juste un cœur de pierre ? Cela ne peut être qu’un chasseur ! » ou encore « Lapin, renard ou biche, la chasse c’est la souffrance, la chasse c’est la mort ! ».

Un grand transparent appelle à mettre fin  à la chasse dans les enclos où les bêtes sont engraissées et parquées sans aucun échappatoire possible. Sur une pancarte, une jeune femme réclame des tests psychologiques pour les chasseurs. Deux jeunes femmes portent des affiches en forme de cœur rédigées en anglais, l’une « nous ne sommes là que pour l’amour des animaux » et l’autre « Amour et compassion pour les êtres vivants ! Go vegan ! ». Un peu plus haut sur le Ring, le grand boulevard circulaire qui borde la Heldenplatz, la place des héros, une petite dizaine de militants qui se présentent comme « Animal Rights Activists » tiennent des propos plus radicaux : « C’est l’heure de chasser les chasseurs » et « le monde entier hait les chasseurs ».

 

 

Cent fois moins nombreux que le public du bal à l’intérieur, ces Autrichiens rappellent qu’il existe encore une autre Autriche, opposée à la chasse tout comme à cette coalition avec l’extrême droite qui semble acceptée par la majorité.

 

 

3 février 2018 - Posted by | Autriche, Uncategorized | ,

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