Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

65 550 euros par mois grâce aux réfugiés

logement-pt

A gauche, la « pension » d’une famille de six Syriens

Article rédigé le 10 novembre 2015 – publié le 15 janvier après parution de l’article (que je recommande) de la correspondante du Monde en Grèce, Adéa Guillot, que j’ai accompagnée en qualité de fixeur du 6 au 8 novembre 2015. Hane et Baraah dont il est question ici sont venus le 8 novembre à la fête des nouveaux voisins évoquée sur ce blog. Ils ont obtenu l’asile le 27 novembre dernier.

Le calcul est simple : l’État autrichien donne 19 euros par jour et par réfugié pour subvenir à tous les besoins (essentiellement nourriture, logement et articles d’hygiène) ; dans un petit village de Basse-Autriche, à Unterwalterdsdorf, Gerhard Hintermayer prend en charge pas moins de 115 réfugiés. Il touche donc, chaque mois, 19x30x115, soit 65 550 euros. Samedi 8 novembre, je me suis rendu dans ce village pour m’entretenir avec une famille de réfugiés syriens qu’il héberge mais aussi, séparément bien sûr et sans qu’il sache que je connaissais une famille, avec lui.

M. Hintermayer est le gérant de l’unique auberge de ce village de 2500 habitants, il possède l’hôtel attenant et la petite boîte de nuit qui est installée à la cave, véritable rendez-vous des connaisseurs car la discothèque qui n’ouvre que les vendredis et samedis soirs existe depuis plus de quarante ans sans interruption. Seulement, pas de demandeurs d’asile dans cette discothèque, « c’est trop cher pour eux, les boissons », explique M. Hintermayer. Les réfugiés reçoivent 40 euros par mois et par personne pour subvenir à des dépenses qui, en général, leur sont remboursées : si par exemple ils doivent se rendre à Vienne dans des administrations, ou à l’hôpital, ils doivent avancer l’argent sur ces 40 euros et se font rembourser ensuite. Même chose s’ils doivent acheter des médicaments à la pharmacie du village. C’est la personne qui s’occupe d’eux, ici M. Hintermayer, qui doit les aider pour leurs démarches.

Cela fait 13 ans que ce quadragénaire plutôt débonnaire travaille dans ce domaine. Au départ il épaulait sa sœur et son beau-frère dans cette tâche, depuis quatre ans c’est lui le patron à l’auberge. A l’écouter c’est l’histoire de l’immigration en Autriche qui est illustrée dans son récit : d’abord des Polonais puis des ex-Yougoslaves, ensuite des Tchétchènes et aujourd’hui des Syriens, des Irakiens… « et j’ai même des Mongols en ce moment », ajoute-t-il. Il a aussi des avis assez tranchés sur les particularités des demandeurs d’asile qui lui sont confiés : « les Tchétchènes sont terribles, ils ne connaissent que la loi des poings », « avec les Syriens ça va très bien, ils ont souvent une bonne formation ». Il faut dire qu’avec le recul, il peut parler de l’intégration au niveau local et, dans son village, cela marche plutôt bien ! D’abord, la population voit d’un assez bon œil la présence des réfugiés, ou plutôt « voyait », jusqu’aux dernière semaines. Il y a dix ans le village se dépeuplait et aujourd’hui un ancien réfugié a ouvert une société de jardinage avec déjà neuf employés, un autre possède une petite compagnie de taxi et on trouve aussi des employés municipaux qui sont passés par de longs séjours dans son auberge. Parfois, les réfugiés restent plus de cinq ans car même lorsque leur demande est rejetée, il y a des procédures d’appels ou encore des changements de législation qui remettent en cause les procédures suivies.

Au niveau de l’agglomération de communes les deux partis de la coalition, les sociaux-démocrates et les chrétiens-conservateurs, sont plutôt bienveillants mais en discutant avec la population locale, on sent que l’opinion est en train de tourner. Un jeune retraité de 57 ans, Gerhard, fait ainsi part de sa « peur de l’islamisation », du « non-respect de la culture autrichienne », ou encore du « manque de travail pour les Autrichiens à une époque où le chômage n’a jamais été si haut » [5% mais c’est effectivement un record sur les dernières années]. L’homme tient cependant à se démarquer de l’extrême droite qui « trimbale encore un ensemble d’idées nazies ». Il regrette que toute critique de la politique migratoire actuelle soit systématiquement assimilée à un discours d’extrême droite car il soutient les chrétiens-conservateurs et refuse tout accord avec l’extrême droite.

