Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

« Une soirée avec Slavoj Žižek »

Zizek05052015-pt

Vienne, 5 mai 2015 (photo JS)

C’est sous ce titre quelque peu étonnant, « Une soirée avec Slavoj Žižek », que quelques invitations personnalisées avaient été envoyées le 20 avril par l’Institut des Sciences de l’Homme (IWM), à Vienne, pour venir écouter le 5 mai le Slovène le plus connu du monde intellectuel. Fondé en 1982 par le philosophe polonais Krzysztof Michalski, cet institut a été une tête de pont du monde occidental pour encourager et accueillir les intellectuels dissidents du Bloc de l’Est. Il n’est pas étonnant que Slavoj Žižek qui se définit comme dissident « léger » pendant la période yougoslave mais surtout comme communiste, n’ait pas eu l’occasion de venir plus tôt dans cet institut marqué par la fin de la Guerre froide.

Assister à une conférence de Žižek est un événement autant sur le plan intellectuel qu’humain. L’homme gesticule, se frotte le nez toute les dix secondes, pince son t-shirt gris assez régulièrement comme pour essayer de se donner plus d’air (vidéo), pourtant sa pensée est limpide et son phrasé est bon, même si sa diction est gênée par un léger zozotement. Rapidement présenté par Klaus Nellen, membre de l’IWM, c’est Sławomir Sierakowski, directeur de l’Institut d’études avancées de Varsovie qui fut chargé de la tenue du débat. Le premier objectif fut de se mettre d’accord sur le titre de la conférence de Žižek. Le titre annoncé était « What does it mean to be a great thinker today? » mais le philosophe slovène ne l’entendait pas ainsi. Il préfère généralement ne pas avoir de titre ou bien un titre qui ne veut rien dire et lui laisse une entière liberté, comme « Antinomies of postmodern reason », intitulé d’une conférence qu’il avait donnée il y a une quinzaine d’années en recevant un prix (on sent chez lui une inclination pour la position de Sokal contre les dérives des cultural studies ou pour le récent équivalent de cette affaire en France).

De près de deux heures, sa conférence était de nature impressionniste, pas de grande thèse développée tout le long de la soirée, mais plutôt des petites touches, un mélange d’anecdotes, de remarques fines, de propos rapportés après des entretiens avec ses amis (de rebelles naxalites en Inde, en Egypte, en Grèce, en Espagne, en Italie…) et bien sûr un positionnement marxiste clairement affirmé. Comme point de départ, il a critiqué le fait qu’Habermas ne s’est jamais vraiment intéressé à la RDA et que l’Ecole de Francfort, bien qu’Adorno et Horkheimer soient selon lui anticommunistes, n’a pas appliqué la Dialectique de la Raison aux régimes communistes, se concentrant sur le fascisme. C’est pourtant dans les pays du bloc de l’Est que l’on trouve une volonté politique d’émancipation généralisée à rapprocher des Lumières. Evoquant les travaux d’Anne Applebaum sur le Goulag, il a décrit deux anecdotes. Dans les Goulags, tous les détenus étaient « invités » à écrire un mot pour Staline le jour de son anniversaire, il y avait dans l’esprit du stalinisme cette idée que l’homme restait humain, citoyen potentiel de l’Etat, alors que dans les camps nazis, les ‘Untermenschen’ étaient considérés comme dépourvu de la moindre dignité humaine. Sur ce point, Žižek partagerait sûrement les positions d’Henri Weber lorsque ce dernier explique que « L’extrême gauche et l’extrême droite diffèrent radicalement » (c’était dans le contexte de la mort de Clément Méric). Autre différence, lorsque Staline faisait un discours (ou aujourd’hui Kim Jong-un), il était applaudi par tous les gradés du parti et il applaudissait ensuite lui aussi. Il se considère au service du peuple. Dernier exemple, le cas des autocritiques : dans ces régimes totalitaires, il demeurait possible qu’un traître puisse finir par dire la vérité sur sa propre histoire (Žižek a évoqué le cas du procès Slansky). Il n’y avait pas de dissidents dans le nazisme, contrairement au cas du stalinisme. Personne pour critiquer l’interprétation que faisait Hitler du nazisme, alors que l’histoire de l’Union soviétique est balisée d’accusations d’infidélité au marxisme-léninisme.

Le philosophe pop-star s’est ensuite plongé dans une autre comparaison, entre Platon (qu’il admire) et Aristote. Žižek a rappelé que dans La République il n’y avait plus d’esclaves et un traitement égalitaire des hommes et des femmes. De Platon il est passé en quelques phrases aux Jacobins pour lesquels il ne cache pas son attachement. Le « plus grand événement de l’humanité » c’est pour lui la mise en pratique par les esclaves haïtiens des idéaux de la Révolution française. Ceux-ci ne voulaient pas de retour aux origines mais vivre hic et nun en tant qu’hommes libres, ce qu’ils purent faire après la Révolution haïtienne, avant que l’un des plus grands dictateurs européens, Napoléon, ne réintroduise l’esclavage, liquidant les Haïtiens qui chantaient la Marseillaise par familles entières et « important » à la place de nouveaux esclaves.

