Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Familles décomposées et taxis de la honte

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La situation à la frontière entre l’Autriche et la Hongrie évolue. Depuis un peu plus de deux semaines, une haie de barbelés empêche le passage des exilés, de la Serbie vers la Hongrie. Ces derniers se déroutent en général vers la Croatie et de là, entrent en Hongrie. Une carte dynamique nommée « Refugee Help Map« , actualisée plusieurs fois par jour (avec une page Facebook dédiée), décrit les conditions de passage sur toute la Route des Balkans en précisant les difficultés et les besoins des différents centres d’aide. La politique actuelle, côté hongrois, est d’acheminer en train les demandeurs d’asile qui souhaitent poursuivre leur voyage vers l’Autriche, souvent en direction de l’Allemagne voire plus loin (Grande-Bretagne, Suède, Norvège…). Les autorités hongroises prévenant au dernier moment les Autrichiens lorsqu’un train arrive, ceux-ci doivent rapidement préparer le centre d’accueil temporaire de Nickeldsorf, à 4km d’Hegyeshalom, la dernière ville en Hongrie où les trains arrivent. Les demandeurs d’asile mettent entre 1h et 1h30 pour traverser la frontière à pied. Mardi 6 octobre, j’y ai passé six heures en accompagnant une équipe de France télévision préparant un sujet pour l’émission “Envoyé spécial”.

La centaine de policiers sur place est depuis deux mois essentiellement au service des demandeurs d’asile et la politique répressive face aux “sans-papiers” a été abandonnée. Depuis le 15 septembre, quelques policiers contrôlent de façon sporadique la frontière (surtout les vans aux vitres teintées et petits camions), mais la plupart des fonctionnaires de police travaillent de concert avec la Croix rouge et les bénévoles qui viennent mettre en place l’aide nécessaire (santé, vêtements et nourriture). L’Autriche est pour ces voyageurs de l’exil le premier moment de répit (comme c’est décrit dans ce reportage réalisé dans une des gares Vienne, avec des dessins de Pauline Binoux). Seulement, dans la semaine du 28 septembre au 4 octobre on comptait presque 8000 passages par jour et encore 5 à 6000 par jour pour cette semaine (depuis le 5 octobre). Une centaine de militaires professionnels ont donc été dépêchés en renfort à Nickelsdorf et là, l’ambiance n’est pas la même ! Deux soldats parlent arabe et hurlent à l’aide d’un hygiaphone sur les demandeurs d’asile. Ils portent presque tous des masques, alors que rien ne le justifie, sur le plan médical ou hygiénique, et la presse n’est pas bienvenue. Lorsque j’ai commencé à filmer, un des militaires est venu de façon agressive me contrôler (image ci-dessus), carte d’identité et carte de presse, alors que nous étions, l’équipe de France 2 et moi, sous la houlette de l’attaché de presse de la police d’Eisenstadt (la capitale régionale). Du côté de la police, les instructions sont claires, les policiers qui le souhaitent peuvent porter des masques mais concrètement aucun n’en porte et l’attaché de presse avec lequel j’ai passé une bonne partie de la journée est vraiment très humain, chaleureux même lorsqu’il écoute les demandes des exilés formulées en anglais. Ainsi, c’est avec lui que j’ai écouté l’histoire d’Ahmad qui m’a demandé de la faire connaître.

Ahmad explique son histoire à l'équipe

Ahmad (avec casquette) explique son histoire à l’équipe

Originaire de Damas, il parle parfaitement anglais. Il était vendeur de voiture dans les pays du Golfe, a travaillé longtemps à Dubaï puis au Koweït où, un jour, les autorités ont décidé de le renvoyer. Il a tout perdu et s’est retrouvé au Soudan pendant que sa famille et ses trois enfants ont commencé à quitter la Syrie. Ils devaient se retrouver en Allemagne mais depuis trois mois il est sans nouvelles d’eux. A sa demande, je publie une photo de sa fille. Il compte sur le service des personnes disparues de la Croix rouge allemande pour retrouver les siensfille. En Grèce, il a rencontré une autre “famille décomposée”, une mère seule avec ses six enfants dont l’aîné me semble n’avoir guère plus de 12 ou 13 ans. Sur le bateau de la Turquie à la Grèce, au moment de les abandonner, les passeurs ont demandé à son mari qui était à côté du moteur de tenir la barre. Celui-ci a accepté même s’il n’avait aucune expérience, il n’avait guère le choix. A quelques kilomètres des côtes grecques, ils ont été arrêtés par la police grecque et le père de famille tenant la barre a été considéré comme passeur. Depuis il croupit dans une prison grecque et sa femme a poursuivi la route, espérant faire connaître en Allemagne le sort injuste réservé au matelot de fortune d’une nuit.

