Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Plongée au sein de l’extrême droite autrichienne

wnfpo-ptTrès affable, c’est Michael Stumpf, un cadre du Parti libéral autrichien (FPÖ), qui accueille les nouveaux visages et salue chaleureusement les habitués. Nous sommes à une « Stammtisch », une table des habitués, un « jour fixe ». Cette réunion a lieu toutes les deux semaines, les bols de chips et de cacahuètes sont déjà sur les tables et au fur et à mesure que les gens prennent place, des canettes de bière sont ouvertes et des cigarettes allumées. On compte deux tiers d’hommes et un tiers de femme, de 20 à 70 ans.

Le Parti a depuis longtemps pignon sur rue et les sorties de Jörg Haider faisant l’éloge du Troisième Reich sont oubliées. Il y a bien deux caméras qui filment en permanence la devanture du local situé sur une place du troisième arrondissement de Vienne, mais les militants et sympathisants ne se cachent pas, c’est plus pour éviter le vandalisme d’éventuels opposants. Peu avant 19h30, une petite trentaine de personnes ont su braver le froid presque glacial du dernier mercredi de novembre. Une députée au Parlement de Vienne, Ulrike Nittmann, s’apprête à prendre la parole pour donner des nouvelles de ce qui se passe au sein du Land et dont bien sûr les « merdias » ne pipent mot (« Lügenpresse »). Un autre député, son collègue Dietrich Kops, se charge de la présentation.

A quelques jours du « second second tour » des présidentielles, car le scrutin du printemps a été invalidé, Mme Nittmann retrace à grands traits ce qui s’est passé, elle explique que la contestation du second tour était nécessaire, que le Parti n’a pas été mauvais perdant (ils avaient obtenu 49,7 % des voix) et au contraire, qu’il fallait sauver la démocratie. Rapidement, les demandeurs d’asile se sont retrouvés au centre de son propos. Elle critique les « Asylant », terme extrêmement péjoratif (équivalent de « chances-pour-la-France » dans la fachosphère française). Selon elle, ces derniers pourraient toucher jusqu’à 1100 euros. C’est un « crime » s’exclame-t-elle. En dehors de ce petit effet de manche, elle ne se montre pas trop radicale : oui, l’Autriche peut accueillir ceux qui fuient vraiment la guerre, mais « le bateau est plein ». Cherchant à rassurer les électeurs indécis qui craignent une sortie de l’Europe, elle explique à ses sympathisants qu’au contraire, le Parti est pro-européen puisqu’il veut une autre Europe, l’Europe des patries. Elle en est sûr, « Les gens veulent autre chose que Merkel ». Il importe, après le Brexit de « donner un signal au niveau européen ».

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A gauche, Dietrich Kops et Ulrike Nittmann

L’essentiel n’est pas dans l’exposé mais dans la salle. D’abord, derrière elle, on ne peut pas manquer une grande affiche des élections municipales de 2005, du temps où le FPÖ cachait moins son jeu : « Vienne ne doit pas devenir Istanbul ». Aux murs, des portraits de Jörg Haider avec Heinz-Christian Strache, l’actuel leader du Parti.dsc_9600

On trouve aussi quelques coupures de presse et, encadré, un extrait du rapport de l’association ZARA, spécialisée dans la lutte contre les racismes, relatant la manifestation organisée début juin 2015 contre l’ouverture d’un foyer de demandeurs d’asile dans cet arrondissement. « Un tel tissu de mensonges qu’on a voulu l’afficher en surlignant certains passages ». Sur le panneau principal, posé à l’entrée du local, à droite, il y a des annonces anodines pour des fêtes, une caricature, et une photo en noir et blanc dont l’esthétique rappelle indubitablement l’époque nazie. Il s’agit bien d’un soldat nazi, Walter Nowotny, l’un des meilleurs aviateurs de la Luftwaffe, mort héroïquement en luttant contre les bombardiers américains le 8 novembre 1944. L’affiche appelle à venir déposer une gerbe le dimanche 6 novembre. La date est passée depuis trois semaines mais l’esthétique semble plaire, tout comme l’idéologie qui accompagne cette démarche.

