Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Deux nuits effarantes – retour sur les nuits de la Saint-Sylvestre

WZ-2016-07-06_ArtikelParu mercredi 6 juillet 2016, dans le Wiener Zeitung, p. 25 « Deux nuits effarantes ». Traduction en français :

Les agressions comme lors de la Saint-Sylvestre à Cologne ne relèvent malheureusement pas d’un nouveau phénomène. Parallèles étonnants avec Vienne en 1907.

« Ce qui a été toléré dans la nuit de la Saint-Sylvestre est simplement à placer sous le signe de la saloperie animale. Des meutes entières de fils de bonnes familles, tout comme des prolétaires pouilleux, s’en sont pris dans un vacarme assourdissant aux femmes et aux jeunes filles et même aux femmes respectables qui étaient en compagnie de leur mari ou de leur famille et voulaient profiter de la balade. Ils ont pratiqué la méthode Caruso (consistant à bousculer avec les épaules) sous des formes extrêmement brutales. Il s’agissait sans exception d’hommes venus des quartiers extérieurs qui déambulaient avec des jeux bruyants. Souvent des prolétaires se sont mélangés à la foule et sont devenus tout à fait indiscrets et désagréables. »

C’est ainsi que le Neue Zeitung rend compte de la nuit de la Saint-Sylvestre le 2 janvier 1908, après que de nombreuses femmes ont été agressées et certaines même violées. Les Innsbrucker Nachrichten décrivent un déroulement analogue de cette nuit : « Des voyous se sont amusés à allumer des feux d’artifice dont les étincelles ont menacé de mettre feu aux habits des gens qui étaient autour d’eux. Les femmes et les jeunes filles ont été encerclées et avaient du mal, même avec leurs poings, à se défendre. On entendait les cris des femmes qui essayaient de s’extraire de cette oppression. »

Des comptes-rendus politiquement marqués

L’étudiant en architecture qui allait être connu plus tard comme Le Corbusier était à ce moment à Vienne. Il n’avait que 20 ans et espérait entrer en contact avec les célèbres représentants de la Sécession viennoise. Dans une lettre à ses parents, c’est ainsi qu’il rend compte de la nuit de la Saint-Sylvestre : « Ce fut quelque chose d’inouï que cette nuit-là. Dès qu’une dame avait le malheur de mettre un pied dans la rue, elle était happée par deux ou trois galopins, poussée des coudes, du dos, des genoux, (…) des mains scélérates allant jusqu’à faire des horreurs et la pauvresse n’en était quitte qu’une fois évanouie ou quand trois ou quatre gendarmes arrivaient à la délivrer. »

De ces sources il ressort combien, en raison de leurs pauvres conditions de vie, les jeunes hommes étaient frustrés et enviaient les habitants des beaux quartiers qui s’amusaient. Y a-t-il une grande différence entre eux et les 49 jeunes hommes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie qui, avec dix autres, font l’objet de poursuites judiciaires en tant que suspects dans le cadre des agressions sexuelles commises dans la nuit de la Saint Sylvestre 2015/2016 ? « C’est l’ordre hostile à la vie de notre société qui crée la misère sexuelle, écrivait en 1948 le psychiatre et sociologue Wilhelm Reich (1897-1957) qui avait étudié à Vienne. Le problème, c’est bien d’aborder cette misère. Des  mécanismes de protection se mettent aussitôt en place pour protéger les minorités persécutées. Ainsi la réaction du Arbeiter Zeitung [journal des ouvriers] était bien différente, début 1908, de celle du Neue Zeitung ou des Innsbrucker Nachrichten, parues le même jour : « le fait que le monde ait vieilli d’une année a donné l’occasion pour beaucoup de gens de bonne humeur pour se retrouver pendant la Saint-Sylvestre sur la Kärnter Strasse, la Rotenturmstrasse, la Stephansplatz et le Graben pour générer l’habituel tumulte que l’on connaît. » Le ou la journaliste cherchait à rassurer les lecteurs qui auraient pu lire d’autres articles ou entendu des rumeurs : « On peut être sûr que la bonne ambiance  de cette nuit a donné lieu à quelques bonnes blagues et il faut noter qu’il n’y eut aucun excès. » A la fin de l’article on lit seulement « Toutefois les forces de l’ordre, présentes en grand nombre au milieu du chaos, ont dû procéder à quelques arrestations. »

