Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Le choc des cultures – Immersion au sein de lycées autrichiens

gymaburgeEn réaction au précédent billet sur la formation des enfants autrichiens, j’ai le plaisir d’accueillir dans ces colonnes le témoignage de Jennifer, une assistante de français en Autriche. 

Je suis depuis deux ans assistante de français en Autriche dans le Burgenland, généralement dans des lycées/collèges, même si j’ai pu faire l’expérience du lycée professionnel pendant quelques mois. J’accompagne les professeurs dans les cours : pour animer un cours sur la civilisation, faire parler les élèves ou jouer autour de la langue. Étant étudiante en sociologie, je me suis intéressée au système scolaire autrichien.

Tout d’abord, l’organisation est complètement différente. En Autriche, les collèges et les lycées sont un seul et même établissement, on distingue ‘Unterstufe’ pour le collège et ‘Oberstufe’ pour le lycée. Comme en France, il y a également des lycées professionnels et là c’est un gros point positif car ils ont beaucoup plus de succès. En Autriche, on part de la 1ère à la 8ème qui correspond donc au Matura (baccalauréat) qui est également très différent du baccalauréat français.

L’organisation annexe est différente : il n’y a pas de surveillants, ni de CPE, ni de directeur-adjoint. Les tâches sont distribuées aux professeurs qui doivent donc gérer les cours, parfois l’administratif et la surveillance des élèves.

Pas de sectorisation

Les élèves peuvent choisir librement le lycée qu’ils veulent, c’est pourquoi il y a autant d’opérations ‘marketing’ avec les fameuses ‘Tag der offenen Tür’ (journées portes ouvertes) où l’on fait des jeux, présente des spectacles et distribue des bonbons et autres cadeaux. Il faut sans cesse montrer une bonne image de l’établissement et un bon établissement c’est un établissement ‘fun’, des professeurs ‘cools’, avec pas trop de travail. Voici un exemple frappant d’une collègue.

« Les élèves partent en 3ème ou 4ème, ils vont dans le lycée pro d’à côté parce qu’ici c’est trop dur. Ils partent à cause de nous les profs de français, nous donnons soi-disant trop de travail. »

Le lycée professionnel est en tout cas vu comme une facilité et un moyen sûr d’avoir un bac. Lorsque j’ai demandé à mes élèves s’ils voulaient travailler dans la restauration, car ils étaient inscrits dans ce cursus, ils m’ont répondu non et la prof a ajouté : « c’est un milieu difficile ». La raison de leur présence dans un cursus cuisine ? Il faut un bac.

Un bac semi-centralisé

Depuis cette année une réforme du bac a été entreprise, de petites frictions ont eu lieu au sein du ministère, de la communauté enseignante et des élèves mais sans plus. La réforme aura lieu. Avant, les élèves connaissaient les sujets que les professeurs avaient préparés (oui vous lisez bien), l’oral de français par exemple se faisait devant le professeur de français de l’élève. C’est donc un grand changement que les élèves autrichiens n’apprécient guère mais pourtant, bien que les sujets écrits soient maintenant méconnus, les oraux se font toujours devant le professeur de l’élève. A noter que les matières ne sont pas toutes obligatoires au bac (le français est optionnel).

Le contenu des cours de langue française

Il y a un décalage entre la France et l’Autriche. Pour commencer, les élèves autrichiens sont moins nombreux en classe. Ils sont également un peu plus disciplinés. Il faut savoir qu’en Autriche l’élève est « tout puissant » (voyez le comme : le client est roi), ils peuvent donc se plaindre à tout moment s’ils ne sont pas satisfaits du professeur, ou s’ils ont subi des remontrances en cours et ils peuvent également contester une note en exerçant une certaine pression sur les professeurs.

Les élèves ont trois heures de cours de français par semaine dont une avec l’assistant. En général, les élèves sont réactifs et ont un niveau très correct pour discuter avec une native de sujets de la vie courante. En revanche, les cours dits de civilisation sont creux. J’ai été surprise par exemple qu’aucun d’entre eux n’aient d’avis sur Charlie Hebdo, sur l’avortement (c’est au programme de 8ème ), sur des évènements marquant de l’histoire. Les élèves semblent avoir peur d’exprimer leur opinion. Une élève m’a dit qu’elle avait peur de blesser quelqu’un, je lui ai dit que si elle choisissait les bons mots et avait des arguments, elle ne froisserait personne. J’ai donc changé ma stratégie en leur demandant de s’exprimer en langue allemande… impossible aussi. C’est donc à mon avis une question d’éducation. Exprimer son opinion, émettre une critique est très mal vu en Autriche. J’ai fait cette expérience avec mes collègues du lycée professionnel qui me disaient toujours « c’est comme ça, faut l’accepter ».

Le contenu du programme n’offre malheureusement aucune réflexion. Les élèves sont dans une situation de consommation où ils reçoivent, apprennent, recrachent un cours et obtiennent une bonne note. Ce qui forme les élèves autrichiens à la citoyenneté n’est pas dans les cours à proprement parler mais dans les projets éducatifs très nombreux que l’établissement met en place, comme l’initiative « 72 heures sans compromis » où les élèves ne vont pas à l’école pendant cette période pour récolter de la nourriture pour les familles les plus démunies, les spectacles musicaux qui ont des thèmes portant sur la jeunesse et ses problèmes, la vente de sauce tomate (« Pannonisches Paradies ») cuisinée par les élèves et dont les bénéfices sont revendus à des associations, « Schuhkartons », initiative réalisée à la période de Noël où les élèves mettent de petits cadeaux utiles (chaussettes, crayons, pulls, petits jeux) dans des boîtes à chaussures et les envoient à des enfants en situation précaire dans les pays voisins. Bref, les initiatives sont nombreuses et se mettent en place au détriment des cours qui ont tendance à être très souvent annulés. Ce fonctionnement d’ouverture à la citoyenneté existe depuis des années dans le Burgenland et permet aux élèves de prendre part concrètement à la vie citoyenne, mais également de s’épanouir et de s’exprimer autrement que dans les cours, par exemple à travers le chant, la musique et la vente mais les réformes vont bon train et les exigences sont de plus en plus élevées. Il se peut que ces initiatives citoyennes disparaîtront ou diminueront afin de se concentrer sur les cours et permettront de donner aux élèves autrichiens un socle de connaissance plus approfondie.

Voir aussi sur ce blog, le témoignage de Thierry Avice, ou celui de Diane étudiants Erasmus français à Vienne (le témoignage de Diane est à la fin du billet sur mon expérience en tant que chargé de cours dans deux universités viennoises.

21 avril 2015 - Posted by | Uncategorized | , , ,

6 commentaires »

  1. Bonne analyse s’agissant de la peur et… du tabou de la critique. Ca vous jette de bonnes bases pour un solide déclin de ce petit pays…

    Commentaire par Philippe Ricoux | 21 avril 2015 | Répondre

  2. C’est un objectif politique en autriche, produire 80% de travailleurs (cf les stats de l’ocde, l’autriche se situe entre la roumanie et la bulgarie pour le % de diplomes post bac/universitaire, cad a 20%, ocde moyenne a 31% de memoire), le % stagne en autriche alors qu’ils monte partout ailleurs. Et grace au titres universitaires on reconnait l’elite donc tout va bien. Et globalement cela se voit dans la vie courante, ils sont incapables de reflechir/penser, juste suivre comme des bons moutons. (Meme en fac, ils ne posent pas de questions, encore moins que les allemands)
    Autre stats amusante, Lectorat de Der Standard+Die Presse+Salzburger Nachrichten environ 21% du total des journaux. On retrouve bien nos 20% de diplomes. Le Volk se repose les neurones avec la demagogie heute/kronen Zeitung et österreich.

    Commentaire par Loulou | 22 avril 2015 | Répondre

  3. Un autre problème du bac semi centralise – puisque centralise semble trop dur à réaliser pour eux- c’est que les ecoles/profs vont indirectement êtres…..notes. Car jusqu’à présent on peut entendre dire que tel lycee est très bon….mais sur quelle base? quand on demande a la personne qui dit cela, pourquoi il est bon/meilleur? la réponse est heu….car il est bon. Ah oui, bien argumenté. Bien sur puisqu’il est impossible de comparer même 2 classes car chacun a son exam préparé par son prof, et si le prof a pas termine le programme….pas grave, il suffit de ne pas poser de question sur les chapitres « oubliés ». Il y a par exemple un lycee réputé très très bon a vienne, qui en math supprime ce qui est un peu trop dur (intégrales etc) alors évidement c’est moins dur pour l’exam…..

    Commentaire par Loulou | 22 avril 2015 | Répondre

  4. Jérôme,
    l’Autriche, n’est plus un pays mais une réserve, ou un réservoir comme on veut. Elle sert comme toutes les réserves du monde à faire des safaris pour découvrir la faune et la flore mais aussi à voir les autochtones et leurs us et coutumes……. the way they were. Dans le cas de la réserve autrichienne c’est pas bien joli mais je suppose qu’ils savent mettre en valeur un tout autre patrimoine…….

    Commentaire par pommery | 3 mai 2015 | Répondre

  5. A propos du bac autrichien (ancienne manière).
    Il se trouve que j’ai été président de la « commission d’élaboration et de choix de sujets » de français en France il y a une dizaine d’années. (En Autriche, les sujets du nouveau bac centralisé sont élaborés par le Bifie). Cette commission consiste en une douzaine de membres : des profs de la matière concernée, au moins un inspecteur d’académie, et le président (le baccalauréat étant en France le premier grade universitaire, les jurys et ladite commission doivent être présidés par des profs de fac). Je vous renvoie à ce lien http://www.education.gouv.fr/cid143/le-baccalaureat.html pour que vous puissiez vous faire une idée de l’énorme boulot et des coûts conséquents que cette organisation passablement ubuesque requiert chaque année pour toutes les matières.
    A midi, on est allé se restaurer, et j’ai eu l’honneur de manger à la même table que l’inspectrice. Je lui raconte que je suis d’origine autrichienne, que j’ai enseigné dans différents lycées viennois jusqu’en 1992, puis je lui demande : « Voulez-vous savoir comment on organise le bac en Autriche ? »
    La question devait lui sembler un peu incongrue car elle pensait tout naturellement que cela se passait partout de la même manière qu’en France. (La tête des collègues quand ils apprennent que la France est sans doute le seul pays au monde où les futurs profs doivent passer les concours d’agrégation et de capes !)
    Je lui explique donc : « En Autriche, il n’y a pas de commission comme celle-ci. Chaque prof élabore lui-même deux sujets qu’il fait ensuite parvenir au rectorat (Stadt- ou Landesschulrat). » – « Les professeurs élaborent eux-mêmes les sujets ! » – « Le jour du bac, l’enveloppe contenant le sujet retenu au rectorat est ouvert en présence du proviseur devant les élèves ». – « Mais le bac n’est pas centralisé ! » – « Une fois le proviseur parti, les élèvent planchent pendant quatre heures, et c’est leur propre professeur qui les surveille ». – « Mais, mais… » – « A la fin de l’épreuve, le prof ramasse les copies… et les corrige lui-même à la maison ». – « … » – « J’ai gardé le meilleur pour la fin : les copies ne sont pas anonymées ». Après quoi, j’ai ramassé l’inspectrice sous la table, car elle était tombée de sa chaise. « Et l’égalité », murmurait-elle…
    Cela s’est passé ainsi en Autriche jusqu’à cette année, et se passe encore de la même manière dans bien d’autres pays. Concrètement, chaque prof devait « préparer » ses élèves à son épreuve : réviser telle thématique, tels chapitres, etc. Grâce à cette préparation, officiellement interdite mais absolument nécessaire, les résultats étaient fort honnêtes.
    Suite notamment aux mauvais résultats de PISA, un ou une ministre (je ne me souviens plus), a eu la mauvaise idée d’introduire le bac centralisé « à la française », qui est bien sûr tout sauf à la française : les élèves autrichiens ne passent l’écrit que dans trois ou quatre matières, et il n’y a pas le système des coefficients sans lequel personne, ou presque, n’obtiendrait le bac en France. En Autriche, sans « préparation » préalable, aucun élève, ou presque, n’obtiendrait le bac non plus. Désormais, les profs ne peuvent plus préparer leurs élèves à leurs sujets. A défaut de coefficients qui permettraient de compenser les résultats, les sujets du bac sont… ce qu’on imagine. En Allemand, ça a donné ça : http://diepresse.com/mediadb/zentralmatura/Deutschmatura_Aufgaben.pdf.

    Commentaire par M. Stenger Gerhardt | 9 mai 2015 | Répondre

    • Trop bon, vous avez 300 minutes…deja les littéraires vont passer la moitié de l’épreuve a essayer de convertir les minutes en heures/minutes pour connaitre la durée de l’épreuve…🙂
      Bon la selection commence apres le primaire, 4 ans d’ecole, et continue par la suite. Donc deja il faudrait differencier bac technique pro/du bac general
      C’est sur que l’égalité n’est pas un concept en autriche.
      Pour la partie anonyme, c’est bizarre que les copies ne le soient pas, ils ont pourtant gardes ces bonnes méthodes traditionnelles dans beaucoup de domaine (dont se plaindre d’un prof au rectorat)
      Dans tous les cas, l’autriche se situe entre la roumanie et la bulgarie pour le nombres de diplômés post bac…cf ctats OCDE.

      Et pour rire encore un peu:
      http://www.nachrichten.at/nachrichten/chronik/Zentralmatura-Bei-Einbruch-Latein-Aufgaben-geoeffnet;art58,1788062
      Ils ont mis les sujets sur le bureau du proviseur, dans le hall d’entrée? Ils n’ont meme pas de coffre fort dans les écoles?

      N’oublions pas que c’est le pays de Kafka….

      Commentaire par Loulou | 10 mai 2015 | Répondre


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