Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

France-Autriche, des cultures universitaires différentes

Université de Vienne

Cour principale de l’université de Vienne – des transats sont prévus pour les étudiants

Témoignage de Thierry Avice(*), étudiant de l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, en séjour Erasmus à l’Institut für Politikwissenschaft de Vienne (année universitaire 2013-2014)

« Avant mon départ pour deux semestres en Erasmus, j’avais déjà entendu parler des différences entre les systèmes universitaires allemands et français – notre professeur d’allemand avait même prévu un cours optionnel organisé selon les techniques pédagogiques germaniques. Le professeur en question avait également animé une mini-conférence sur le thème : « Les études en Allemagne » (en Allemagne, car l’Autriche n’intéresse pas beaucoup en France…). J’étais donc préparé aux différences les plus fondamentales entre les deux systèmes : une demande de participation plus poussée, des travaux plus réguliers, des dossiers (« Seminararbeiten ») à rédiger…

Je n’ai pourtant pas été épargné par le choc culturel à mon arrivée à Vienne. Les cours sont, comme prévus, bien différents des cours français. Ils s’articulent pour la plupart – et ça, je ne le savais pas avant mon départ – autour de la lecture de textes académiques qui font référence dans le domaine de recherche étudié. La perspective d’avoir à lire une quantité non négligeable de textes peut faire peur dans les premières semaines : on a beau avoir un bon niveau en allemand, avaler plus d’une centaine de pages d’allemand universitaire par semaine est vraiment chronophage ! Et l’allemand utilisé par les auteurs n’est pas tout le temps celui enseigné en France ! Je conseille tout particulièrement aux curieux la lecture de Max Weber en version originale… Mais une fois cet obstacle surmonté – on prend relativement vite l’habitude de lire des textes, et le rythme de lecture s’accélère de plus en plus – la lecture de ces textes constitue un réel avantage : la confrontation avec la pensée « pure » de l’auteur, avec la matière brute de sa pensée, apporte, selon moi, bien plus qu’un résumé succinct et forcément subjectif qu’en fera un professeur en amphithéâtre. Certes, les étudiants français sont aussi encouragés, par des listes bibliographiques, à se plonger dans les œuvres de référence, mais les professeurs autrichiens facilitent le travail : les extraits directement en rapport avec le cours sont déjà sélectionnés et évitent la lecture de plusieurs pavés pour une seule matière… Les textes sont aussi soumis à un examen de lecture, tandis que les listes bibliographiques françaises sont souvent purement indicatives. Certains cours autrichiens se basent essentiellement sur la lecture de ces textes, si bien que la présence en cours n’est parfois pas exigée. Une anecdote est à ce titre frappante : à un étudiant qui se plaignait de ne pas avoir, comme sujet de révision pour le futur examen, un thème pourtant largement abordé en cours, le professeur a répondu qu’il ne pouvait pas désavantager les étudiants qui n’étaient pas venus à son cours en incluant ce sujet (non traité par les textes de base) dans son examen !

Au-delà des ces techniques de travail personnel, l’ambiance des cours est aussi singulièrement différente de celle des cours français. Comme mentionné plus haut, ils sont souvent plus ouverts à la discussion, certains professeurs allant jusqu’à organiser au sein du cours magistral des « Murmel-Runden » (littéralement des « assemblées de murmures ») pour permettre aux étudiants de débattre entre eux des théories exposées ; il faut cependant admettre que les étudiants autrichiens – qui ne sont, en cela, pas très différents des étudiants français – en profitent parfois pour parler de tout autre chose dans un joyeux chaos sonore… Mais des discussions stimulantes viennent aussi souvent raviver l’intérêt des cours qui ne se limitent pas à la récitation d’un texte appris par cœur et rabâché tel quel chaque année. A ce propos, je trouve les professeurs autrichiens bien plus ouverts d’esprit que les professeurs français (il s’agit de ne pas faire de généralisation hâtive, il s’agit évidemment avant tout d’un ressenti personnel…) : pour la plupart, une question est une question, et un étudiant peut discuter les thèses proposées par l’enseignant sans pour autant remettre en question son autorité. Le rapport étudiant-enseignant me paraît également plus serein ; un professeur ne se formalisera pas si un étudiant se lève en plein cœur du cours pour aller remplir sa bouteille d’eau ou passer un coup de fil dans le couloir, pas plus qu’il ne lui fera remarquer qu’il est inapproprié de casser la croûte dans un cours placé entre midi et deux heures. Il en va de même pour les retards des étudiants – tant que l’arrivée dans la salle de cours se fait avec un minimum de discrétion. Dernier point d’étonnement en ce qui concerne le comportement des étudiants – point d’importance moindre, mais assez amusant culturellement parlant : en Autriche, les étudiants n’applaudissent pas à la fin des cours, mais tapent sur la table avec le poing. Assez déconcertant la première fois.

Dernière facteur d’étonnement : l’utilisation d’outils numériques pédagogiques est bien plus développée qu’en France (ou du moins bien plus qu’à Sciences Po Lyon). Les plateformes de cours sont infiniment plus utiles que celles proposées en France : des tests interactifs (souvent sous la forme de QCM) sont par exemple à la disposition des étudiants tout au long du semestre.  Autre aspect pratique des outils numériques : lors du rendu des notes, nul besoin de se rendre trois fois par jour sur internet pour vérifier si les notes ont été mises en ligne ; à l’université de Vienne, vos notes arrivent directement dans votre boîte mail lorsqu’elles ont été validées par l’enseignant.

Ce séjour en Erasmus a donc été pour moi l’occasion de me confronter à des méthodes d’enseignement bien différentes de celles que j’ai pu connaître en France… Plus d’interaction, une ambiance souvent plus sereine et propice à des échanges constructifs, autant de points positifs qui font de cette expérience en Autriche une année académique particulièrement enrichissante ! »

(*) T. Avice m’a contacté en octobre 2013 dans le cadre de son étude comparative sur les électorats du FN et de celui du FPÖ. Je lui ai donné plusieurs entretiens et lui ai proposé de témoigner de cet aspect de son échange Erasmus.

Sur le sujet, voir également sur ce blog :

Deux mémoires de Thierry Avice réalisés à l’université de Vienne dans le cadre de cette année Erasmus, mis à disposition par l’auteur :

15 juin 2014 - Posted by | Uncategorized | ,

2 commentaires »

  1. Tout à fait d’accord ! Et j’ajouterai que cette ouverture d’esprit de la part des professeurs, cette relation étudiant-professeur qui ne se fait plus dans un sens hiérarchique unilatéral très français, permet aussi plus de liberté dans nos propres réflexions. On peut aller plus loin, voir plus grand, s’intéresser plus largement. Avec un système comme celui-là, l’étudiant se sent parfaitement acteur, et non plus simple receptacle à monologues dithyrambiques de professeurs qui aiment s’entendre parler.
    J’ai aussi l’impression qu’il y a nettement moins de compétition entre les élèves. On ose dire son avis sans craindre les moqueries ou d’être rabaisser par les autres. Ici, on se contente d’écouter, de s’opposer en cas de désaccord, mais jamais de ridiculiser. C’est aussi le sentiment que donne le système de notation, qui au final correspond davantage à des appréciations (très bien, bien, assez bien, passable, insuffisant), qu’à une sentence sortie de nulle part qu’un 7/20 dénué de sens peut faire ressentir.
    Une dernière chose que j’ai remarquée ici, c’est qu’on laisse le temps d’étudier. La plupart de mes camarades de classe en master avaient entre 24 et 27 ans…je me suis sentie bien jeune du haut de mes 21 ans, âge « normal » d’un étudiant de master 1 en France. On passe ses partiels lorsque l’on est prêt, aucune contrainte pour obtenir son bachelor (alors qu’en France on dispose de 5 années maximum pour valider une licence…). La notion de stress a quasiment disparu de mon vocabulaire pendant mon année ici (et sincèrement, ça change la vie). De disposer de temps, comme ça, permet aussi de savoir avec certitude ce que l’on veut faire. Les étudiants que j’ai pu rencontré avaient tous des idées assez claires concernant ce qu’ils voulaient faire après leurs études et se sont donnés les moyens (stages, emplois à temps partiels, voyages…) de s’approcher au maximum de leur projet professionnel pendant leurs études mêmes. En Autriche, on a le temps de prendre son souffle, de faire le point et de réfléchir à nos envies. Au contraire en France, on court à toute vitesse, on se précipite dans les filières élitistes en présupposant qu’elles sont ce que l’on souhaite du simple fait de leur réputation, on s’oblige à obtenir les meilleurs notes à coup de sacrifice de temps libre et de petits plaisirs, pour finalement se retrouver hébétés et incertains, une fois notre diplôme en poche, face au monde professionnel que l’on connaît si peu.
    C’est peut-être à tort, mais j’ai le sentiment qu’un système universitaire tel que le système autrichien permet davantage de développer sa personnalité. Je suis consciente qu’il doit sûrement y avoir des inconvénients quelque part, mais moi… je n’en ai trouvé aucun😀

    Commentaire par Margaux | 16 juin 2014 | Répondre

    • Un grand merci, votre commentaire rejoint je crois les impressions de l’auteur.

      Commentaire par segalavienne | 16 juin 2014 | Répondre


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