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A ma table je discute avec deux hommes qui ont autour de la soixantaine. Josef H. a une formation d’ingénieur, il porte un écusson à son revers d’une maison d’édition qui en Allemagne flirte avec l’extrême droite, die Blaue Narzisse (le narcisse bleu). Rapidement il explique qu’il a compris depuis quelques années qu’on nous avait mal enseigné l’histoire, qu’il y a des révélations. Plongeant dans un complotisme exacerbé, il explique qu’Hitler n’est pas mort le 1er mai 1945 mais qu’il est parti en sous-marin vers l’Amérique du Sud où il a vécu jusqu’aux années 1970, mais aussi que dans les camps de concentration on ne mangeait pas si mal. Pendant que Dietrich Kops remercie l’intervenante par un petit laïus qui commence à durer au-delà du raisonnable, il gribouille quelques formes géométrique : des runes, composantes d’un alphabet utilisé par les druides et les prêtres des anciens peuples germano-scandinaves. La graphie SS pour la principale organisation du régime nazi reprend par exemple deux ‘Sieg Rune’ (« runes de la victoire »).

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HOFER, écrit en runes

Avec les runes qu’il dessine, il est fier de nous montrer que cela correspond à « Hofer », le nom du candidat de l’extrême droite. Il raconte d’ailleurs à qui veut l’entendre que les policiers lui ont confisqué le petit tampon encreur avec lequel, dans tout le premier arrondissement de la ville, il inscrivait le nom de son candidat.

A côté de Josef il y a Harald, un chômeur de longue durée qui cherche un emploi comme « praticien en médecines naturelles ou en en informatique ». Lui aussi se dit « passionné »par l’histoire et comme je me suis honnêtement présenté comme historien à l’université Paris Sorbonne, ils ont tous les deux l’impression d’avoir trouvé en moi un collègue. Cela ne fait qu’un an qu’Harald a rejoint le FPÖ, il est membre du parti, avant cela il votait pour les sociaux-démocrates sans trop y réfléchir. Aujourd’hui il a l’impression de savoir à quoi sert la politique, il vient régulièrement.

A présent les discussions deviennent informelles, une épaisse fumée de cigarette s’imprègne sur les vêtements. Deux jeunes femmes au teint mat et aux cheveux très noirs, la vingtaine, s’apprêtent à quitter les lieux. L’une des deux sent les regards se tourner vers elles. Elle s’explique : « je sais que vous pouvez être étonnés de nous voir ici, avec nos cheveux si bruns. Nous sommes arméniennes. Vous avez entendu parler sûrement du génocide… » Mes voisins « passionnés d’histoire » acquiescent rapidement, « encore un coup des Turcs ! ». La jeune fille la plus à l’aise, presque volubile, poursuit : « Van der Bellen [l’opposant politique de Hofer soutenu avant tout par les écologistes] soutient les Kurdes. Je peux vous dire que beaucoup de Turcs vont voter Hofer. Nous aussi, alors même si on a les cheveux bruns… ». Des sourires sans doute sincères et pour ainsi dire attendris se dessinent sur les visages. Elles partent avec de nombreux remerciements pour leur venue. Un peu plus tard, discutant avec un maire-adjoint de l’arrondissement, je reçois cette explication : « ce sont les Kurdes qui étaient les supplétifs des Turcs dans le génocide, elles en ont après eux et sont donc remontées contre Van der Bellen… »

Au fond de la salle, les affiches sont déjà prêtes en cas de nouvelle manifestation contre le foyer de demandeurs d’asile (Asylantenheim) et parmi les brochures à prendre, que l’un des députés a reçues à son nom mais qu’il offre aux militants et sympathisants, on trouve des brochures éditées par Gegenargument ou la revue Der Eckart, clairement d’extrême droite. Pour le numéro de mai on se souvient surtout du 5 mai 1945, la déportation et l’assassinat des Allemands des Sudètes. Avec les couronnes déposées tous les ans début novembre sur la tombe de l’aviateur nazi, on voit ce qu’est encore le FPÖ, au-delà du masque de gendre parfait arboré par le candidat Norbert Hofer.

 

Réaction d’un Français vivant à Vienne :

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Sources et compléments :

J. Segal, « L’extrême droite en Autriche, de Haider à Hofer», Regards, 842, juin 2016, pp. 22-23

Sur ce blog, voir notamment :

2 décembre 2016 - Posted by | FPÖ, Uncategorized | ,

Un commentaire »

  1. Comme si on y était… Tout en étant content de ne pas y être ! Merci pour ce retour bien écrit d une infiltration au plus près des populistes parano et nauséabonds..

    Malgré le film du même nom, on a bien du mal à dire  » vivement dimanche « !…

    Mathilde

    Commentaire par Anonyme | 2 décembre 2016 | Répondre


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