S’attardant sur les trois types de forces qui changent le monde aujourd’hui, il distingue l’ennemi radical extérieur (Al-Qaïda, ISIS, Boko Haram), les nouvelles tensions géopolitiques (surtout entre la Chine, les Etats-Unis et la Russie), puis les gauches radicales européennes, avec à leur tête Syriza. Dans le premier cas, il a soutenu qu’Israël protégeait Al-Qaïda à la frontièer avec le Liban pour exploiter la rivalité entre sunnites (Al-Qaïda) et chiites (Hezbollah). C’est le capitalisme qui pour lui génère les fondamentalismes et il a regretté que le religieux prenne de plus en plus la place du politique (plus tard dans la soirée, il est convenu avec moi du fait que le concept frauduleux d’islamophobie était au racisme ce que la religion était à la politique).(1)

Dans une réflexion sur le sens à accorder à notre liberté, il a considéré que nous étions surtout libres de choisir mais que la texture sociale qui nous entoure était tout sauf transparente, déterminée et idéologiquement chargée. Le postmodernisme a fait de nous des auto-entrepreneurs. Nous pouvons choisir notre assurance ou notre mutuelle, mais il est difficilement possible de remettre en cause la nécessité de disposer de tels contrats. Personnellement proche du ministre grec des finances, Varoufakis, Žižek estime que ce que ce dernier propose dans le cadre de la renégociation de la dette grecque n’a rien de révolutionnaire, c’est l’ensemble du spectre politique qui s’est déplacé vers la droite. Avec les mesures d’austérité, la dette a encore augmenté de 50% en sept ans, cette politique n’est donc bénéfique pour personne et la renégociation s’impose. La dette est un moyen de contrôle sur les peuples, un nouveau soft-power. Le FMI était d’ailleurs inquiet en apprenant que l’Argentine allait rembourser toute sa dette, plus de moyen de pression ! Il s’agit de structures de pouvoir masquées parmi les plus pernicieuses, comme les obstacles au féminisme dénoncés par Judith Butler. Pour mettre à nu ces formes de pouvoir, Žižek a raconté encore une anecdote. Un journal de dissidents yougoslaves ne pouvait pas dénoncer les élections remportées à 85 ou 90% par Tito. Au soir d’une de ces élections, ils ont titré « au vu de ce scrutin il semblerait que les communistes aient gagné et forment le prochain gouvernement ». Il y avait là un mélange de cynisme et d’ironie, mais le pouvoir en place n’a pas pu les condamner facilement. De même, si un membre du comité central se risquait à critiquer en public Staline, ses jours étaient comptés, mais le camarade qui aurait pris la défense du camarade Staline en s’exclamant « on ne dit pas ça ! » aurait connu une fin plus brève encore, il aurait involontairement dénoncé les structures de pouvoir.

Malgré ces tristes expériences dans les pays du Bloc de l’Est, Žižek demeure communiste et s’en est pris à la fin de sa conférence au partis dits « socialistes ». « Socialiste », cela signifie selon lui « qui a peur du communisme ». « Tout le monde peut être socialiste » ajoute-t-il non sans exprimer un certain mépris et citant le philosophe autrichien Otto Weininger pour qui le communisme était juif alors que le socialisme était européen. Il s’agit pour Žižek de conserver l’esprit de Marx en corrigeant ses vues avec Freud et Lacan. Une société a besoin de dogme et Žižek a implicitement critiqué le relativisme culturel engendré par le postmodernisme. Un des problèmes de l’Inde est que le fait que le viol est un crime n’est pas accepté comme dogme par toutes les franges de la population. Même chose dans d’autres pays pour la condamnation de la torture. De même, il a aussi critiqué le multiculturalisme, expliquant qu’il ne s’agit pas pour vivre ensemble de tolérer ou de faire semblant de s’intéresser aux autres cultures, mais que c’est lorsqu’on reconnaît dans les autres cultures des antagonismes et des conflits internes, qu’on peut réellement partager des vues. Il en a profité pour expliquer son soutien aux rebelles naxalites en Inde.

L’ensemble était tout à fait compréhensible et comme me l’a rappelé l’hôte de cette soirée en partant, Klaus Nellen, ile st faux de penser qu’un grand penseur doit être abscons. « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément. » comme l’écrivait Boileau. Jugez par vous-même avec la vidéo de la soirée.

La conférence du 5 mai :

Compléments

Sur la soirée du 5 mai à Vienne

Et sur les assassinats à Charlie Hebdo

Autres conférences à l’IWM présentées sur ce blog

(1) Il écrivait le 10 janvier “For these false Leftists, any critique of Islam is denounced as an expression of Western Islamophobia” (source)

8 mai 2015 - Posted by | Uncategorized | , , ,

2 commentaires »

  1. Merci pour ce résumé dense et instructif !
    Mathilde

    Commentaire par Anonyme | 10 mai 2015 | Répondre

  2. Je suis plutôt gêné par cette remarque inutile et peu courtoise que je ne pourrais l’être par le zozotement. On dirait la description d’une bête sauvage. Un peu de respect pour les autres tout de même!!!!!!!!!!!! Alfred

    Commentaire par Alfred Philipp | 12 mai 2015 | Répondre


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