Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Caramba, toujours trop à droite !

Caramba

Beaucoup trop à droite, ce vote !

La balle est passée à quelques centimètres et tout le monde crie « ouf » sans se rendre compte que le fusil est encore chargé et les citoyens immobiles : il n’y avait que 300 à 400 personnes, jeudi dernier, à la « grande » manifestation contre l’extrême droite (souvenons-nous du printemps 2002 en France !). Le parti d’extrême droite (FPÖ) demeure le premier parti du pays, de très loin, crédité d’autour de 35% des voix en cas de législatives. Ce parti fera d’ailleurs tout pour que les élections législatives, prévues normalement à l’automne 2018, soient avancées. Malgré le changement de chancelier et le remaniement décidé en catastrophe dans l’entre-deux-tours, les deux partis au gouvernement (sociaux-démocrates et conservateurs) sont sortis laminés de cette élection, avec chacun 11% au premier tour. On voit mal comment un tel gouvernement pourra tenir plus de deux ans. Qui plus est, son orientation à droite, avec la reprise d’une partie des points du programme du FPÖ – comme les terribles restrictions sur le droit d’asile (limité maintenant à trois ans avec un regroupement familial quasi-impossible) – tout cela n’est pas de nature à attirer les électeurs qui, selon le vieil adage, préfèrent toujours l’original à la copie.

 

Ouvrons les yeux : 49,7% des gens votent à l’extrême droite en Autriche, et ce face à un candidat papi qui n’avait pourtant aucune raison de repousser les électeurs républicains. C’est cela l’information capitale que délivre ce scrutin, et non la présence, en définitive assez fortuite, d’un écologiste à la présidence. Un pays d’Europe vote à près de 50% à l’extrême droite !

Je viens de passer sept jours non-stop sur le terrain, pour différents médias (journaux, radios et télévisions). J’ai pu ainsi parler à des centaines d’Autrichiens, surtout dans les quartiers populaires ou dans les zones rurales (Basse-Autriche et Burgenland). Bien sûr, le vote FPÖ est aussi un vote protestataire, contre la grande coalition en place, par crainte de déclassement ou simplement parce que le candidat Norbet Hofer avait tout du gendre idéal face à un Alexander Van der Bellen de 72 ans qui représente l’establishment, mais il y a aussi des électeurs qui n’ont pas voté FPÖ simplement à cause de l’image que cela donnerait du pays (et qui n’ont pas d’objections face au programme du parti !). Ce qui m’a fait le plus de peine, c’est ce que j’ai entendu lors d’un entretien réalisé pour France Culture avec deux jeunes voilées de 16 et 19 ans (qui ont donc toutes les deux le droit de vote), rencontrées dans le métro. Elles portaient un voile assez strict, tout autour du visage. Elles ont raconté le racisme vécu, leur crainte si le FPÖ devait l’emporter, je leur ai demandé si elles allaient voter. L’une des deux m’a répondu, un peu gênée « C’est compliqué, je suis à l’école islamique, les savants [Gelehrten] ne sont pas unanimes mais je vais suivre ce que dit l’imam : nous les femmes nous suivons Allah, notre père et plus tard notre mari, nous ne devons pas voter. » Bien sûr, cet islam n’est pas majoritaire dans le pays, mais c’est le plus dynamique, en pleine expansion.

Il y a aussi de l’inquiétude, face à l’extraordinaire pouvoir du FPÖ dans le pays. Ils ont une télé, un journal, des structures adaptées aux paysans, aux jeunes, aux femmes ou encore aux retraités. Ils sont aussi extrêmement dominants sur les réseaux sociaux, face aux autres partis.

Les cadres du FPÖ maîtrisent bien la rhétorique pour monter les pauvres (chômeurs, travailleurs précaires) contre les encore plus pauvres (souvent des étrangers ou des demandeurs d’asile) ! A titre d’exemple, le dernier meeting du FPÖ avant le second tour (vendredi 20 mai) était savamment orchestré : d’abord le vice-maire de Vienne, Johann Gudenus (celui qui a mis en place une hotline anti-islamisme), pour servir l’aile dure du parti. Il a surtout accusé les réfugiés de tous les problèmes du pays. Ensuite avec une musique digne des plus grands shows étasuniens, c’était l’arrivée du héros, Norbert Hofer, qui, lui, a commencé par souhaiter la bienvenue à tous les Autrichiens issus de l’immigration qui étaient présents dans ce quartier populaire, et même aux étrangers « bien intégrés ». Le premier problème de l’Autriche c’est le manque d’emplois, a-t-il expliqué. Après Hofer c’était le tour du leader du parti, le très charismatique Heinz-Christian Strache, qui s’est permis un discours plus radical, notamment contre la télévision publique. Vers la fin du meeting, des jeunes plus ou moins désœuvrés réagissaient de façons différentes : une jeune femme en extase, un jeune homme le bras tendu, sans équivoque possible.