Des mécanismes sociaux de protection qui s’avèrent fatals

L’Arbeiter Zeitung n’a pas pris la mesure des événements de cette nuit tragique, on ne voulait rien écrire de négatif sur les camarades, ces gangs issus des faubourgs. De nos jours, on peut reprocher un mécanisme similaire aux journalistes. Pour protéger un groupe contre lequel il y a déjà une certaine animosité et éviter de raviver des passions malsaines, les articles sont filtrés. C’est aussi ce qui s’est passé avec la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne. Au départ, une chape de plomb s’est imposée sur l’origine des suspects et leur appartenance à des pays de culture musulmane. Ce n’est pas que la presse qui est concernée par ce reproche. C’est une bonne partie de la gauche qui a tendance à considérer tout ce qui concerne l’islam avec une bienveillance naïve. Ce qui caractérise les deux séries d’agression ce sont des groupes sociaux marginaux – il y a une bonne centaine d’années des prolétaires des quartiers périphériques, aujourd’hui des immigrés musulmans – qui par frustration commettent des actes de violence. En outre, les expressions critiques au sujet de l’islam ne se font pas sans problème et l’on court le risque d’être instrumentalisé des deux côtés du spectre politique. Dès lors qu’on s’aventure à affirmer que dans certaines cultures arabes où l’islam est religion d’Etat il y a un problème lié à la sexualité, on entend virevolter la massue de « l’islamophobie ».

La critique de l’islam et la massue de l’islamophobie

L’écrivain algérien Kamel Daoud a eu à en faire les frais. En février il a écrit dans le New York Times et dans Le Monde deux articles, « La misère sexuelle du monde arabe » et « Cologne, lieu de fantasmes ». Les agressions sexuelles à Cologne ou sur la place Tahrir du Caire, avant ou après le Printemps arabe, ne sont pour lui que l’expression d’un rapport pathologique aux femmes qui a bien un lien avec l’islam (comme pour la chrétienté en Europe avant 1968, aurait-il pu ajouter). Juste après la parution de l’article de Daoud, Le Monde apportait la réponse d’un collectif d’auteurs composé de douze universitaires. Daoud était immédiatement coupable d’islamophobie, et Boualem Sansal avec lui : il n’aurait considéré la violence sexuelle qu’avec des yeux de raciste.

Les historiens qui s’intéressent au mouvement de Mai 1968 en France savent combien la brochure intitulée « De la misère sexuelle en milieu étudiant » fut décisive. Elle fut rédigée par l’Internationale situationniste en 1966 et exigeait notamment la fin de la séparation entre hommes et femmes dans les résidences étudiantes. Le mouvement prit alors son essor avec la mobilisation solidaire des ouvriers. Une révolution sexuelle surviendra-t-elle dans les pays où l’islam est si fort ? Le cas de 1907 avec ces gangs de la Saint-Sylvestre nous montre combien la politique et la sexualité sont proches.

Tous les grands événements d’envergure mondiale ont lieu deux fois, écrivait Marx en se référant à Hegel. « Une fois en tragédie, une autre fois en farce. » Si l’on considère les deux nuits de la Saint-Sylvestre, à Vienne et à Cologne, c’était deux fois une tragédie, en premier lieu pour les femmes concernées, bien sûr, mais aussi pour notre société.

 Jérôme Segal est chercheur à l’Institut Ludwig Boltzmann d’histoire sociale à Vienne et maître de conférences à l’université Paris-Sorbonne 

 

 

8 juillet 2016 - Posted by | Autriche, Uncategorized | , ,

Un commentaire »

  1. Pas de « De la misère sexuelle en milieu étudiant » mais « De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier » et il suffit d’avoir lu le texte pour savoir que ce n’est pas tant la séparation entre les sexes dans les résidences universitaires qui y est critiqué, ni même le statut d’étudiant « après le policier et le prêtre, l’être le plus universellement méprisé ».

    Commentaire par gaston | 9 juillet 2016 | Répondre


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :