Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Les « Jeux » de Sotchi vus d’Autriche : Geld über alles!

(c) Reuters/ Bader

Les 130 athlètes autrichiens avec le président Fischer, devant la statue de l’empereur François 1er d’Autriche, souvenir de la grande époque ! (c) Reuters/ Bader

L’argent n’a pas d’odeur, c’est bien connu, et dans un pays champion du secret bancaire, régulièrement considéré comme paradis fiscal (voir ici ou là sur ce blog), il serait dommage de ne pas se priver des JO de Sotchi pour gagner quelques centaines de millions d’euros. Alors que quelques chefs d’États ont décidé de ne pas venir à Sotchi (France, Allemagne, États-Unis…), l’Autriche envoie à la fois son président et son ministre des sports… qui est aussi le ministre de la défense, ce qui en dit long sur la conception du sport dans le pays (cf. ce billet). Pharaoniques, les Jeux de Poutine sont les plus chers de l’histoire (autour de 50 milliards de dollars contre 10 à Vancouver et 14 aux Jeux d’été de Londres). Ils servent le prestige du dictateur, témoignent de l’emprise géopolitique de la Russie sur le Caucase et surtout signalent au monde entier que malgré les atteintes criantes aux Droits de l’Homme – nouveaux goulags, opposants systématiquement envoyés en prison, loi contre la « promotion de l’homosexualité » etc. –, de nombreux pays occidentaux en sont à se plier devant le nouveau tsar. Et si l’Autriche est au premier rang des courbettes… c’est d’abord pour des raisons économiques.

Schranz-Putin

Les deux complices, Karl Schranz et Vladimir Poutine

Commençons par les personnages principaux. Le conseiller personnel de Vladimir Poutine pour l’organisation des « jeux » n’est autre que Karl Schranz, ancien skieur professionnel autrichien ayant obtenu de son vivant le statut de martyr après avoir été disqualifié des JO en 1968 et exclu en 1972. Avec Poutine, il a trouvé sa revanche sur le CIO, à véreux, véreux et demi. Dans un documentaire courageux d’Alexander Gentelev, Quand Poutine fait ses jeux, passé sur arte fin janvier, on découvre la grande complicité entre les deux hommes. On pense d’abord à la complicité des deux skieurs qui aiment se retrouver régulièrement à Sotchi ou Saint Anton (au Tyrol) pour descendre quelques pistes… mais les deux hommes sont surtout complices, au sens juridique, dans des cas de corruptions à l’échelle du pays le plus vaste du monde.

Karl Schranz explique avec presque quelques larmes de crocodile, que son cœur était pour la candidature de Salzbourg mais que son sens des  affaires l’a poussé à soutenir Sotchi, qui a obtenu les « Jeux » en 2007. A partir de cette date, ce ne sont pas moins de 40 entreprises autrichiennes qui ont travaillé pour les Jeux de Poutine, au premier rang desquelles l’entreprise de BTP Strabag (première du pays en chiffre d’affaire, fondée en 1848), à qui furent confiées à la fois la construction de l’aéroport et celle du village olympique (au total 412 millions de contrats). Notons que ce que la Russie donne d’une main à l’Autriche (l’argent issue de la corruption), elle le reprend de l’autre (lavé en Autriche) : l’oligarque russe Oleg Deripaska a curieusement augmenté sa part d’actionnaire de Strabag en la portant à 19,4%… deux semaines avant l’ouverture des JO (reuters). Pour les remontées mécaniques, c’est l’entreprise autrichienne Doppelmayr (fondée en 1892) qui a été retenue pour équiper 40 lieux différents (merci Karl pour les 250 millions de contrat !). Les journaux locaux du Vorarlberg, dans la partie orientale du pays, sont tout enorgueillis d’annoncer que ce fleuron de l’industrie alpine a construit le plus long et le plus rapide des téléphériques à trois câbles (vol.at).

