Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Rivalité de la mémoire et de l’oubli

bechardgasse-23A nouveau, voilà un invité sur ce blog, Louis-Albert Serrut, auteur réalisateur qui après avoir raconté ses impressions à la vue de l’une des tours de DCA conservées à Vienne, aborde ici un autre aspect de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale.

Étonnements d’un touriste à Vienne – Rivalité de la mémoire et de l’oubli

Une amie m’a fait lire, inscrit à la craie sur le trottoir, Bechardgasse 23, dans le troisième arrondissement de Vienne, un texte en allemand. « In Gedenken an Bronia Lichtenstein liebevolle Mutter und Nachbarin, die heute den 11.10. im Jahr 1943 in Auschwitz ermordet wurde ». Sa signification est si transparente que sa traduction devient presque inutile : « A la mémoire de Bronia Lichtenstein, mère aimante et voisine qui aujourd’hui le 11 octobre en l’année 1943 a été assassinée à Auschwitz. »

Cette inscription qui rappelle le drame est un geste de mémoire qui refuse l’oubli. Retracée chaque année avec les mêmes mots à la date anniversaire, l’inscription manifeste la volonté de survivance de la mémoire de la déportée. Elle est un de ces événements que mentionnait Vladimir Jankélévitch dans son texte « L’imprescriptible » publié dans « La Revue administrative » de février 1965. Contre l’appel à l’amnistie et l’oubli qui gagnaient en audience vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, il expliquait que le caractère imprescriptible des crimes nazis tenait entre autres particularités à ce que l’ampleur, les traces et les conséquences du crime ne feraient que se révéler et s’amplifier dans le temps à l’inverse d’un crime « ordinaire » qui s’efface des mémoires au fil des années et des générations.
Le caractère éphémère, précaire, fragile de l’inscription – elle paraît si désuète – en fait sa force. Le contraste est sidérant entre les mots tracés d’une écriture appliquée et leur tragique contenu, l’assassinat de cette mère, ce qui suggère aussi ses enfants. Comment ne pas lire l’inscription et comment ne pas s’en souvenir ? Qui en est l’auteur ? Un membre de la famille échappé à l’industrie d’extermination ? Un ou une voisine ? Un groupe qui œuvre à entretenir le souvenir des disparus ? Perpétuée envers et contre tout, elle s’oppose au temps qui a passé et la banalisation du souvenir, aux changements d’époques et aux transformations des lieux, elle marque une résistance et un refus de l’oubli. Anonyme, l’auteur de ces graffitis s’efface derrière la victime qu’elle nomme, restitue au présent, à notre présent actuel, ce 11 octobre.
Est-ce la charge des familles ou des proches des disparus de maintenir la mémoire de l’imprescriptible ? Est-ce à eux d’avoir, en surcroît à la perte, le devoir de témoigner ? La ville tout autant que l’Etat n’ont-ils pas cette responsabilité ? J’imagine ici, Bechardgasse 23, une marque au sol définitive comme il en existe quelques unes dans Vienne, plaque de bronze, pavé doré à l’inscription durable. J’imagine davantage, que tous les disparus soient nommés, situés dans la ville au lieu de leur vie et de leur disparition. Combien dans Vienne pourraient être identiquement rappelés ? Des milliers qui paveraient les avenues et les rues du souvenir obligé, de la mémoire maintenue, de l’oubli interdit. L’argument de Jankélévitch, déjà vérifié si souvent et partout, trouverait une nouvelle confirmation.

Depuis que cette amie m’a fait lire ce message public adressé à tous, j’y pense de temps à autre, elle aussi y est sensible et le guette chaque automne, ce qui atteste l’efficacité du geste. Mais combien de passants sont dans un identique état d’esprit, émus et scandalisés en même temps ? Combien d’indifférents passent sans s’arrêter ou ignorants qui ne comprennent pas ? La multiplication des marques mémorielles, signes concrets, en les rendant plus visibles rendraient leur sens plus évident, plus inévitable.

Louis-Albert Serrut.
11 octobre 2016

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19 octobre 2016 - Posted by | Mémoire, Uncategorized | ,

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