Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Le grand sommeil

Andrä Rupprechter, nouveau ministre de l'agriculture

Andrä Rupprechter, nouveau ministre de l’agriculture

Le bâillement est sans doute la réponse la plus adaptée à l’annonce de la constitution du nouveau gouvernement autrichien, dévoilée au grand public le 13 décembre dernier après plus de deux mois de négociations portant bien davantage sur les noms et les ascenseurs à faire remonter que sur les idées ou les politiques à mettre en œuvre. Suite à la fin des « années Haider », marquées par une coalition entre la droite et l’extrême droite de 2000 à 2006, l’Autriche vit à nouveau depuis 2007 sous le régime traditionnel de la grande coalition, traditionnel car c’était déjà le cas sur deux longues périodes, 1945-1966 et 1987-2000. Alors que les deux grands partis, les sociaux démocrates du SPÖ et les chrétiens-conservateurs de l’ÖVP, n’avaient obtenu à eux deux, aux élections législatives du 21 septembre, que 50,9% des voix, score historiquement bas (voir mon analyse), les chefs de partis ont décidé de poursuivre dans la même voie, pour le plus grand bonheur de l’extrême droite qui risque bien, à ce compte, d’accéder au pouvoir aux prochaines élections.

Il n’y a eu aucun accord important entre les deux partis de la grande coalition et les journalistes ont eu du mal à trouver la moindre mesure importante dans le programme allégé de 124 pages censé guider les nouveaux anciens ministres dans leur action. Du coup, on entendait ce dernier week-end quelques énumérations de « mesurettes » au doux parfum surréaliste comme « les deux partis ont décidé que le détartrage dentaire serait remboursé par la sécurité sociale pour les enfants »… ce qui figure bien p. 65 de ce programme ! Sinon, le fait marquant est sans conteste la disparition pure et simple du ministère de la recherche et de l’enseignement supérieur, rayé d’un trait de plume pour devenir un petit secrétariat d’État au sein du ministère de l’économie. La « Bildung » si chère à Wilhelm von Humboldt, évoquant la formation générale de l’esprit et l’accomplissement humain, a bien laissé place à la très pragmatique « Ausbildung » qui ne relève que de la formation professionnelle au service des marchés (et ce n’est pas un hasard si les Britanniques ont précédé de cinq ans les Autrichiens sur cette voie en plaçant les universités au Department for Business, Innovation and Skills). Le recteur de l’université de Vienne a fait hisser un drapeau noir au fronton de son université (la plus grande université de langue allemande au monde et la plus ancienne). draponoir

En dehors de quelques permutations dont la pertinence échappe au commun des mortels (le ministre des affaires étrangères devient ministre des finances sans jamais avoir occupé de fonctions en rapport avec ce portefeuille), les ministres ont été reconduits et tout ce petit monde a prêté serment lundi 16 à la chancellerie sous le regard tantôt désabusé tantôt faussement enjoué du président Heinz Fischer. Faymann2-ptBien en peine de trouver une nouvelle impulsion dans ce gouvernement, la presse internationale s’est intéressée au cas du nouveau ministre des affaires étrangères, Sebastian Kurz, auparavant secrétaire d’État à l’intégration et âgé de seulement 27 ans. Lorsqu’il avait été nommé à l’intégration, le 21 avril 2011, certains s’étaient étonnés de ce choix car M. Kurz était le porte-parole des chrétiens-conservateurs au niveau du Land de Vienne pour la jeunesse, le sport et les affaires sociales… mais ne siégeait même pas dans la commission en charge de l’intégration. La plupart des Autrichiens qui disposent d’une mémoire politique (i.e. ne sont pas sous l’emprise du lavage de cerveaux quotidien qu’opèrent à leur insu les journaux gratuits et autre Kronen Zeitung) se Kurz_geil-ptsouviendront de Kurz comme le père de la « Geil-o-mobil », la voiture « chaudasse » (« geil » signifie aussi « bandant » (*)) qu’il conduisait dans tout Vienne avant les élections régionales de 2010 alors qu’il était président du mouvement de jeunesse de l’ÖVP. La vidéo ci-dessous est peut-être à rapprocher de celle des femmes ÖVP du Tyrol, commentée sur ce blog… et on notera la présence d’un véhicule Hummer peu écologique.

