Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Des Jeux olympiques de 1936 à l’Euro 2016


Diplo_juin16_page22-ptDes Jeux olympiques de 1936 à l’Euro 2016

Les petits secrets des vignettes sportives


Version illustrée de l’article paru dans Le Monde diplomatique, juin 20166, p. 22


En 2014, à l’occasion de la Coupe du monde de football au Brésil, ce ne sont pas moins d’un milliard de vignettes autocollantes à l’effigie de footballeurs qui ont été vendues par l’entreprise italienne Panini, dont 150 millions en France, générant 75 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le Championnat d’Europe 2016 devrait donner lieu au même déferlement. Une nouveauté cependant, Panini a fourni directement dans 2 720 écoles primaires françaises 200 000 albums, avec des sets de table et des posters affichant le calendrier des matchs pour les cantines scolaires. « Dans un monde inquiétant, nos vignettes sont rassurantes », a doctement expliqué M. Alain Guérini, président de Panini France[1].

Les albums de cette marque datent de 1961 mais ils s’inscrivent dans une histoire largement méconnue : ce type d’album a constitué un redoutable outil de propagande au service du régime nazi. Ceux aujourd’hui proposés avec les portraits des milliardaires-mercenaires en maillot véhiculent également une idéologie dont les affaires incessantes, de la corruption endémique de la Fédération internationale de football association (FIFA) aux récents scandales mêlant des joueurs comme MM. Karim Benzema ou Serge Aurier, permettent de dresser les contours : le culte de l’argent et le triomphe de l’immoralité[2].

Les  premiers albums remontent au début des années 1870,  lorsque le directeur du grand magasin Au Bon marché, à Paris, décida de fidéliser sa clientèle en offrant des images. L’entreprise allemande Liebig-Fleischextrakt Gmbh, spécialisée dans la commercialisation de l’extrait de viande, reprit le procédé et le développa dans plusieurs filiales. Une innovation décisive apparut ensuite en 1920, lorsque les vignettes furent incluses dans des paquets de cigarettes[3], permettant une diffusion bien plus importante. Plus tard,  en Allemagne, dès les premiers mois du Reich, ces albums permettaient, à une époque où la télévision n’existait pas, de s’assurer que même dans les villages les plus reculés, la « grandeur » du national-socialisme atteigne les foules. En 1933, l’album L’Allemagne se réveille (Deutschland erwacht) est diffusé à plus de 500 000 exemplaires, les vignettes étant emballées avec les cigarettes fabriquées à Altona-Bahrenfeld, près de Hambourg.

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Ce qui fédère les foules acclamant le Führer, ce sont, au gré des albums, des défilés de soldats ou d’associations de jeunesse comme les Hitlerjugend ou son équivalent féminin, le Bund Deutscher Mädel, les Congrès du parti qui se sont tenus à Nuremberg… et les événements sportifs organisés à la gloire du Parti nationaliste des travailleurs allemands (NSDAP). Deux albums ont été consacrés aux Jeux olympiques de 1936, l’un pour les Jeux d’hiver de Garmisch-Partenkirchen du 6 au 16 février, l’autre pour les Jeux d’été de Berlin entre le 1er et le 16 août. Trop souvent encore, ces Jeux sont présentés comme une parenthèse, un accident de parcours dans la belle histoire de l’olympisme. Pourtant, dès lors que l’on prend la peine de lire les premiers appels au boycott, qu’on se documente sur la préparation des Jeux initialement prévus en Allemagne en 1916, on réalise que le mouvement olympique tel que le baron Pierre de Coubertin l’avait conçu, pouvait s’adapter à l’utilisation que comptait en faire le régime hitlérien[4]. Le régime nazi, dont l’isolement avait été rompu par le Comité international olympique (CIO) n’a fait qu’utiliser une idéologie clef en mains qui servait sa politique raciste, antisémite et fasciste.

L’histoire de Jesse Owens, cet athlète noir qui remporta quatre médailles d’or, est bien connue, mais la vignette à collectionner qui le représentait n’est pas la plus célèbre des photos du sprinter. L’athlète est présenté en ces termes dans le résumé du palmarès des Etats-Unis : « Ce nègre était l’homme le plus populaire de la semaine d’athlétisme. Ses performances sont rendues possibles par une capacité de contraction du muscle, qu’on ne peut probablement pas observer dans cette mesure chez aucun autre homme. Le pas de course des meilleurs sprinters du monde semble presque lent par rapport aux coups de tambour des jambes d’Owens. Ses performances en saut en longueur ne sont possibles que grâce à sa vitesse d’approche effarante. » Voilà donc en somme un « nègre » à peine humain, presque animal, dont les performances sont presque monstrueuses. Sur une autre photo, la première dans laquelle on le voit remporter une victoire, on le distingue après franchissement de la ligne d’arrivée, devant son compatriote Ralph Metcalfe qui finissait à un dixième de seconde derrière lui.

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Au contraire, la vignette consacrée au lancer de marteau consacre la force des athlètes au service du nazisme. Le texte explique comment, lorsque le lanceur Erwin Blask en était à son au deuxième essai, il a senti « ses dernières forces se déployer » au moment où le Führer a pénétré la loge qui lui était réservée, ce qui lui permit de prendre la tête de la série qualificative. Celui qu’on voit sur la vignette est cependant son compatriote Karl Hein qui pulvérisa le record olympique avec un lancer à 56,49 mètres, Blask devait se contenter de la médaille d’argent. La performance de Hein sort littéralement du cadre. Les auteurs de l’album choisissent de faire sortir le marteau en le dessinant sur le texte qui raconte son exploit. Le corps de l’athlète semble en apesanteur, même si en considérant sa corpulence, on comprend que c’est l’inertie du mouvement de rotation qui lui permet de rester à la verticale.

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Au centre de l’image, sur le maillot de l’athlète, on distingue aisément la croix gammée sur l’aigle impérial. Le CIO si prompt à imposer ses règlements, s’était non seulement laissé berner quant à la tolérance d’athlètes juifs dans la délégation allemande, les représentants de l’olympisme avaient également toléré pendant ces jeux les emblèmes nazis sur les vêtements des sportifs.

Quelques pages plus loin, le football est à l’honneur – le sport des Jeux qui, selon le texte placé en introduction, « assure le succès économique des olympiades ». Une vignette représente  l’équipe d’Italie, lors de sa victoire en finale contre l’Autriche, le 15 août 1936. Un certain désordre transparaît. Les regards s’orientent selon différentes directions et les joueurs se livrent à différentes formes de salut.

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Il faut préciser que depuis les Jeux d’Anvers, en 1920, le salut olympique ­qui se pratiquait le bras droit replié puis tendu sur le côté ­ faisait partie du rituel. Il se confondait aisément avec le salut nazi, puisé aux mêmes sources antiques. Lors de la cérémonie d’ouverture, cinq délégations défilèrent avec le salut olympique, l’Allemagne bien sûr, l’Autriche, l’Italie, la Bulgarie et la France.

Les images de cet album, à collectionner dans les paquets de cigarettes, étaient issues des travaux de différents photographes. Parmi les sources indiquées, on trouve « Presse Illustrationen Hoffmann, Berlin », Heinrich Hoffmann (1885-1957) étant le photographe personnel d’Hitler. S’il est ici mentionné parmi de nombreux autres, il sera plus tard l’unique photographe de nombreux autres albums, comme celui qui célèbre la « libération » de l’Autriche.

Il s’intitule Comment la Marche de l’Est vécut sa libération (Wie die Ostmark ihre Befreiung erlebte, « Ostmark » étant le terme nazi pour désigner l’Autriche). Une note datée du 1er février 1940 précise : « Rien ne s’oppose, du point de vue du NSDAP, à la parution de cet ouvrage. Les références seront consignées dans la bibliographie nationale-socialiste. »

 

Là encore, les croix gammées fleurissaient au fil des pages. Sur la vignette d’une  « fête de la gymnastique » organisée à Breslau en 1938, plus d’un millier de gymnastes sont présents, savamment alignés devant le Führer.

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Trois lignes de symétrie se dessinent, comme l’image d’un champ magnétique centré sur Hitler, représenté de dos. C’est l’aspect militaire du sport de masse qui ressort clairement, ici au service de l’idéologie nazie. Les fidèles sont alignés à perte de vue, tels les soldats d’une armée de puissance infinie.

Aujourd’hui encore, on trouve  pléthore de métaphores entre l’armée et le sport de compétition. Le discours militaire domine largement dans des sports comme le football où l’on distingue les attaquants des défenseurs, où l’on pratique l’art de la contre-attaque, après la présentation des drapeaux des pays au son des hymnes nationaux. Depuis quelques années, certains scrutent même les lèvres des joueurs pour voir si ce sont de bons patriotes qui, dans le cas français, chantent La Marseillaise.

L’album de vignettes qui fait actuellement fureur est celui du Championnat d’Europe 2016. Le discours dominant prétend que l’événement (comme pour le Jeux de Rio) favorise l’amitié entre les peuples. Alors qu’en 1936 le titre d’une des pages évoquait « une fête du sport des peuples », l’album Panini de 2010 mettait l’accent sur le « Fairplay ».

fairplay

En 1978, l’album Panini consacré à la Coupe du monde qui se déroulait en Argentine présentait les six stades sans bien sûr signaler que les deux stades de Buenos Aires servaient de lieux de torture à la junte du général Jorge Rafael Videla, avant et après la coupe.

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Dans tous les albums, de 1936, 1978, 2010 ou 2016, on trouve des éléments invariants dans l’iconographie : des hommes au regard dur, le menton souvent relevé, cadrés au buste, le culte du corps fort. Les principes demeurent inchangés : un unique album qui se répand dans le monde entier, traduit dans toutes les langues avec la mondialisation. On vénère la force et l’habileté de l’homme (les femmes sont complètement absentes), ce qui donne lieu à un culte de la personnalité : les vignettes de Christian Ronaldo de l’équipe du Portugal, de Paul Pogba pour la France ou Zlatan Ibrahimović pour la Suède sont très recherchées.

Dans l’album 2016, c’est le capitalisme triomphant qui est vénéré. Si cet album est diffusé dans 120 pays, on note une uniformisation par l’anglais avec, à douze reprises sur des double-pages  l’inscription « UEFA Euro 2016TM  Qualifying Campaign Starting XI » pour désigner l’équipe de onze joueurs qui a joué les qualifications. Pour la première fois, il y aussi des vignettes du sponsor exclusif à collectionner (une boisson gazeuse sucrée), à rechercher au dos de 140 millions de bouteilles mises sur le marché. Dans les bourses aux images, devenues dans les écoles des éléments essentiels de sociabilité, la vignette du sponsor s’échange contre dix vignettes de joueurs, même si certains joueurs vedettes valent plus, ce qui reflète bien la starisation du football. Un enfant de dix ans intègre ainsi la loi de l’offre et la demande, il n’y a pas d’âge pour apprendre la logique du marché.

Qu’elles soient imprimées ou d’ordre métaphorique, les images ont un pouvoir qu’il n’est pas toujours aisé d’identifier. L’histoire des albums de vignettes à collectionner permet de se rendre compte à quel point le sport de compétition est un fait social total.

Jérôme Segal

[1] L’Equipe, 23 mars 2016, p. 30.

[2] M. Benzema a été mis en examen en novembre 2015 pour « complicité de tentative de chantage et participation à une association de malfaiteurs » contre un de ses coéquipiers en équipe de France. M. Aurier, joueur du PSG, a insulté des membres de son équipe, usant notamment d’injures à caractère homophobe envers son entraîneur.

[3] Ciolina, Erhard et Evamaria, Reklamebilder und Sammelalben, Battenberg, 1995.

[4] Daniel Bermond dans Pierre de Coubertin (Perrin, 2008) rappelle que pour son soutien aux Jeux de Berlin, Pierre de Coubertin a touché 10 000 marks « à l’initiative personnelle de Hitler » Lire aussi « La machinerie olympique »,  Quel Sport ? n°7/8, Alboussière et al. «  Le sport c’est la guerre », Manière de voir, n° 30, mai-juin-juillet 1996 .

1 juin 2016 - Posted by | Uncategorized | , , ,

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