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Etude de genre sur les effets de Norbert Hofer auprès des jeunes. Viktor-Adler-Markt, 20 mai 2016, à la fin du meeting de campagne du FPÖ.

A quelques mètres, une dizaine de policiers étaient présents. Pas un n’est intervenu.

A cette peine et cette inquiétude, s’ajoute aussi aujourd’hui de l’amertume, ressentie lors de la soirée électorale organisée par les Verts. Les militants qui s’étaient engagés dans la campagne étaient invités et les médias étaient bien sûr également bienvenus. Alors que le FPÖ recevait tout le monde dans un Biergarten où la bière (gratuite) coulait à flot dans une ambiance très populaire, à Leopoldstadt, quartier ouvrier, les Verts avaient loué un palais dans les beaux-quartiers. On se serait cru à une garden-party. Des serveurs en livrée parcouraient les salons avec des boissons. Dans le grand jardin, des petits groupes se rassemblaient autour de sceaux à glace où trônait du vin blanc, parfois même du mousseux autrichien. L’immense majorité des convives étaient bien habillés, de beaux nœuds de  cravate ou parfois des dread locks, certes, mais très sagement agencées sous un bandana bien propret. Une seule femme voilée, sur le côté d’un des salons, deux sikhs sur leur trente-et-un, une population de catégories socioprofessionnelles aisées.

Même chose pour la première allocution du président Van der Bellen, lundi 23 mai à 18h, dans un château cette fois-ci (Schloss Schönburg).

 

Alors plutôt que « Ouf ! », message que je reçois par mail ou que je lis partout sur Facebook, je préférerais « stand up ! » ou même « No Pasaran ! ».

__________

Parmi tous les entretiens donnés (jusqu’à cinq par jour) ou émissions auxquelles j’ai participé, celle que je recommande vivement est passée sur France culture jeudi 26 mai. Il s’agit d’un reportage réalisé du 20 au 23 mai par Rémi Douat, intitulé « Autriche, pourquoi l’extrême droite ? » pour Les Pieds sur terre, de 13h30 à 14h, disponible directement en mp3.

Liens vers quelques sujets auxquels j’ai participé ou vers des entretiens que j’ai donnés :

Et sur ce blog, mon analyse de l’entre-deux-tours (avec le lien vers la centaine d’articles écrits depuis 2008 sur l’extrême droite en Autriche).

24 mai 2016 - Posted by | Autriche, Extrême droite, Uncategorized

6 commentaires »

  1. L’un de tes meilleurs articles, un immense MERCI! en esperant que cela ouvrira les yeux de nos compatriotes expatries en Autriche!

    Commentaire par Florence | 24 mai 2016 | Répondre

  2. En France, les médias audio-visuels de masse nous bassinent depuis des jours à propos de l’Autriche avec des assertions dont on peut douter, par exemple qu’il n’y a quasiment pas de chômage, qu’il existe toujours un « plafond de verre » (expression à la con…) protégeant les démocraties contre le basculement dans l’extrême droite au pouvoir au niveau national : la « preuve », Hofer a fait moins de 50% et n’est donc pas élu… La belle affaire ! Il faudrait voir si les journaux bourgeois des années 30 disaient la même chose juste avant 1933 en Allemagne… Ces gens en sont arrivés à ce paradoxe qu’ils ne perçoivent pas : « Nous sommes au bord du gouffre, mais nous espérons faire un pas en avant… » Bref, tu as pleinement raison : pas un soulagement, mais une sourde inquiétude.
    Puisqu’il est question de policiers impassibles face à des quidams faisant le salut nazi en pleine rue de Vienne, notons que d’après plusieurs études d’opinion, les partisans du FN (càd en mesure de voter pour Marine Le Pen à la présidentielle) dans la police nationale sont de l’ordre de 50%…

    Commentaire par Marc Silberstein | 24 mai 2016 | Répondre

  3. Vous n’avez rien compris, les gars. La main tendue, c’est pour montrer un avion qui volait. Et 50 % d’électeurs autrichiens qui vont gober ça, ou plutôt rire sous cape.
    En tout cas, une chose est sûre : s’il y avait eu de casseurs à Vienne comme en France, ou des pénuries d’essence suite aux grèves, Hofer aurait obtenu 70 % ! Minimum.

    Commentaire par M. Stenger Gerhardt | 25 mai 2016 | Répondre

  4. Les Autrichiens étaient nazis avec le sourire : immer schön gemütlich.

    Commentaire par M. Stenger Gerhardt | 25 mai 2016 | Répondre


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