Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Carnet de campagne

speck

Affiche du FPÖ (extrême droite) contre les deux partis de coalition (« le lard rouge-noir doit dégager ») et contre l’accueil des réfugiés

Les élections législatives anticipées sont prévues le 15 octobre 2017, un an plus tôt que ce que la constitution exigeait, tant les dissensions sont devenues criantes au sein du gouvernement de grande coalition rassemblant les sociaux démocrates du SPÖ et les chrétiens-conservateurs de l’ÖVP. Le sémillant ministre des affaires étrangères, Sebastian Kurz, tout juste 31 ans, semble en bonne passe de devenir chancelier. Pur produit de l’ÖVP, dont il a dirigé le mouvement de jeunesse de 2009 à mai 2017, il a préféré créer un nouveau mouvement autour de son nom (sans chercher, lui, à jouer sur les initiales de son prénom et son nom). Ce sera donc aux prochaines élections « Liste Kurz », tout simplement (et en toute modestie). L’ÖVP est prié de se monter discret, tant les Autrichiens semblent avoir clairement signifié l’an dernier, par le vote aux élections présidentielles, le rejet des deux grands partis de gouvernement qui se sont partagés le pouvoir depuis la Seconde Guerre mondiale : pour mémoire, le SPÖ et l’ÖVP avaient obtenu respectivement 11,3% et 11,1%, laissant caracoler en tête l’extrême droite du FPÖ (35% !) et les Verts (21%). Au final, après de nombreuses péripéties – annulation du second tour puis report du « second second tour » pour cause d’enveloppes défectueuses –, le candidat soutenu par les Verts, Alexander Van der Bellen, l’avait emporté de peu avec 53,8% des voix contre 46,2% pour Norbert Hofer, le candidat du FPÖ (cf. ce billet récapitulatif sur les élections présidentielles autrichiennes).

Rapidement, Alexander van der Bellen a déçu, que ce soit dans son attitude face aux femmes voilées (cf. ce billet) ou face aux corporations étudiantes d’extrême droite qui se réunissent chaque hiver pour un bal dans la Hofburg (équivalent de l’Elysée – cf. ce billet). A vrai dire, les lignes rouges qui pouvaient exister entre le programme de l’extrême droite et ceux des partis républicains tendent à disparaître. Il semblerait bien que le vrai danger de nos démocraties occidentales ne soit pas tant la victoire de l’extrême droite par les urnes mais bien davantage la reprise de leurs idées par les partis traditionnels (Cf. Donald Trump aux Etats-Unis). En Autriche une « plateforme pour une Autriche progressiste, ouverte sur le monde et décidée, contre l’étroitesse d’esprit ». On y retrouve un ancien ministre social-démocrate, l’ancien président du SPÖ devenu directeur de la chaîne de télévision RTL, une femme politique engagée chez les Verts et de nombreuses personnes issues du monde de la culture ou du journalisme (cf. cet article du Standard). Personne ne semble gêné que cette plateforme exhibant un long manifeste contre le FPÖ ne condamne à aucun moment les alliances déjà existantes, au niveau régional des Länder, avec ce parti. Depuis 2015 le Burgenland et la Haute-Autriche sont respectivement dirigés par des alliances SPÖ-FPÖ et ÖVP-FPÖ, ce qui dans un pays fédéral comme l’Autriche est très important en raison de la forte autonomie des Länder.

Sebastian Kurz, que certains comparent hâtivement à Emmanuel Macron en raison de son jeune âge, est en réalité bien plus à droite (encore) que l’ancien employé de la banque Rothschild. En mars 2017, lors d’une visite de la mission Frontex, il avait déclaré qu’il fallait « mettre un terme à la folie des ONG [qui sauvent des demandeurs d’asile en Méditerranée]. Selon lui, les bateaux des ONG incitent les Africains à risquer leur vie sur de frêles embarcations, créant un espoir d’arriver en Europe. Il a en outre déclaré que certaines ONG travaillaient avec les passeurs et qu’il ne fallait en aucun cas amener les personnes sauvées en Italie, mais les raccompagner en Afrique (cf. cet entretien). Lors d’un débat télévisé, le 29 août dernier, le chef du FPÖ, Heinz-Christian Strache, a apporté sur le plateau de l’émission un document interne à l’ÖVP datant d’août 2016, « Projekt Ballhausplatz » (du nom du siège de la chancellerie), dans lequel il est explicitement écrit que la campagne doit se faire sur les thèmes « patrie/économie & travail/avenir» en reprenant « les thèmes du FPÖ, mais en insistant sur l’avenir » (cf. cet article avec extrait vidéo).