En Autriche, personne n’a songé à boycotter les JO. Même Susanne Scholl, ancienne correspondante de la télévision nationale en Russie, arrêtée par le régime pour ses reportages sur la Tchétchénie, explique qu’on ne peut pas priver les athlètes de leurs jeux et que seuls les politiques devraient ne pas y aller (« die sportler sollen ihre spiele haben – die politiker sollen nicht hinfahren! », Facebook, 31 janvier, 18:12). J’ai tenté de lui rappeler que les JO ne servaient au mieux que l’industrie pharmaceutique dans le développement de nouveaux produits dopants et que les cobayes pouvaient fort bien remonter et descendre les pistes locales (l’Autriche est bien pourvue pour ces hamsters des temps modernes), mais rien n’y a fait. Comme si même les personnes les plus progressistes de ce pays avaient la mémoire très courte. L’arrestation aux JO de Turin, en 2006, de Walter Mayer, entraîneur de l’équipe autrichienne a déjà été balayée sous le tapis (voir cet article, « Quatorze suspensions à vie liées au scandale du dopage aux JO de Turin »).

(c) apa/ Fohringer

L’adoubement des 130 petits soldats avant leur départ pour la quête des médailles à Sotchi (comme au Moyen Âge !) (c) apa/ Fohringer

Et puis que voulez-vous, l’Autriche s’est régalée à la soirée d’ouverture : la grande diva austro-russe, Anna Netrebko, a si bien chanté ! Devenue autrichienne par procédure accélérée (dépôt de la demande en mars 2006, obtention de la nationalité en juillet sur décision ministérielle), cette chanteuse d’opéra est emblématique des petits (et grands) arrangements qui existent entre les deux pays. Selon Christian Lininger, correspondant de l’ORF à Moscou, l’Autriche a récupéré 1,4 milliards de contrats à Sotchi. Avec la belle voix de Netrebko, voilà de quoi célébrer pendant quelques années les relations austro-russes, au moins jusqu’à la coupe du Monde de foot de 2018, attribuée à la Russie et à l’occasion de laquelle l’Autriche entend déjà récupérer quelques juteux contrats.

Update: ne pas rater la vidéo de la première visite que Vladimir Poutine à faite à Sotchi. Parmi toutes les représentations étrangères il a bien sûr choisi la maison du Tyrol et de l’Autriche pour y retrouver son ami Karl Schranz. Poutine parle même allemand et se montre connaisseur des traditions locales.

Sources et compléments

PS / En ce qui concerne l’histoire des « Jeux Olympiques », l’affaire est entendue : sexisme (Coubertin s’oppose en 1912 à une « olympiade femelle »), colonialisme (le baron se définissait volontiers comme « colonial fanatique »), racisme (institutionnalisé aux JO de Saint-Louis, voir aussi le triste destin des courageux Etasuniens qui ont osé lever leur poing en 1968), antisémitisme (relire les propos de Coubertin sur la « haute finance israélite ») et bien sûr les différents types de fascisme : surtout allemand avec les JO de Berlin en 1936 (Coubertin écrivait qu’il admirait le Führer « intensément ») ou espagnol avec Juan Antonio Samaranch (nommé secrétaire des sports par Franco en 1967 et président du Comité international olympique de 1980 à 2001).  Sur l’histoire des JO abusivement appelés « jeux de l’ère moderne », alors que se référer à « l’ère médiévale » serait plus juste, voir

8 février 2014 - Posted by | Autriche, Sport | , , , , , ,

2 commentaires »

  1. Et quand on pense que Fischer & Faymann n’ont même pas daigné se rendre à l’enterrement de Nelson Mandela !
    La défense nationale ? Tu plaisantes. Ce n’est que du sport, justement, accompagné d’alcool et parfois de blagues assez douteuses, qu’on retrouve après sur YouTube. Merci la neutralité, qui évite à l’Autriche de consacrer à sa défense un budget conséquent. La neutralité, cela signifie très précisément : « Cela ne nous concerne pas. » (Cela = droits de l’homme bafoués, etc.) Arbeit macht frei, und Sport ist gesund. Basta.

    Commentaire par M. Stenger Gerhardt | 8 février 2014 | Répondre

  2. Pendant les Jeux Olympique, la trêve Olympique est de rigueur.
    Chaque pays doit oublier ses conflits et disputes envers les autres pays le temps des jeux et participer pleinement et sans arrière pensée à cette compétition sportive.

    Boycotter les Jeux Olympique, c’est rompre la trêve.
    C’est un signe triste et grave lancé au monde contre l’esprit olympique et la paix dans le monde.

    C’est utiliser les Jeux Olympiques comme arme de guerre alors qu’elle était utilisée dans le passé comme arme de paix.

    Commentaire par Olivier Orsel | 19 février 2014 | Répondre


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :