Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Jörg Haider pour comprendre le populisme

Haider Dans son dernier film, Fang den Haider, dont la sortie est prévue en Autriche le 29 mai, la réalisatrice belge Nathalie Borgers s’attaque à un monument de la politique autrichienne, rien de moins que Jörg Haider, le gouverneur du Land de Carinthie dont le parti d’extrême droite fut au pouvoir de 2000 à 2006 en coalition avec les chrétiens-démocrates de l’ÖVP. Les questions que se pose la réalisatrice sont simples en apparence mais méritent le traitement délicat proposé. Comment Haider est-il devenu si populaire ? En quoi incarne-t-il le populisme ? Quels ont été ses soutiens ? Quel est aujourd’hui son héritage ? Quelles traces a-t-il laissées en Autriche après sa mort accidentelle à l’automne 2008, en état d’ébriété avancée ? La scène d’ouverture du film dévoile des Autrichiens qui, bravant la pluie battante, déposent par milliers (!) des bougies à l’endroit précis où, six ans plus tôt, sa voiture est sortie de la route, le tuant sur le coup. 

 Découpé en chapitres (avec des intertitres), le film retrace dans un ordre assez chronologique l’établissement du système Haider. En même temps, la réalisatrice se met habilement en scène en train de réaliser son film : on assiste aux appels qui n’aboutissent pas, on voit les entretiens avortés lorsque la personne interrogée, par exemple Stefan Petzner le « compagnon » de Haider (« Lebensmensch »), comprend que le film pourrait ne pas faire l’éloge de Haider. La force du film est sans doute de ne pas partir sur des préjugés. Jouant sur son statut d’étrangère aux affaires autrichiennes, Nathalie Borgers laisse les protagonistes expliquer, présenter leur point de vue. Cela donne au film une authenticité très plaisante, parfois presque comique, lorsque par exemple une vieille femme préparant ses girolles dans une impressionnante cuisine antédiluvienne explique comment les paysans de Carinthie ont toujours soutenu les nationaux-socialistes puis le parti de Haider. Cette scène fait écho à un autre moment du film, lorsque des anciens nostalgiques du Troisième Reich se retrouvent au Ulrichsberg et regrettent l’absence de l’ancien chef, que d’autres encore appellent « Jörgi ». C’est le nom qu’il portait au sein du Buberlpartie, littéralement « parti des petits garçons » (Buben, « Buberl » en dialecte), groupe qui permit l’ascension de Haider, de 1986 lorsqu’il prend la tête du FPÖ jusqu’en 1999, lorsque son parti devient la deuxième force politique du pays. Parmi les garçons , la réalisatrice n’insiste pas sur le cas de Karl-Heinz Grasser, qui deviendra ministre des finances pour le parti conservateur. Plus généralement, dans la description de « l’héritage Haider », le film aurait pu montrer combien le parti conservateur a repris des idées et des modes d’expression propres au gouverneur de Carinthie (dans un précédent film sur la Kronen Zeitung, la réalisatrice s’était intéressée à ce sujet). De même, le film n’aborde pas du tout l’antisémitisme et lorsque la réalisatrice présente rapidement le domaine de Bärental (au fond d’une vallée alpine de Carinthie), il aurait été facile de signaler que le repère du clan Haider est entré dans leur patrimoine lorsqu’une famille juive italienne, les Roifer, ont été contraints de vendre bien en-dessous du prix réel. Rien non plus sur les « dérapages » de Haider, par exemple à l’encontre du représentant de la communauté juive, Ariel Muzicant (en 2001 le leader d’extrême droite avait prétendu plaisanter avec des propos déplacés sur le prénom de son opposant, cf. cet article).
 L’utilisation judicieuse et bien mesurée d’images d’archives permet de retracer l’ascension de Haider, expliquée dans des milieux très différents. Sans que le film ne se réduise à un film d’investigation, on apprend que Haider a multiplié par dix le budget des fêtes locales (les scènes tournées à la fête de la vache blonde sont excellentes !), que lorsque les pensions des retraités ont été baissées de 20 EUR par mois, c’est Haider en personne qui a versé à chaque personne qui en faisait la demande la somme complémentaire (en liquide bien sûr), ou encore que suite à ses rencontres récurrentes avec Mouammar Kadhafi, il a prétendu pouvoir offrir de l’essence moins chère à ses administrés. Comme tous les dictateurs, Haider s’est plu à se présenter comme grand sportif (j’en ai fait l’expérience en 2005 lors d’une course en montagne où bien qu’il soit arrivé une demi-heure après moi, les organisateurs ont tendu une bande en plastique pour qu’il la brise de son torse majestueux sur la ligne d’arrivée). Il a aussi laissé à la capitale de son Land un immense stade, aujourd’hui vide et dont les édiles ne savent que faire car l’équipe locale de foot évolue en deuxième division.
 Grâce à la variété des personnages rencontrés et surtout à l’originalité de certaines scènes, le film devrait être promis à une grande diffusion, reste à espérer qu’il soit sous-titré en français pour une sortie dans les pays francophones.
Haider2
Sources et compléments

26 mai 2015 - Posted by | Uncategorized | , , ,

2 commentaires »

  1. intéressant comme tout ! Tu me diras quand le film sort dans sa version avec sous titres in french ?
    Merci d ‘avance. Matou

    Commentaire par Anonyme | 27 mai 2015 | Répondre

  2. On ne comprend pas bien ce que vous reprochez à Haider, à part de ne pas partager vos idées.

    Commentaire par Olivier Orsel | 5 juin 2015 | Répondre


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