Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Plongée au sein d’une corporation étudiante autrichienne d’extrême droite

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MM. Rosenkranz et Grieb, corporation Moldavia

Dans l’arrondissement viennois de Josefstadt, à 400m du théâtre de ce quartier où Ludwig van Beethoven et Richard Wagner dirigèrent de grands concerts, se trouve depuis 1914 la maison de « l’Association allemande pour l’école » (Deutscher Schulverein) et, en son sein, une multitude d’associations pangermanistes fondées pour la plupart à la fin du 19ème siècle pour défendre les intérêts des « Allemands » dans l’Autriche-Hongrie multiethnique. Oui, nous sommes bien en Autriche mais les rapports complexes – parfois complexés – qu’entretient ce pays avec son grand voisin du nord expliquent que l’on trouve par exemple sur la façade de l’une des principales salles de concert de Vienne, la « Konzerthaus », cet impérieux appel : « Honorez vos maîtres allemands, vous préserverez alors les bons esprits » (cf. ce billet de ce blog).

En ce jeudi 23 mars, des hommes en uniforme discutent dans le hall, près d’un vestiaire, réunis pour fumer avant le début de la soirée. Ils portent tous la même petite toque savamment posée de travers sur leur crâne, retenue par un élastique, et sous leur veste noire apparaît une écharpe tricolore… aux couleurs de l’Allemagne. Ce soir c’est le premier « dialogue de Josefstadt » de la saison et l’invité n’est autre que Walter Rosenkranz, député du FPÖ, principal parti d’extrême droite du pays (l’Autriche cette fois-ci), candidat aux prochaines élections régionales de Basse-Autriche. Le sujet : « Envoyez les soixante-huitards à la retraite – Perspectives d’une politique culturelle conservatrice ».

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M. Rosenkranz est membre d’une de ces corporations étudiantes qui font la spécificité de l’Autriche, les « Burschenschaften ». Il fait partie de la Burschenschaft « Libertas», fondée en 1860 et portant une petite toque verte mais c’est la corporation « Moldavia » qui l’invite ce soir. Dans ces corporations on pratique la « mensur », ce rite initiatique pratiqué à l’épée visant à ce que le nouveau membre porte à vie une balafre sur le visage ou le crâne témoignant de son courage au combat (on distingue de ce fait les corporations « frappantes » des « non-frappantes »).

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(c) Libertas

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Après il faut bien sûr s’appliquer quand on recoud 🙂

Qu’il s’agisse d’Olympia, célèbre pour avoir invité de nombreux négationnistes et néonazis), Albia, Libertas ou Moldavia, ces corporations frappantes sont réservées aux hommes et ont introduit en 1897 un « paragraphe aryen » interdisant aux Juifs d’en être membres (voir ce billet où je relate mon intervention au Tribunal de grande instance de Paris pour défendre D. Sopo de SOS Racisme face à Marine Le Pen, précisément sur ce sujet).

Sur le podium, M. Rosenkranz s’entretient avec son hôte, Dimitrij Grieb, attaché parlementaire du FPÖ. Une trentaine de personnes composent le public, dont une douzaine de membres de corporations en uniforme – avec des balafres qui traversent parfois la moitié du visage –, et une demi-douzaine de femmes portant aussi une écharpe aux couleurs de l’Allemagne, mais bien plus fine et sans uniforme. M. Grieb m’expliquera qu’elles viennent d’une corporation féminine, „Freya“. Les noms de la mythologie germanique sont bien sûr très prisés dans ce milieu et je ne peux m’empêcher de penser à cette caricature antisémite s’indignant de la direction de l’Opéra de la Cour impériale par Gustav Mahler de 1897 à 1907, on lit « Dans notre opéra Freya et Wotan vont ressembler à ça ! »

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(sur le sujet, voir mon article, « Gustav Mahler à Vienne » paru dans L’Arche en 2010)

Sur le site de la corporation Freya, on lit « le concept de patrie réunit pour nous tous les Allemands en Europe, indépendamment de l’Etat fédéral dans lequel ils vivent. Les peuples et les frontières  ne se recouvrent pas toujours, ce sont une culture, une langue et une histoire commune qui déterminent les peuples, comme leur conscience historique. » Pas étonnant, dès lors, que de vieilles cartes de l’Allemagne ornent les murs et que l’Autriche soit qualifiée de « Marche du sud » (Südmark), ici avec une gravure de Salzbourg (dans la période nazie ce sera la Marche de l’est, « Ostmark » et c’est en indiquant ce pays que des attachés parlementaires du FPÖ ont commandé par correspondance de la Propagande néonazie au parlement (cf. ce billet).