Pendant qu’avec le policier et les journalistes nous nous intéressions à ces histoires très émouvantes (je prêtais mon téléphone à un Syrien qui voulait appeler un cousin en Autriche), les militaires séparaient le millier de demandeur d’asile qui venait d’arriver entre ceux qui voulaient monter dans les cars vers des centres d’hébergement répartis en Autriche et ceux qui préféraient prendre un taxi vers Vienne.
Taxis-pt
Surprise, le prix affiché est de 170 euros alors qu’il n’y a que 69 kilomètres pour Vienne. Une recherche rapide pour une distance équivalente montre que ce prix est anormalement élevé. J’ai cherché pour la ville de Mattersbourg, située également dans le Burgenland, à 71 km de Vienne. Il n’y a là aussi que de l’autoroute pour rallier la capitale et le prix fixe est de 100 euros (par exemple sur le site de cette compagnie). Les militaires hurlent sur les pauvres hères (cf. photos) et exigent de voir l’argent avant de les rabattre vers les taxis. Avec l’équipe de France 2, j’ai insisté pour qu’on aille interroger les chauffeurs de taxi. Ils étaient plus de 300 dont une douzaine immatriculés au Burgenland qui avaient la priorité, les autres venant de Vienne. Pour les employés, la compagnie garde 100 euros, ils ont donc 70 euros pour eux. Selon les jours, en fonction de l’arrivée des trains hongrois, ils font entre deux et cinq trajets (soit plus de 200 euros de bénéfice par jour). L’un d’entre eux s’est plaint du fait qu’ils devaient parfois attendre longtemps, comme à l’aéroport, mais qu’ils n’ont pas accès à la zone de ravitaillement gérée par la Croix rouge. « Il n’y en a que pour les réfugiés, nous personne ne nous donne d’eau » (il faut l’entendre pour le croire !). Il y a pourtant trois ou quatre petites maisons là où sont les taxis, dont deux qui sont officiellement des bordels (cf. photo).

Bordels

« Laufhaus » signifie « bordel »

Pendant le quart d’heure passé avec les chauffeurs de taxi, les allers et venues étaient nombreuses entre le stand de taxis et les maisons closes… Selon un article paru dans le quotidien Der Standard, alors que des compagnies de taxi ont annoncé que des chauffeurs de taxi transportaient gratuitement des demandeurs d’asile (ce qui a pu arriver), certains on pris jusqu’à 500 euros par personne pour ce trajet lorsqu’il n’y avait pas de service de cars ! Un chauffeur interrogé le 6 octobre a parlé de courses à 450 euros. L’armée autrichienne collabore activement à cette exploitation des Syriens, Afghans, Irakiens ou Iraniens qui arrivent tous les jours en Autriche. Le récit en image est ici.

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8 octobre 2015 - Posted by | Uncategorized | , ,

Un commentaire »

  1. L´exploitation par certains chauffeurs de taxis est tout à fait vraie. Mon mari a travaillé comme interprète bénévole à Nickelsdorf (il parle le kurde) et m´a rapporté avoir engeulé un chauffeur qui proposait à une famille 400 euros pour le trajet jusqu´â Vienne — son intervention n´a malheureusement pas impressioné ce chauffeur. Les prix ne sont pas justifiés du tout. Les chauffeurs profitent de ces gens qui n´ont aucune idée de la distance réelle et ne parlent ni le hongrois ni l´allemand. Merci pour cet article.

    Commentaire par Anonyme | 8 octobre 2015 | Répondre


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