Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Crispations sur le Mali à l’Institut français de Vienne

A. Dubourg et G. Traoré

Une conférence intitulée « les crises sociales et la gestion environnementale dans les pays du Sahel : le cas du Mali » se tenait le vendredi 31 janvier au soir à l’Institut français de Vienne avec deux intervenants, Gaoussou Traoré, spécialiste de santé publique actuellement chargé, sur le plan sanitaire, de plus de 10 000 Maliens réfugiés à Mopti (120 000 habitants) et Alain Dubourg, président de l’Association pour le Développement Économique et Social en Afrique Francophone, association qu´il a créée il y a une dizaine d’années (cf. ci-dessous, présentations officielles des conférenciers).

M. Traoré a d’abord décrit la crise environnementale que subit le Mali en insistant sur ses origines sociales et culturelles. La modernisation du pays a eu par exemple des effets importants sur le statut des anciens et des chasseurs. Ces derniers bénéficiaient d’un rôle prépondérant dans la société, ils décidaient quand couper le bois, planter les semis, récolter ou ouvrir les périodes de chasse ou de pêche. Certaines de leurs connaissances étaient d’ailleurs le produit de l’observation de comportements animaux. La scolarisation, bien sûr souhaitable et nécessaire, n’a pas tenu compte de ces connaissances ancestrales et les savoirs traditionnels se sont retrouvés dévalorisés, parfois même rabaissés dans les catégories de sorcellerie ou d’ésotérique. Le développement de l’internet serait aussi à l’origine de mouvements de société profonds, allant dans le même sens (ce développement a peut-être été exagéré par le conférencier car selon ces données seuls 2% des Maliens ont un accès à l’internet).

Dans le traitement des déchets ménagers, les femmes âgées avaient souvent la responsabilité de l’évacuation des ordures. La modernisation a confié cette gestion aux municipalités mais aux dires du conférencier, les employés municipaux ne seraient que des néophytes souvent incompétents, alors même que 5000 diplômés sortent tous les ans des différentes filières, sans pouvoir trouver de travail.

Alain Dubourg, lui, s’est intéressé à la situation politique du pays, prenant pour point de départ à ses réflexions le fait que la population ait très majoritaire accepté le coup d’État du 21 mars 2012 mettant au pouvoir Amadou Haya Sanogo. Déjà en 2006, un collectif d’anonymes regroupés sous le nom de « Sphinx » dénonçait l’ATT-cratie, le népotisme et la corruption endémique qui caractérisaient le régime d’Amadou Toumani Touré, dit ATT. M. Dubourg considère la crise de 2012 comme étant la plus important de l’histoire du pays depuis son indépendance ; il avance six facteurs historiques pour tenter d’en saisir les enjeux.

  1. Le premier président du pays, Modibo Keïta, au pouvoir de 1960 à 1968, a orienté le pays vers le socialisme, réduisant le pouvoir des chefferies, mais son règne a été marqué par de graves dérives autoritaires. La lutte contre les grandes familles touaregs, marquée par les révoltes de 1963/64, trouve aujourd’hui des prolongements avec l’essor du Mouvement national pour la libération de l’Azawad.
  2. La dictature de Moussa Traoré, de novembre 1968 à 1991, explique le rôle actuel de l’armée, qui s’est considérablement enrichie à cette période, au détriment de l’État. Cette triste période marque aussi le début de la corruption massive dans le pays, toujours d’actualité.
  3. En 1991, le soulèvement est organisé par le général Amadou Toumani Touré (ATT) qui cède aussitôt le pouvoir à Alpha Konaré, élu en 1992 et réélu en 1997. M. Dubourg qualifie cette période de « printemps arabe précoce », notant toutefois que le Mali était alors sous la coupe des programmes d’ajustement structurels de la banque mondiale, ce qui a laissé le pays exsangue. La privatisation de la filière du coton, par exemple, a eu pour conséquence une réduction de moitié de la production de coton. L’économie nationale ne s’est pas encore remise de cette période.
  4. Selon le conférencier, le régime de cette période correspond à celui d’une démocratie de façade. C’est depuis les années 90 que les achats de votes et d’élus ont été systématisés. Sous Alpha Konaré, le  clientélisme a été érigé en système.
  5. Depuis les années 90, une véritable culture de compromis-compromission s’est installée. Le pays manque cruellement de contre-pouvoirs, en partie à cause de la distribution des postes subalternes à tous les partis susceptibles de construire une opposition.
  6. Les quinze dernières années ont été marquées en outre par une exacerbation des pratiques clientélistes.

Si le Mali est le troisième exportateur d’or en Afrique, après l’Afrique du sud et le Ghana, ce pays est aussi celui dont l’indice de développement humain a le moins progressé (182ème/187). Les inégalités de genre sont aussi parmi les plus importantes au monde (141ème/148) et l’analphabétisme touche 70 % de la population. L’économie informelle génère 77,5% des emplois à Bamako (comme à Cotonou) mais elle ne rapporte rien à l’État puisqu’aucune taxe n’est payée. Enfin, parmi les autres sources d’inquiétude, le Haut conseil islamique est entièrement aux mains des wahhabites qui ont réussi à contrer le projet de réforme du code de la famille.

Au cours de la discussion, le rôle de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, inféodée à la France, a été clairement critiqué (les positions d’Élisabeth Guigou, présidente de la commission des affaires étrangères française, ont été brièvement mentionnées).

La guerre au Mali est aussi une guerre pour le contrôle de la drogue et M. Traoré a rappelé l’existence d’avions chargés de cocaïne faisant la liaison entre la Colombie et son pays (cf. cet article).

Mali3

M. Steffan dans le rôle du censeur

Alors pourquoi ce titre, « Crispations sur le Mali à l’Institut français de Vienne » ? Tout simplement parce que parmi les trois questions que j’ai posées aux conférenciers, l’une concernait l’intervention française depuis 2013. L’attaché de coopération scientifique et universitaire, M. Jean-Luc Steffan, animateur de la soirée, a saisi rapidement le micro : « Alors non, on ne parlera pas de ça ce soir, les conférenciers ne répondront qu’à la première et à la dernière question. ». Comme je l’ai appris ensuite, en discutant après la conférence avec d’autres auditeurs, un sentiment de honte s’était répandu dans l’auditoire. Honte de la France, honte de cette diplomatie aseptisée qui fuit le débat, honte devant nos amis autrichiens et africains qui assistaient à une censure en bonne et due forme… alors que pourtant l’actuel ambassadeur de France en Autriche, Stéphane Gompertz, est loin d’être aussi mesquin : il a eu le courage de participer, le 21 mars 2013, à un débat organisé par le Forum Kreisky sur le thème « Mali : perspectives pour une reconstruction ».

PS / Signalons un nouveau site du Ministère des affaires étrangères, excellent, détaillant tous les projets bilatéraux entrant dans le cadre de l’aide française au Mali.

PPS/ Avec le temps de réaction propre à ce milieu, c’est le 4 décembre 2014 (plus de 10 mois après !) que M. Steffan m’a fait savoir qu’il ne souhaitait pas être en photo sur ce blog. C’est la raison pour laquelle à compter de ce jour son visage est flouté pour qu’il ne soit pas identifiable.

Notices biographiques des conférenciers sur le site de l’Institut :

  • Gaoussou Traoré est diplômé de l’École Normale Supérieure de Bamako (Mali), de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris, ainsi que de l’Institut International sur le Vieillissement de La Valette (Malte). Ancien Directeur National Adjoint des Affaires Sociales du Mali, il travaille depuis des années avec des chercheurs français et autrichiens sur des thèmes comme les relations entre les générations et les problèmes environnementaux. Il est actuellement Directeur Fondateur de l’Institut d’Études en Géronto-Gériatrie du Mali, « La Maison des Aînés », et Président de la Fédération Leo Lagrange pour le Mali et 11 pays francophones d’Afrique. Il est également auteur et co-auteur d´ouvrages scientifiques publiés au Mali, en France et en Autriche.
  • Alain Dubourg a été professeur d’anglais dans le cadre de la coopération technique en République Populaire du Congo (1969-1970), salarié d’Air France de 1971 à 2008. Syndicaliste, Secrétaire général de la CGT Air France. Diplômé de l’Université Paris I Sorbonne en économie, il est spécialiste en économie du transport aérien et chargé de mission auprès du directeur de la stratégie d’Air France. Il est actuellement Président de l’ADESAF (Association pour le Développement Économique et Social en Afrique Francophone) qu´il a créée en 2002. Cette ONG réalise des projets dans différents pays d´Afrique, pour le soutien de jeunes agriculteurs, la promotion d´écoles, la réduction de la pauvreté et le développement durable.
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2 février 2014 - Posted by | Uncategorized | , , , , ,

6 commentaires »

  1. tout à fait intéressant et nuancé!
    très documenté!
    on se demande en effet pourquoi une telle crispation soudaine?….

    Commentaire par jmlsegal@gmail.com | 2 février 2014 | Réponse

  2. quelle était plus précisement la question posée?

    Commentaire par p evrard | 2 février 2014 | Réponse

    • Je demandais à M. Traoré ce qu’il pensait de l’intervention française au Mali.

      Commentaire par segalavienne | 2 février 2014 | Réponse

  3. Merci de cet article très intéressant

    Commentaire par Anonyme | 2 février 2014 | Réponse

  4. J’y étais et sur le coup je n’ai rien compris a cette réaction aussi disproportionnée. Ce qui m’a fait bondir, retrospectivement, c’est le préambule de M Steffan qui se félicitait, a titre personnel, de permettre le dialogue entre le Nord et l’Afrique. Quel dialogue ? Prochaine conférence : les bisounours et Martine a la plage ? Juré ! Vous poserez toutes les questions que vous voudrez !

    Commentaire par Anonyme | 2 février 2014 | Réponse

    • Les conférences à l’institut sont nombreuses et variées et je ne me souviens pas, pour y être pratiquement toujours, de question censurée… mais il y a parfois des contextes qui dépassent le cadre même de la question.

      Commentaire par Claude Tasnon | 2 février 2014 | Réponse


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