Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

De la politique culturelle française à l’étranger ou quand la gabegie le dispute à l’incurie

Palais_Clam-Gallas_Vienna_April_2007-pt« Cette fois-ci c’est du sérieux, ils vont le vendre ». Depuis des années, à Vienne, la rumeur d’une vente du Palais Clam-Gallas, siège de l’Institut français, refait surface. Effectivement, il y a quelques semaines, le personnel de l’Institut a été officiellement informé d’une décision venue « d’en haut » : la mise en vente du palais. Il faut préciser ici que des missions d’experts (?) du Quai d’Orsay sont régulièrement envoyées de Paris à Vienne pour voir s’il ne serait pas possible de faire rentrer ainsi quelques deniers dans les caisses de l’État. Le bien est précieux : construit entre 1834 et 1835, orné d’un parc de 4,6 ha et propriété de l’État français depuis 1952, le palais de style néo-classique attire les convoitises de fonctionnaires qui ne pensent qu’à récupérer facilement de grosses sommes sans voir à plus long terme, puisqu’une location est envisagée, ni à la nature de ce qu’est une action culturelle établie dans une grande capitale européenne.

Les projets de vente du Palais Clam-Gallas suscitent toujours, très logiquement, des levers de boucliers. Le 10 novembre 2006, on lisait ainsi dans Le Figaro « Vendre Clam-Gallas revient à brader notre patrimoine », sous la plume du correspondant de l’époque, Maurin Picard, citant le sénateur socialiste des Français de l’étranger, Richard Yung. L’article  dénonçait surtout l’incurie du directeur de l’époque, un certain Georges Touzenis, qui avait eu la riche idée de  mettre un terme à l’enseignement du français à l’Institut au moment précis où l’Autriche entrait dans l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) avec le statut d’observateur. Dix-sept professeurs avaient été licenciés au mépris du droit autrichien, ce qui avait coûté à la France entre 250  et 300 000 euros. Malgré cette incurie avérée, l’homme avait pu se permettre deux semaines plus tard d’effacer du texte annonçant un film la phrase qui mentionnait la responsabilité de Vichy dans la déportation des enfants juifs. Des articles indignés avaient été publiés en France – Chrisitian Fillitz titrait dans Libération « Censure française à Vienne » – et même en Grande-Bretagne (sous la plume du grand Robert Fisk dans The Independent)… Malgré cela l’homme avait encore pu sévir deux ans avant d’être recasé à Londres(*) car l’inspection générale du Quai d’Orsay, dépêchée en urgence, n’avait qu’une seule mission : non pas comprendre comment un directeur d’Institut avait pu se livrer à une telle censure (couverte par l’ambassadeur de l’époque, Pierre Viaux) mais découvrir comment la presse avait été avertie !

Aujourd’hui l’Institut français de Vienne a bien réussi à remonter la pente. Les cours ont été rouverts (ils connaissent un grand succès) et la programmation culturelle est dans l’ensemble d’une grande richesse (un colloque sur les Lumières a par exemple fait salle comble début mars avec des invités aussi prestigieux que Marc Augé, Michel Winock ou Bernard Stiegler, pour ne citer que quelques intervenants français). En outre, le Lycée français de Vienne, construit en contrebas du palais, partage le même terrain sur le cadastre. Victime de son succès, le Lycée manque de salles et en utilise quelques unes à l’Institut ainsi que le parc pour les cours d’éducation physique et sportive. De même les projections du ciné-club du Lycée ont lieu à l’Institut et les élèves, leurs familles et les enseignants sont aussi des habitués de la splendide médiathèque installée au rez-de-chaussée du bâtiment. Malgré cela, il se trouve à Paris quelques ronds-de-cuir qui entendent bien prendre du galon en vendant le palais.

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Au premier plan le palais, derrière le lycée

Maurin Picard notait déjà, il y a plus de sept ans, que la France dispose de huit implantations à Vienne, dont trois sièges d’ambassades (auprès de la république autrichienne, de l’ONU et de l’OSCE), une mission économique, un consulat, un office du tourisme etc. Pourquoi ne pas regrouper quelques services ? Des plans existent bien pour regrouper le consulat avec le service culturel au sein du palais mais cela supposerait des travaux (et donc pas d’économie à court terme). Pour le reste, les ministères concernés ne sont pas les mêmes (la mission économique, par exemple, dépend directement du ministère de l’Économie, des Finances et de l’Emploi) ! Alors la décision a été prise de vendre.

Le sénateur Jean-Yves Lecomte (PS) a écrit une lettre au ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, pour « attirer son attention » et faire part de son « étonnement ». Le député Pierre-Yves Le Borgn’ (PS) a rendu public une lettre adressée à ses camarades de l’Association démocratique des Français de l’étranger (ADFE) critiquant fermement ce projet et faisant état d’une lettre également adressée à M. Fabius « vive préoccupation ». L’ambassadeur actuel, Stéphane Gompertz, attend de connaître le détail de la relocalisation éventuelle de l’Institut, « soit sous forme d’achat, soit sous forme de location ». Les deux associations de Français de l’étranger, l’Union des Français de l’étranger (proche de l’UMP) et l’ADFE (PS) sont également montées au créneau (même si l’ADFE a eu une expression malheureuse dans sa lettre du 19 mars ne réclamant dans le dernier paragraphe qu’un « lieu de qualité » pour l’Institut).

L’espoir viendra peut-être des Autrichiens, très attachés à l’Institut français en ces lieux. Le parc est classé en zone naturelle protégée et il faudrait démembrer le lot cadastré pour ne vendre que le Palais et garder le Lycée, ce qui suppose des autorisations administratives). En attendant, une pétition a été lancée et la presse autrichienne commence à traiter le sujet. A suivre !

PS/ A propos de gabegie et d’incurie, rappelons que l’unique librairie française de Vienne, Le bateau livre, a été fermée l’été dernier car des travaux étaient prévus au Studio Molière, dépendance du Lycée située sur le même terrain et hébergeant la librairie. L’Institut a refusé de proposer d’autres locaux aux libraires dans des conditions acceptables. Depuis, plus de librairie française à Vienne… mais les travaux n’ont toujours pas débuté !

 

(*) Pour se faire une idée du personnage on peut consulter son compte Twitter (où il se présente comme « Conservative, EUphobe », abonné aux tweets de Marine Le Pen (MLP_officiel) et tweetant régulièrement ses sympathies pour le parti d’extrême droite UKIP), sa page professionnelle ou sa page Facebook. ci-dessous un florilège…

 

gtc gtb

GTaGT6 GT5GT3GT4GT2 GT1

22 mars 2014 - Posted by | Autriche, France | , , ,

Un commentaire »

  1. Beurk les dernières pages, et en tout cas merci pour l’article…
    Ceci dit, un petit mot pour insister sur le fait qu’ici comme ailleurs, la politique extérieure de la France sent bon le néocolonialisme prestigieux cocorico, et que concernant les profs virés, ici comme ailleurs si vous me passez la répétition, on les prend pour des gogos. Point d’expatriés ou détachés comme les directeurs et autres édiles d’ambassade, mais de vulgaires pions qui perdent leur numéro de sécu s’il leur vient l’idée de revenir en « métropole »… Il y aurait beaucoup à dire sur les « profs de FLE », dont j’ai été et suis encore partiellement, et franchement, les faits demeurent méconnus du grand public mais sont un miroir du rayonnement (coin coin prout) de la France à l’étranger, toute qualité de programmation culturelle mise à part…
    A suivre et bon vent!

    Commentaire par YoM | 22 mars 2014 | Répondre


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