M. Hintermayer, lui, ne souhaite pas faire de commentaires politiques. Il loge les réfugiés dans son auberge mais aussi dans deux « pensions », terme qu’il emploie pour décrire ce qui correspond plutôt à des appentis où on imaginerait un atelier de bricolage. La famille de Baraah et Hane est hébergée depuis cinq mois dans une de ces « pensions » avec leur quatre jeunes enfants. Ils se partagent deux chambres.En dehors d’une douche il n’y a qu’un point d’eau : un robinet qui coule dans ce qui est à la fois le lavabo et l’évier de la petite bicoque. Les cafards sont légion et Leila nous décrit rapidement toute une animalerie (souris, grosses araignées, insectes divers…).

Le gérant voit les choses autrement et, non sans une certaine fierté, il montre son agenda des menus : cinq fois de la viande par semaine, une fois du poisson, de la volaille, un demi-litre de lait par personne tous les deux jours, des fruits et légumes… Leila fait un tout autre descriptif de la nourriture : un genre de ratatouille en boîte servie dans un seau, mélangée avec du yaourt.

Bon gestionnaire, fier de lever le voile sur ses astuces, M. Hintermayer explique que les consignes données par l’État sont très strictes pour l’alimentation mais qu’il donne plus car « un estomac affamé c’est une source de problèmes ». Ainsi, au lieu de donner un quart de poulet par tête, il prépare un demi-poulet et les achète en gros, 200 poulets pour 480 euros. Il en congèle la moitié. Il « s’en sort », comme il dit, grâce aux économies d’échelle : à la fin du mois, ayant payé ses onze employés (qui sont aussi le barman, le cuisinier pour l’hôtel etc.) il lui reste entre 5 et 9 000 euros avec la somme reçue pour les réfugiés. Cette différence entre les mois s’explique par les départs : « les réfugiés ne font attention à rien, certains cassent tout. Parfois je peux comprendre, il y a des enfants qui ont été traumatisés, ils écrivent sur les murs… mais quand ils partent je dois souvent tout refaire. ». En outre, il doit proposer une aire de jeux pour les enfants, un lieu de prière et aussi faire attention aux contrôles : « il ne se passe pas deux mois sans que je sois contrôlé, j’ai au moins dix contrôles par an et ces contrôles ne sont jamais annoncés. » Malgré cela, le business des réfugiés reste pour lui bien rentable.

Compléments

  • Sur le thème du business des réfugiés, voir ce billet au sujet de l’entreprise ORS Service GmbH, filiale du groupe suisse du même nom, qui a touché 21 millions en 2014 de l’État autrichien pour la ‘gestion’ des demandeurs d’asile. Elle a dégagé un bénéfice d’un million d’euros, dont la moitié est parti en Suisse. Aujourd’hui le commerce est florissant et l’ORS gère 28 centres d’accueil de réfugiés. C’était en 2003 le ministre conservateur Ernst Strasser avait voulu rationaliser cette partie des tâches que l’on peut considérer comme régaliennes en lançant un appel d’offres. L’organisation allemande « EuropeanHomecare » avait été préférée à un consortium d’ONG réunies autour de la Croix rouge. En 2011, lors d’un nouvel appel, c’est l’ORS qui fut sélectionnée.Quant à Strasser, élu au Parlement européen il est tombé en disgrâce après que des journalistes du Sunday Times l’ont piégé (vidéo à ne pas rater) : il a reconnu avoir agi comme lobbyiste à la Commission, empochant plus de 50 000 Euros par mois pour cinq « clients » qu’il représentait. Il a été condamné en janvier 2013 à quatre ans de prison ferme mais son appel a d’abord été suspensif.Il a finalement été incarcéré du 13 novembre 2014 au 28 mai 2015.
  • Enfin, un autre billet de ce blog traite du cas des taxis de la honte : des courses à des prix exagérés sinon démesurés exploitant la détresse des demandeurs d’asile.

 

10 novembre 2015 - Posted by | Asile, Autriche, Réfugiés

Un commentaire »

  1. c’est bien intéressant!
    on craint en effet les réactions de la population qui peut hélas être peu encline à percevoir l’arrivée de tous ces réfugiés de façon positive!
    quant au profit que cela genere pour certains,c’est assez écœurant!

    Commentaire par mao | 10 novembre 2015 | Répondre


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