Avec un tel ministre des affaires étrangères, l’Autriche risque de se ridiculiser davantage. Déjà pour les cérémonies autour de l’enterrement de Nelson Mandela, le président Fischer avait déclaré rester à Vienne pour aider la grande coalition à mettre au point son nouveau gouvernement, la présidente du Parlement avait d’autres rendez-vous, le ministre des affaires étrangères devait sûrement potasser un livre du genre La finance pour les nuls avant de devenir ministre des finances et c’est un obscur président du conseil fédéral, Reinhard Todt, qui a été dépêché en Afrique du Sud le lendemain (!) de la cérémonie au stade de Johannesburg.

Sebastian Kurz (né en août 1986) apprenait encore à parler lorsque le Mur de Berlin tombait. Il a arrêté ses études et n’a jamais brillé par ses connaissances en politique étrangère. Lorsque, ce week-end, le quotidien Österreich lui demandait quels accents il voulait mettre dans la politique étrangère, sa réponse fut « Pour ce qui concerne mon approche, mon but c’est que le ministère continue de s’établir comme institution au service de tous les Autrichiens. On a 500 000 Autrichiens qui vivent à l’étranger et d’innombrables personnes qui font des affaires ou prennent des vacances dans le monde, ils doivent tous pouvoir utiliser le ministère des affaires étrangères comme ressource. » (cf. V.O.)  Gerhardt Stenger, un de mes très chers lecteurs (Autrichien vivant depuis  plus de vingt ans en France) m’a écrit, attendant mes commentaires au sujet de la nomination de Kurz « On n’a jamais signifié plus clairement au reste du monde qu’on s’en moquait éperdument »… et je crois qu’il n’a pas tort. En outre, placer le portefeuille de l’intégration, que Kurz conserve au ministère des affaires étrangères, relève d’une conception étrange de l’intégration, les immigrés relevant toujours de l’étranger (je sais, en France on a vu pire avec le Le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire).

Dernier point, deux des ministres chrétiens-conservateurs ont prêté serment en demandant de l’aide à leur dieu („So wahr mir Gott helfe“). Le ministre de l’agriculture, Andrä Rupprechter, a ajouté „…und im Angesicht des heiligen Herzen Jesu Christi“ (quelque chose comme « et au nom du sacré cœur de Jésus Christ »), signe d’obédience explicite aux catholiques intégristes du Tyrol (en référence au pantyrolisme d’Andreas Hofer). Ce dernier a pris possession de son ministère en compagnie d’un orchestre de cuivre (Blasmusik) des plus traditionnels.

Avec ce nouveau gouvernement, l’Autriche se caricature elle-même. La plupart des citoyens baillent mais au milieu de ces bâillement, on distingue un frottement de mains, celle du leader d’extrême droite Heinz-Christian Strache qui déclarait cette semaine à l’Assemblée que pour ce nouveau gouvernement, on peut appliquer la « présomption d’incapacité » aux moindres  réformes („für diese Regierung gilt die Unfahigkeitsvermutung“).

(*) Fin traducteur, c’est Gerhardt Stenger qui m’a proposé « chaudasse » et envisage même « véhi-cul de l’ÖVP » ou « sexymobile », merci à lui.

Sources et compléments

19 décembre 2013 - Posted by | Autriche, Catholicisme, Laïcité | , , , , , ,

3 commentaires »

  1. Article comme toujours fort instructif.Mais ce n’est la la première fois que vous dites que
    l’extrême droite a toutes les chances de revenir aux prochaines éléctions.Là, j’aimerais
    comprendre un peu mieux pourquoi ! Le gouvernement français est et est de + en +une caricature…sans que l’on puisse croire à une victoire du FN qui est d’actualité….
    Alors merci pour précisionsou explications

    Commentaire par Guillaume | 19 décembre 2013 | Répondre

    • Merci Guillaume. Et bien l’extrême droite est à près de 30% et que ce soit à l’ÖVP ou au SPÖ, certains envisagent sérieusement une alliance avec eux, comme il y en a déjà eu au niveau fédéral (2000-2006) ou au niveau des Länder. (Carinthie).

      Commentaire par segalavienne | 19 décembre 2013 | Répondre

  2. Salut Jerome!
    Dur comme toujours😉
    Concernant Kurz, j’ai cru comprendre qu’il avait un bon bilan a Vienne.
    Enfin, cette maladresse de début ne froisse pas tant de monde, et c’est deja ca dans ce poste si sensible.
    A bientot

    Commentaire par Jeff | 22 décembre 2013 | Répondre


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