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Mais venons-en à la « conférence » de M. Rosenkranz. Il s’est référé essentiellement à Rudolf Willeke, pédagogue catholique né en 1933, pour se lancer dans une attaque de l’Ecole de Francfort vue comme matrice de l’esprit soixante-huitard. C’est cette école qui, selon M. Rosenkranz, est responsable du développement du féminisme et de la théologie de la libération, deux mouvements que manifestement il abhorre, mais il n’a pas détaillé davantage. Mai 1968, c’est tout simplement « la destruction de toute culture traditionnelle ». Dans l’ensemble, le propos était d’une pauvreté intellectuelle confondante : il s’agissait simplement de dénoncer le copinage et les petits arrangements entre les politiques et artistes, essentiellement à Vienne, tout en ponctuant son allocution de quelques anecdotes. Dominique Meyer, dont le contrat à la tête de l’Opéra de Vienne n’a pas été prolongé, a rapidement été critiqué, estampillé « socialiste venu de France ». Un « café communiste » aurait reçu une subvention de 500 EUR alors qu’il contient un urinoir au fond duquel se trouve un crucifix. Les écrivains autrichiens Thomas Glavinic et Robert Menasse tireraient profit d’un système de subvention dont ils sont tour à tour jury ou récipiendaire etc. A deux reprises, M. Rosenkranz s’est élevé contre la politique culturelle de la ville de Vienne consistant à qualifier d’artiste à soutenir le moindre joueur de didgeridoo assis par terre au fond d’une cour d’un quartier bobo (l’instrument a dû le traumatiser car il l’a mentionné deux fois comme contre-exemple de culture au cours de la soirée, précisant que ce n’est pas pour cet instrument que Vienne accueille tant de touristes). D’ailleurs, le grand stratège nous a livré sa vision de la politique culturelle : s’il était ministre de la culture, il n’aurait pas besoin d’un grand bureau, ni même d’un ordinateur, un stylo rouge lui suffirait car il se ferait amener la longue liste des subventions du ministère et n’aurait qu’à rayer ce qui ne mérite pas d’être soutenu ! En somme c’est « Quand j’entends le mot culture, je sors mon stylo rouge », un progrès certain par rapport à la célèbre pièce du dramaturge nazi Hanns Johst (« Quand j’entends parler de culture… je relâche la sécurité de mon Browning ! », phrase souvent attribuée à tort à Goebbels).

Les coupes claires qu’il recommande dans le domaine de la culture touchent aussi la presse : « si le Standard [comparable au Monde], le Falter [hebdomadaire plutôt à gauche et proche des écologistes] et le Kurier [centre gauche] sont de si bons journaux, pourquoi ont-ils besoin de subventions ? », demande-t-il. Il y a un marché des journaux, explique-t-il, et il faut laisser le marché réguler les tirages.

A la fin, au bout d’une heure d’échanges entre MM. Rosenkranz et Grieb, il y eut quelques questions. Un homme derrière moi, s’est emporté contre le jour de combat communiste des femmes qui menace de devenir un jour férié (il faisait allusion à la journée du 8 mars pour les droits des femmes). Je me suis permis de demander si le groupe « John Otti Band » qui accompagne chaque meeting du FPÖ (cf. par exemple cette vidéo) représentait un bon exemple de ce qui rend l’Autriche un pays de la musique. Avec mon accent français, je me suis fait repérer et lorsque la soirée se terminait, mon voisin m’a abordé. Il s’en est suivi le dialogue suivant :

  • Lui, la soixantaine, cheveux gris, le visage un peu bouffi : « Et vous savez, Dominique Meyer il n’est pas français… »
  • Moi, interloqué : « Bah si, il est français Dominique Meyer… »
  • Lui, très sérieux, sur un ton presque docte : « Non, il est né en Alsace, à Thann. »

Il semblerait que pour de nombreux auditeurs, ce soir-là, le temps ce soit arrêté en 1945…

dav

Compléments :

  • Une association soutenue par les Verts, qui sont en Autriche les seuls à lutter avec constance contre l’extrême droite, a recensé la part des membres du FPÖ appartenant à des corporations (Burschenschaften ou pennalen Verbindungen) dans les différents parlements. Ils sont 18/40 au Parlement, 2/4 au Parlement européen, 12/27 au Landtag de Vienne etc. (source). On peut bien parler d’une véritable influence.
  • Parmi les illustres membres de la Burschenschaft Moldavia, citons Otto Steinhäusl (1879-1940). Etudiant en droit à partir 1898, il entra à Moldavia, fut nommé responsable de la police de Vienne en 1931 et dès 1938, en pangermaniste convaincu, il entra dans la SS. Il monta rapidement les échelons, nommé  SS-Oberführer en juillet 1938 (il meurt d’un cancer en 1940).
  • B. Gauquelin et J. Stolz, « Autriche : l’art selon le FPÖ« , Le Monde, 25.11.2016
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25 mars 2017 - Posted by | Autriche, Uncategorized | , , , , ,

Un commentaire »

  1. article très bien écrit!
    on a du mal à croire que c’est l’avenir de l’extrême droite ,si elle venait au pouvoir!
    brrr…..

    Commentaire par mao | 25 mars 2017 | Répondre


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