Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Les étonnements d’un touriste à Vienne

(cc) Doronenko/Wikipedia

(cc) Doronenko/Wikipedia

A nouveau, voilà un invité sur ce blog, Louis-Albert Serrut, auteur réalisateur qui raconte ses impressions à la vue de l’une des tours de DCA conservées à Vienne.

Au hasard de mes pérégrinations viennoises dimanche 26 octobre 2014, jour de fête nationale en Autriche, j’ai découvert la maison de la mer, Haus des Meeres. Aucun doute sur l’origine de ce blockhaus, affreux monstre de béton installé en pleine ville. Je découvre ensuite que cette architecture militaire se retrouve en double exemplaire à Augarten et à Arenbergpark. Là, une des tours est devenue un lieu de dépôt d’art contemporain. Une plaque indique que ces tours ont été construites par les nazis avec pour main-d’œuvre les prisonniers de guerre. Une rapide recherche sur internet me renseigne précisément sur l’origine et le contexte de ces constructions, réalisées avec tout ce que recouvre le bel euphémisme « des travailleurs forcés » (« Zwangsarbeiter« ).

Outre la laideur de ces mastodontes, quel sens à leur maintien et leur réutilisation ? Je ne serais pas heureux, si j’étais artiste, qu’une de mes œuvres soit entreposée dans ce vestige du régime nazi. Mes questions reçoivent toujours la même réponse : l’impossibilité de les détruire. Ceci est évidemment faux, les moyens techniques et technologiques existent pour rogner, perforer, décomposer, faire exploser ou imploser avec précision ces masses de béton. Certaines sont d’ailleurs en piteux état et l’une d’entre elles a été détruite à Hambourg.

Au-delà de la technique, l’argument est insidieux. Il fait perdurer l’idée de l’invincibilité du régime nazi qui continue à exister sous nos yeux dans ses réalisations les plus absurdes. L’idée semble être admise comme certaine, incontestable et définitive, que ces monstres doivent subsister. Et avec eux celle de la suprématie de la pensée nazie, de l’avance technologique nazie. De la prééminence nazie ?

Dédier ces constructions, fruits d’une idéologie de haine et de négation de l’Homme, à des usages qui se veulent de connaissance est un non-sens incompréhensible qui me paraît dangereux car il banalise en quelque sorte le pire comme ré-appropriable dans le quotidien et le dissous dans l’ordinaire le plus anodin.

La destruction de ces vestiges honteux devrait s’imposer à tous.

Quant à la mémoire des travailleurs forcés, leur contribution reste inaliénable et inoubliable, elle doit être rappelée et honorée au-delà de l’existence de ces tours.

Louis-Albert Serrut, auteur réalisateur.

PS du propriétaire de ce blog : Toute personne peut me proposer des sujets et écrire sur ce blog avec mon accord, comme Thierry Avice l’a fait en juin dernier (avec « France-Autriche, des cultures universitaires différentes« ).

NB, au sujet de cet article, publication postérieure de l’historien Norbert Frei, « Einstürzende NS-Bauten« , Die Zeit, 20.11.2014

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5 novembre 2014 - Posted by | Vienne | , ,

8 commentaires »

  1. Cher Jérôme,

    Pour info: la destruction de ces monstres a été tentée dans les années 60-70 sans aucun succès. On a essayé d’en faire sauter un (sans mettre en danger les environs). Résultat: une fissure minime. Les autorités ont capitulé et ont décidé de les laisser plus ou moins comme mémorial.

    Amitiés

    Alfred

    Commentaire par Alfred Philipp | 5 novembre 2014 | Répondre

  2. A t-on détruit tous les blockaus construit par les allemands en France ?
    Réponse : Non. Il existe encore de gigantesques constructions sur nos plages ou dans nos montagnes.
    Donc la France admire en secret la puissance nazie et entretient en cachette son admiration pour son passé pétainiste ?

    Votre article mérite un point Godwin.
    Votre méconnaissance du sujet parait évident.

    Commentaire par Olivier | 6 novembre 2014 | Répondre

  3. Cher « Touriste »,
    Quand j’ai lu ton texte, j’ai eu grâce à toi, et je t’en remercie, une nostalgie musicale : Brel, les bonbons 67. Ce jeune homme qui « défile en criant « Paix au Vietnam »
    Parce qu’enfin enfin donc j’ai mes opinions »
    Plus sérieusement, en rejoignant le propos d’Alfred. Mais, mes sources d’informations ne sont peut-être pas aussi sûres que celles du « touriste averti » que tu es forcément pour te permettre cet article
    La destruction de ces tours est un réel problème technique. Mais, après tout, puisque métaphore il y a dans ton message, l’effacement de la période nazie est-elle possible ? Une tentative a été faite en essayant d’éviter un danger pour les riverains. Le succès fut très relatif : rien ou plutôt des risques de chutes de béton pour ceux qui se promèneraient à l’avenir en dessous. Un petit tour dans Augarten est assez instructif. La tour reste mais cerclée d’acier pour éviter les chutes de pierres… comme en montagnes. Et même si quelques kilos de béton descendent, cela ne signifient pas que la montagne, la tour, va disparaitre.
    La photo que tu choisis pour illustrer ton propos me séduit pour la métaphore qu’elle m’inspire (encore une fois) Peut-on oublier le nazisme, doit-on l’oublier ? Assurément non. Par contre démontrer que l’on peut reconstruire, dépasser cette bassesse humaine, est fondamental. Escalader par-dessus les vestiges de cette triste période, recréer une culture basée sur la connaissance et non sur l’endoctrinement… N’est-ce pas, après tout, ce que peut symboliser au mieux cette « Flakturm » (tour d’escalade et musée de la mer) du sixième arrondissement ? Gageure compliquée, vu la laideur de l’architecture.
    Très cordialement,
    Jean-Paul Brugière (*)
    (*) qui a escaladé la Flakturm sans glorifier quoi que ce soit de l’histoire européenne mais en trouvant génial d’utiliser de telles monstres pour leur redonner une fonction.

    Commentaire par Jean-Paul Brugière | 7 novembre 2014 | Répondre

  4. Imaginez un enfant qui visite la maison de la mer. Qui se demande pourquoi ce bâtiment a une apparence si étrange, comparable à rien d´autre. Qui commence a poser des question. Qui recoit alors l´explication et – avec ca – entre dans le passé, commence a apprendre et a comprendre l´histoire. Et en plus apprend en même temps que même les choses les plus horribles ne durent pas et peuvent changer. Il n’y a pas de message plus positif. Jean-Paul Brugière a parfaitement raison en evoquant cet aspect.

    Commentaire par Anna Puik | 7 novembre 2014 | Répondre

  5. Je ne suis pas certain qu’il soit si facile (ou éventuellement si bon marché) de les détruire à l’image des nombreux blockhaus que l’on retrouve un peu partout en Europe. Moi sans aucune nostalgie pour cette époque j’y trouve une certaine matérialisation de ce que fut cette époque et de la vie des soldats, non pas a la recherche de la grandeur militaire mais avoir un peu de réalisme n’est pas forcément négatif… maintenant le jour où elles seront détruites, je ne sortirai pas pour protester non plus.
    Maintenant qu’elles soient utilisées pour des lieux de culture… oui c’est moyen mais est-ce si important… quand tu admires une toile, peut importe le clou auquel elle est accrochée, non ?

    2ème commentaire répondant à l’évocation de la base sous marine de St Nazaire:
    oui j’y suis allé et ma foi ce n’est pas si mal reconverti.
    Pour moi, je sais que je vais surprendre, mais ce sont aussi en quelque sorte des « monuments aux morts » plus sobres mais plus realistes dans la mesure où des hommes et peut importe la nationalité, y ont vécu des heures terribles.

    dernier commentaire d’humour noir sur les idées de reconversions possibles:
    on pourrait aussi y proposer du saut a l’élastique pour les nostalgiques de cette époque… en prenant soin d’utiliser de longs, très longs élastiques :o)))

    Commentaire par Claude Tasnon | 9 novembre 2014 | Répondre

  6. Étonnements d’un touriste à Vienne – suite.
    Les historiens différencient, parmi les fortifications, murailles et remparts, ceux destinés à un usage militaire des autres qui ont un rôle ou un objet politique. Ainsi, Claude Quetel (1) déclare que “les ouvrages militaires ne font pas de politique”. Je suis d’un avis moins tranché. Certains de ces ouvrages sont marqués par une charge symbolique particulière. Ainsi la Bastille à Paris, qui représentait tout l’arbitraire du pouvoir absolu de la royauté, fut détruite pendant la révolution. Son double, élevé dans le sud de la France, est encore intacte, ignoré par la politique. Il en est de même me semble-t-il pour les Flaktürme de Vienne. Ouvrages militaires, ils sont cependant eux aussi symboliques, et doublement : du régime nazi et de Hitler qui en dessina les croquis. Refusé à trois reprises par la Kunstakademie, les Beaux Arts de Vienne, il a ainsi réussi à installer la seule œuvre qui lui ait survécu. A ce double titre, la destruction de ces tours sans grâce, au tracé simpliste qu’un enfant aurait pu dessiner, serait justifié. Ceci est le choix des Viennois.
    « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde.» a écrit Albert Camus (2). Parmi les commentaires que mon précédent texte avait suscités, j’ai été interloqué de voir misent en équivalence des choses qui ne peuvent être comparées ni rapprochées. Ces Flaktürme sont de grossiers objets militaires érigés par un régime meurtrier et barbare. Ils peuvent le symboliser et il est possible d’écrire à leur sujet que ce sont des monuments historiques, au sens premier des mots : monumentaux, ils marquent une époque de l’Histoire. Les camps d’extermination nazis sont d’une toute autre nature. Ce sont des lieux de mémoire, la sépulture de millions de victimes d’un crime jamais prescrit. Ce sont les témoins de la perpétuation du crime absolu, la négation de l’Homme. Ils témoignent de l’acte le pire jamais accompli dans toute l’histoire de l’humanité, la préméditation du génocide, planifié, organisé et méthodiquement accompli. Ils ont une dimension anthropologique universelle, ils n’appartiennent à personne en particulier. Ils sont confiés à la sauvegarde physique et mémorielle de chacun, nul ne peut les avilir et les réduire d’un mot sans offenser l’humanité entière, sans ajouter au malheur de ce monde.
    (1) Claude Quétel. Histoire des Murs : une autre histoire des hommes, Perrin, 2012; Tempus 2014
    (2) Albert Camus. Sur une philosophie de l’expression. In Poésie 44. Œuvres complètes. T1. La Pléiade. P.908. Il s’agit d’un commentaire d’Albert Camus sur la pensée de Brice Parain.

    Commentaire par Louis-Albert Serrut | 11 novembre 2014 | Répondre

  7. je peux comprendre votre vision de la symbolique de ces tours mais j’aimerais la relativiser: En tentant de les utiliser autrement, c’est justement cette symbolique qui est en quelque sorte refusée. Si l’Autriche avait voulu réellement en faire des « Monuments de mémoire » elle aurait fait ce que l’on peut voir sur les plages de Normandie, par exemple.
    A ma connaissance, je n’ai jamais vu de gerbe déposée au pieds de ces tours ou de plaque commémorative.
    Après chacun peut donner sa version aux générations futures mais je les trouve tellement hideuses et simplistes qu’il me semble difficile de s’en servir comme exemple de la grandeur d’une puissance militaire mais plutôt de l’extrême précarité qui est le lot de tout soldat en guerre.

    Commentaire par Claude Tasnon | 11 novembre 2014 | Répondre

  8. Détruire ces tours, même si c’est techniquement un casse tête, ne va pas faire ressusciter les victimes du nazismes.

    Si les autrichiens les avaient fait disparaître, on leurs aurait reprocher d’essayer de faire oublier le passé nazi du pays.
    Ils ne l’ont pas fait, on leurs reproche d’entretenir en secret le souvenir de la suprématie nazie.

    De plus ces tours on été construite non pas pour opprimer une minorité ou dans un but offensif mais pour de défendre la population civile des attaques ennemies.

    Vous y voyez l’holocauste quand d’autres y voient le bombardement de Dresde.

    Commentaire par OO | 12 novembre 2014 | Répondre


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