themes

Aujourd’hui, lorsqu’on consulte le site sebatsian-kurz.at, l’une des mesures phares présentée dans le « kurz :Magazin » est la revendication de peines plus élevées dans les délits impliquant la violence. En guise d’arguments, l’article correspondant cite une dizaine de faits divers concernant enfants battus ou des femmes violées, avec les peines correspondantes.

delits

Du côté des sociaux démocrates du SPÖ, c’est à peu près la même chose. Dans une vidéo postée le 1er septembre, on voit le chancelier se rendre dans un « Stammtisch », une « table des habitué.e.s » comme il y en a dans tous les cafés traditionnels, pour écouter le peuple et apporter des réponses aux « petites gens ». Dès le début, une femme dit en dialecte « je ne suis vraiment pas hostile aux étrangers mais je dois pouvoir dire certaines choses… ». Elle raconte que dans son village elle n’a plus de place sur le trottoir car des étrangers se comportant comme des « pachas », occupant tout l’espace. Dès le texte d’introduction, le chancelier sortant social-démocrate, Christian Kern, explique que c’est ici, aux « Stammtische » (café du commerce) que la politique se fait et il annonce fièrement une mesure phare : l’interdiction du voile intégral à compter du 1er octobre.

Le SPÖ marche ici clairement sur les plate bandes de l’extrême droite. Le parti est d’ailleurs pris dans des affaires de corruption au niveau international à travers les rôles de Tal Silberstein (homme d’affaire israélien) et Alfred Gusenbauer, l’ancien chancelier (2007-2008) devenu conseiller du dictateur kazakh Noursoultan Nazarbaïev pour la modique somme de 400 000 EUR annuels (cf. ce billet). Le 14 août dernier la police israélienne a arrêté M. Silberstein ainsi que son partenaire, le milliardaire Beny Steinmetz. M. Silberstein a été le conseiller des premiers ministres Ehud Barak (devenu en 2013 consultant pour la banque suisse Julius Bär) et Ehud Olmert (sorti en juillet 2017 de 16 mois de prison pour des faits de corruption)… mais aussi de nombreux dirigeants roumains, de Ioulia Tymochenko en Ukraine et, en Autriche, d’Alfred Gusenbauer et Christian Kern. Ce n’est que lorsque M. Silberstein fut arrêté que le chancelier Kern a mis fin à son rôle de consultant que le quotidien Die Welt n’hésitait pas à présenter comme « le cerveau » de la campagne actuelle pour les législatives. MM. Gusenbauer et Silberstein sont encore à la tête d’une fondation enregistrée à Malte, le ‘Novia Fund Management Limited’ et de nombreuses affaires sordides sur la moitié du continent commencent à être décrites dans les journaux (le gouvernement roumain a jugé in absentia M. Silberstein, accusé du détournement de 145 millions d’Euros, d’autres affaires concernent l’attribution de l’exploitation d’une mine de diamants en Guinée pour laquelle ils auraient corrompu le président). Lorsque l’hebdomadaire Profil a titré « Débacle du SPÖ – le secret de M. Silberstein », la plupart des intellectuels de gauche du pays ont accusé le journal d’antisémitisme, sans commenter d’avantage le rôle du « cerveau » de la campagne du parti.

silberstein

Les représentants des différents partis politiques s’accusent également de recevoir des soutiens financiers qui ne seraient pas officiellement enregistrés. Le quotidien Der Standard a publié au 31 août la liste des dons obtenus, tels que rapportés par les partis. L’ÖVP, renommé « Nouveau parti populaire » sous la houlette de M. Kurz, devance largement avec 1,3 million d’euros en dons, devant le parti libéral des Neos avec 600 000 EUR. Ce petit parti est essentiellement financé par un milliardaire du bâtiment, Hans Peter Haselsteiner (voir sur ce blog le billet « les Néos : ‘money über alles’ »).

spenden
(source)

Tous les partis politiques sont à vrai dire tellement discrédités qu’ils cherchent à s’appuyer sur la société civile. Gertraud Burtscher, par exemple, est une retraitée de 74 ans habitant dans la province du Vorarlberg qui s’est fait connaître sous le nom « Grand-mère révolte » en expliquant combien il était délicat, pour les femmes autrichiennes d’avoir accès à une retraite décente après des années passées à s’occuper de leurs enfants. Qu’il s’agisse du FPÖ, de la section du SPÖ au Vorarlberg, de la fédération de l’ÖVP en charge des retraités, des Verts ou même des communistes de Graz, tout le monde a promis son soutien à la « Grand-mère révolte » aux sept enfants et 24 petits-enfants… jusqu’à ce qu’une jeune journaliste du Wiener Zeitung se penche sur son passé (cf. cet article). Dans les années 1980 cette charmante dame était membre du parti national-démocratique (NPD) du néonazi Norbet Burger (interdit en 1988). Elle a ensuite été candidate d’un nouveau parti de même nature, le parti autrichien des citoyens (ÖBP), expliquant en 1983 sa candidature par « je ne peux plus supporter de voir comment notre propre descendance pas encore née est tuée [elle se référait à l’avortement] et comment les forces de travail manquantes sont remplacées par des étrangers. ». En 1990 elle soutenait encore avec un poème le négationniste français Robert Faurisson. Aujourd’hui elle pense qu’avec M. Kurz elle retrouve ce qu’elle appréciait dans son bon vieux temps …

Les positions d’extrême droite ne se retrouvent pas que chez MM. Kurz ou Kern. Prenons le cas des Verts : déçu de ne pas avoir été placé dans la liste fédérale à un rang lui permettant d’être élu, le député Peter Pilz a décidé de créer lui aussi une liste à son nom.  Début septembre, il a dévoilé son programme, une bonne centaine de pages rédigées en dix jours, assure-t-il, intitulé Heimat Österreich (La patrie Autriche) et sous-titrée „un appel à l’autodéfense“ ! (cf. cet article). Parmi les titres de chapitres, on trouve « Attaque sur l’Europe » ou encore « Protéger l’Autriche » et concernant les étrangers présents dans le pays, cet extrait d’un dialogue imaginaire entre deux immigrés semble révélateur : « Pourquoi veux-tu travailler ? Pôle emploi ! ». Peter Pilz ajoute « ce n’est pas une méchante affabulation, c’est la réalité, au cœur de Vienne ».

Du coup, de peur d’être débordé, le FPÖ se résout, à nouveau, à une campagne encore plus à droite, comme en témoigne cette affiche qui s’en prend aux deux partis de la coalition le SPÖ et ÖVP assemblés dans SPÖVP (ce qui rappelle « l’UMPS » évoqué par Mme Le Pen). Sur le même t-shirt, on retrouve le logo « Refugees welcome »…

Fairness

« Les Autrichiens méritent la justice »

Le pire est à craindre à l’issue de cette campagen nauséabonde, que l’extrême droite soit officiellement au pouvoir dans une coalition, comme ce le fut de 2000 à 2006, ou que les points de son programme aient été repris par d’autres partis.

 

Compléments

  • sur l’affaire Silberstein, d’Andras Szigetvari, „Causa Steinmetz: FBI-Dokumente geben neuen Einblick in Vorwürfe“, Der Standard, 29.08.2017.
  • sur Sebastian Kurz : Christian Bartlau, „Sebastian Kurz: Wenn es ihm nützt“, Die Zeit, 1.09.2017
  • Cette vidéo qui fait le parallèle entre Sebastian Kurz et Jörg Haider :
  • Exemple d’affiche, avec le candidat local, à Graz : kurz
    « Mettre l’immigration à zéro signifie pour moi : 1. En finir avec l’arrivée de personnes non-qualifiées et éloignées de notre culture. 2. En finir avec l’immigration dans notre système social. 3. augmentation de l’aide sur place et soutien aux remigrations. 4. Améliorer la protection des frontières. 5. Exiger l’intégration dans notre système de société. »
Publicités

3 septembre 2017 - Posted by | Autriche, Extrême droite | ,

Aucun commentaire pour l’instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :