Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Néolibéralisme 1 – démocratie 0

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“Duel pour Vienne” à la première page du troisième quotidien le plus lu du pays, quatre jours avant le vote

Le néolibéralisme peut être défini simplement comme l’extension du libéralisme aux domaines de l’activité humaine a priori non-marchands. Des économistes autrichiens comme Friedrich von Hayek ont largement contribué à son développement (à travers l’Ecole de Chicago) et, de façon très schématique, la doctrine pourrait se résumer à « moins d’Etat, plus de liberté pour laisser le marché réguler tous les secteurs de la société ». De ce fait, en Autriche, le financement des partis politiques et leur expression sont bien moins encadrés qu’en France. Pour commencer, les partis peuvent occuper tous les espaces publicitaires et se vendre dans l’espace public comme des lessives. Lors de la campagne pour les précédentes élections régionales de Vienne, une affiche de l’extrême droite pour défendre le sang viennois avait ainsi été placardée des milliers de fois. Les Viennois ont aussi en mémoire les attaques les plus viles contre le maire actuelle « Vienne ne doit pas devenir Istanbul » avec une mosquée à la place de la cathédrale Saint-Etienne, le célèbre « Apprendre l’allemand plutôt que moi pas comprendre », « La patrie plutôt que l’islam« , sans oublier, à Innsbruck, la célèbre affiche contre les voleurs marocains.

Dans la semaine qui a précédé les élections de Vienne du 11 octobre, le principal parti d’extrême droite, le FPÖ, s’est offert la une d’un des journaux les plus lus (Österreich, avec un tirage de plus de 500 000 exemplaires il touche tous les jours plus de 10% de la population), et deux jours avant le vote, ils avaient encore collé un petit tract sur la une.

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5000 euros de récompense !

Craignant de ne pas devenir maire cette fois-ci le leader du parti, Heinz-Christian Strache, a habilement lancé l’idée qu’il pourrait y avoir de la fraude aux élections : sur une pleine page, il offre 5000 euros à qui permettra de révéler un cas de fraude, imputée bien sûr aux sociaux-démocrates ! En Autriche il n’y aucune limitation des dons de personnes privées ni des entreprises ou de l’étranger et ce n’est que depuis cette année que les dépenses sont plafonnées, à 6 millions pour le cas des élections régionales de Vienne (cf. cet excellent rapport du Conseil de l’Europe intitulé « Financement des partis politiques et des campagnes électorales – Lignes directrices« , (*)).

La vente d’encarts dans les journaux, pour les partis politiques mais aussi les collectivités locales, contribue à gangrener la démocratie autrichienne. Dix fois moins peuplée que l’Allemagne, l’Autriche dépense à travers ses structures publiques (villes, régions et ministères) plus d’argent pour ces encarts que son grand voisin allemand. Par habitant, l’État allemand dépense 0,28 € et l’Etat autrichien 3,15 €, onze fois plus ! (cf. sur ce blog, « Une démocratie gangrenée par les tabloïds« ). Si l’on réalise qu’en période d’élections le FPÖ dépense une petite fortune en encarts, surtout dans les dix jours précédents, c’est tout simplement le résultat des élections qui est fortement influencé…

La situation est telle que les compagnies de paris sportifs gagnent de l’argent sur les élections, le 7 octobre les cotes des deux principaux candidats (le maire sortant social démocrate, Michael Häupl, couleur rouge, et M. Strache, couleur bleue) étaient publiées comme publicité. Depuis la parution de cette publicité, les cotes ont évolué (5,50 vs. 1,15). La démocratie, elle, a déjà beaucoup perdu😦

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Note et compléments

D’autres exemples des dégâts causés par le néolibéralisme ont été mentionnés sur ce blog :

Conséquence de la politique néolibérale appliquée aux partis politiques, l’Autriche n’occupe que la 23ème place dans le monde, dans la liste des indices de transparence.

(*) Ce billet reprend les éléments d’une discussion qui s’est déroulée sur Facebook, dans le groupe « Les Français(es) à Vienne / Autriche » qui contient à ce jour 2131 membres. Manifestement, plusieurs Français(es) vivant à Vienne sont choqué-e-s de l’omniprésence des affiches électorales dans la sphère publique. Sébastien Mabille a lancé le sujet en se demandant « comment se fait-il qu’il y a autant de panneaux publicitaire pour le FPÖ ? ». Victor Nitsch a ensuite posté un extrait intéressant du rapport du Conseil de l’Europe intitulé « Financement des partis politiques et des campagnes électorales – Lignes directrices« , rédigé par Ingrid van Biezen de l’université de Birmingham (Royaume-Uni). Je les remercie.

10 octobre 2015 - Posted by | Autriche | ,

2 commentaires »

  1. Entièrement d’accord sur la description des faits et de leurs conséquences mais pas sur leur attribution au néolibéralisme. Est-ce le libéralisme ou le néolibéralisme qui explique l’absence ou le manque d’encadrement du financement des campagnes politiques? Le libéralisme est-il l’absence de toute règles ou au contraire la présence de règles garantissant la liberté des individus? Est-ce une philosophie politique/économique qui est à l’origine de ce fonctionnement des campagnes électorales? Est-ce « néolibéral » que l’Etat contribue si massivement au financement des partis?

    Je pense plutôt que ce système existe uniquement par pur intérêt des grands partis dominants SPÖ, ÖVP, FPÖ et que c’est pour cette raison que ces partis ne le remettent pas en question et vivent d’ailleurs très bien avec. Les partis autrichiens peuvent se permettrent de se lancer dans de couteuses batailles d’affichages, de spots vidéos, d’encarts publicitaires non pas du fait du néolibéralisme mais du fait d’un financement extrêmement généreux de l’Etat qui leur donne des moyens qui font palir d’envie leurs homologues européens. Que les partis soient libres d’utiliser ces financements comme il le souhaite (une de journaux, etc …) n’est pas choquant. Ce ce financement massif des partis qui permet au FPÖ d’étaler ses idées nauséabondes à volonté! Et dans les deux autres partis classiques ÖVP et SPÖ la complaisance avec ce système, l’abus de leur rente de position qui entraine la fonctionarisation des partis, une faignantise intellectuelle, l’absence de remise en question, la perte de combativité et d’identité politique. Tout ça entraine les partis traditionel vers un affaiblissement inquiétant (SPÖ) voir une disparition plus ou moins rapide (ÖVP). Qui en profite? D’abord le FPÖ.

    Commentaire par Paul | 11 octobre 2015 | Répondre

  2. Le libéralisme détruit tout ce que la gauche déteste : la famille, les racines, l’histoire, les frontières…

    Commentaire par Olivier Orsel | 12 octobre 2015 | Répondre


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