Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

« Le garçon sera circoncis » ou du théâtre comme agora

Volkstheater_Der_Junge

L’affiche de la pièce

Une femme qui approche la quarantaine est sur scène avec neuf enfants ; ils prennent tour à tour la parole. « Pour moi, circoncire mon fils c’était honorer la mémoire de mon grand-père déporté », « On nous mettait des robes pour la cérémonie de circoncision alors certains couraient et allaient se cacher au village d’à côté pour espérer y échapper, mais on les trouvait toujours », « C’est l’alliance avec Dieu, ok, mais les filles en sont exclues ? », « Il y en qui disent que c’est à cause de leur circoncision que les jeunes musulmans, trahis par leur mère, ont un rapport si malsain avec les femmes… », « Dans le village voisin, en Turquie, il y a eu un mort suite à la circoncision, une infection », « Dans le discours des opposants à la circoncision on sent de l’antisémitisme et du racisme contre les musulmans », « Les adultes n’ont rien à faire sur les parties génitales des enfants ! »

Tels sont, de mémoire, quelques-uns des propos que l’on entend lors de la pièce de théâtre intitulée Le garçon sera circoncis (Der Junge wird beschnitten). Il s’agit de la première pièce mise en scène par Anja Salomonowitz, jusqu’ici connue en Autriche pour ses films documentaires. Elle a fait le choix audacieux de traiter, essentiellement avec des enfants, d’un sujet pour le moins délicat : la circoncision. Depuis le jugement de Cologne, en mai 2012, lorsque des juges allemands avaient estimé qu’une circoncision pratiquée sur un mineur pouvait être considérée comme une atteinte sérieuse à son intégrité physique et donner lieu à une condamnation, les débats sont parfois houleux dans l’espace germanophone. En Autriche comme en Allemagne, ce débat est biaisé par l’histoire de ces deux pays (persécutions et volonté d’anéantissement des Juifs). En outre, ce débat est souvent présenté comme une simple opposition entre le droit d’exercer une religion et le droit à l’intégrité physique (cf. ce bilan sur mon blog avec mes modestes contributions).

Sur scène, pendant 80 minutes, les acteurs reprennent essentiellement des propos tenus par une vingtaine de personnalités qui, dans une longue phase préparatoire, ont été consultées et même filmées par la metteuse en scène. L’idée, originale, est de débarrasser le Verbe de son locuteur : ce sont des enfants, dont on ne cherche pas à savoir s’ils ont d’autres visées au-delà du propos tenu, dont on ne jauge pas l’origine du discours, qui citent sans bien sûr les nommer les personnes qui ont fait l’objet d’entretien avec la metteuse en scène. Certaines phrases sont reprises en chœur ou même mises en musique, avec un accompagnement qui mélange habilement des bandes enregistrées et des percussions sur scène. Parfois, un garçon joue du violon et raconte des blagues autour de la circoncision, une petite fille fait sourire car elle a sans cesse un cheveu sur la langue. Le sujet est grave mais le traitement digne et respectueux.

Les enfants ne sont pas des singes savants ayant appris leur texte et les éléments de mise en scène (costumes, utilisation d’artefacts divers, en ce sens c’est bien du théâtre !) ; on sent qu’au cours des rencontres et répétitions, étalées sur trois mois avant la première du 3 avril, ils ont discuté du sujet. Il y a juste une rupture dans la pièce, produisant un effet de distanciation garanti, lorsque la seule actrice adulte se met à parler des effets de la circoncision sur la sexualité (notamment orale). Les enfants quittent la scène et ceux qui seraient dans le public sont invités à faire de même. Les jeunes étaient par contre sur scène lorsque l’histoire de la circoncision aux Etats-Unis était abordée : John Harvey Kellogg, le puritain qui a inventé les céréales qui portent son nom, a lancé dans les années 1880 une campagne de circoncision pour lutter contre la masturbation. Il préconisait en outre de verser de l’acide carbolique sur le clitoris des jeunes filles, pratique qui ne connut pas le même succès. En ce sens, peu de sujets sont laissés dans l’ombre, sauf peut-être, justement, la comparaison entre les deux formes de mutilations sexuelles masculine et féminine (rituelles ou pas).

Lorsque, dans le cas de la circoncision juive, des enfants imaginent une cérémonie joyeuse d’accueil du bébé, garçon ou fille (sans cris de douleur ni scalpels), ils pensent décrire une utopie mais ces cérémonies existent déjà, surtout aux Etats-Unis mais aussi en Israël, sous l’appellation « Brit Shalom ». La fin est aussi un peu étonnante car si l’ensemble de la pièce est assez équilibré, entre ceux qui approuvent les mutilations sexuelles rituelles sur mineurs et ceux qui appellent à une remise en cause de ces pratiques, les cinq dernières minutes illustrent avant tout un relativisme culturel assez naïf conduisant in fine à accepter n’importe quelle tradition.

Considérant la difficulté d’aborder ce sujet (particulièrement en Autriche, « pays des bourreaux »), cette pièce est tout de même très progressiste et mérite le plus grand succès possible, tant il importe, justement, de susciter et faire évoluer le débat.

Der Junge wird beschnitten, von Anja Salomonowitz, Volx/Margareten (Volkstheater) – Bis zum 9. Mai (Mehr…).

5 avril 2016 - Posted by | Autriche, Judaïsme, Religion, Sexisme, signes religieux | , ,

Un commentaire »

  1. Voilà qui fait envie !
    Mise en scène originale sur ce sujet épineux ! Merci pour le partage. Mathilde

    Commentaire par Falcou Matou | 5 avril 2016 | Répondre


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