Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

De l’art de commémorer et de concevoir des monuments

namingTOP-ptFin octobre, deux monuments en rapport avec la Seconde Guerre mondiale ont été présentés à Vienne : le monument aux déserteurs, évoqué dans le billet précédent, mais aussi le « naming memorial » du Vienna Project, dont le mode de fonctionnement avait été décrit en janvier dernier dans un autre billet. Ce dernier monument s’oppose en tout point au monument des déserteurs. Il s’agissait d’une vidéoprojection sur les murs de la bibliothèque nationale autrichienne, sur la Josefsplatz. Ce monument éphémère a été conçu par la directrice du Vienna Project, Karen Frostig, et réalisé en coopération avec Elisabeth Wildling, artiste de l’université des arts appliqués de Vienne. Sur les trois façades de cette place intégrée dans le complexe de la Hofburg, les 85 000 noms de victimes du nazisme ont été projetés. Les projections respectaient les différences entre les groupes de victimes, qu’il s’agisse de victimes de génocides (Juifs, Roms) ou d’autres victimes (personnes déclarées handicapées ou asociales, témoins de Jéhovah, résistants, homosexuels…). Au contraire, le monument dédié aux déserteurs ne concerne qu’un groupe de victime dont la diversité mériterait peut-être quelques différenciations, entre celui qui a déserté pour fuir et se cacher et celui qui a déserté pour résister.

naming4-ptL’un des monuments est monolithique, permanent, monochrome, étatique, tandis que l’autre est diversifié, coloré, temporaire et issu de la société civile. L’équipe du Vienna Project (dont je fais partie) a organisé pendant un an (du 23 octobre 2013 au 18 octobre 2014), tout un ensemble de manifestations, cherchant toujours à intégrer un public qui n’est pas habituellement concerné par les commémorations. Ainsi par exemple, le 13 novembre 2013, c’est sur une place du quartier populaire de Favoriten qui était avant-guerre un lieu de campement pour de nombreuses familles roms que deux étudiantes de l’université des arts appliqués ont écrit au sol à l’aide de pochoirs, dans une douzaine de langues, l’axiome du projet, “Que se passe-t-il lorsqu’on oublie de se souvenir ?”. Pendant ce temps-là je retraçais dans une brève allocution l’histoire des persécutions contre les Roms. Des passants, surpris par notre présence dans un lieu éloigné du centre touristique, s’arrêtaient et écoutaient, parfois seulement quelques minutes. Il n’y avait apparemment aucun Autrichien parmi eux. Une femme croate, la soixantaine, s’est renseignée sur le projet et s’est mise à raconter les persécutions qu’elle avait elle-même subies pendant la Guerre de Bosnie-Herzégovine.

Le 7 mars 2014, c’était pour se souvenir des persécutions contre les homosexuels que nous étions au Resselpark (un lieu où de nombreux homosexuels ont été arrêtés), près de la célèbre Karlsplatz, pour planter des fleurs (des pensées !), cherchant là encore des interactions avec le public.

naming2-ptUn monument comme celui dédié aux déserteurs ne touche pas le public de la même façon (cf. réactions décrites dans le précédent billet) et les actions menées dans le cadre du Vienna Project sont de nature participative (avec par exemple les lettres lues par des lycéens sur différents lieux de mémoire). Entre ces deux projets, aux antipodes l’un de l’autre, il y a sans doute de nombreuses façons de rendre compte de l’histoire de l’Autriche, de façon à éclairer le présent.

11 novembre 2014 - Posted by | Uncategorized | , ,

3 commentaires »

  1. Je crois que vous fatiguez tout le monde avec vos commémorations sans fin. Vous arrivez juste au résultat inverse.
    On m’a rapporté l’histoire de lycéens autrichiens assommés par le matraquage idéologique à l’école, forcés de visionner La liste de Schindler après avoir été forcés de visiter Auschwitz : ils n’en pouvaient plus et tournaient en dérision le film en rigolant à chaque mort.

    Commentaire par OO | 12 novembre 2014 | Répondre

  2. Les jeunes n’ont pas à porter le poids des égarements de leurs grands parents et d’une l’époque qui était portée par des idéologies inhumaines. La démocratie est incompatible avec la peine héréditaire.

    Commentaire par OO | 12 novembre 2014 | Répondre

  3. Le devoir de mémoire est cependant nécessaire pour rappeler ce que l’homme est capable de faire à ses semblables, mais il doit être non culpabilisant et élargi à tous les génocides et massacres de masses : la Terreur française, le génocide arménien, le génocide cambodgien, les exactions de Lenine, Staline et Mao…
    Ainsi on ne peut l’accuser d’être récupéré politiquement et surtout participe à éviter le prochain génocide donc on ignore qui en sera les victimes.

    Commentaire par OO | 12 novembre 2014 | Répondre


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