Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

L’histoire du braconnier ou « du fait divers au fait social »

OLYMPUS DIGITAL CAMERADans la nuit du 16 au 17 septembre, un homme force un barrage de police. Il est aussitôt pris en chasse, s’arrête, gare rapidement sa voiture en contrebas, sort son fusil, se met en position de tir et abat un policier. Il exécute de la même manière un homme de l’équivalent autrichien du SAMU, venu porter secours au policier. Il poursuit sa route avec la voiture du policier tué, se réfugie dans sa ferme, tue deux autres représentants des forces de l’ordre puis, complètement cerné, il se suicide.

Le lendemain un mot associé à « folie meurtrière » (Amok) ou « massacre » barre la une des journaux, c’est « braconnier » (Wilderer). OLYMPUS DIGITAL CAMERAOLYMPUS DIGITAL CAMERAPourquoi accorder une telle importance à cette qualité de l’assassin. Visiblement, « braconnier » équivalait ici à « meurtrier », « pédophile » ou « violeur ». Beaucoup de morale et de pathos dans le terme. En France, la figure du braconnier est plutôt populaire, les plus cinéphiles se souviendront peut-être de la bonhommie du personnage de Marceau dans La Règle du jeu de Jean Renoir (1939). D’où vient alors la haine dont les braconniers semblent faire l’objet en Autriche ?

En lisant en détail les journaux, on comprend que la police avait préparé un barrage routier pour arrêter un simple braconnier et que trois membres des forces spéciales, les redoutables « cobras » (mélange du GIGN et du RAID), avaient été dépêchés sur les lieux du barrage pour prêter main forte aux policiers. Il apparaît que dans cette zone de la Basse-Autriche, des actes de braconnage avaient été signalés depuis huit ans. En 2012, on comptait déjà dix cerfs abattus illégalement et décapités, le ou les braconniers laissant pourrir le cadavre de l’animal et partant avec le trophée (les bois). A première vue, pas vraiment de quoi alerter les troupes « Cobra »… seulement, pour les chasseurs, la haine était trop forte. En 2005, près de Lilienfeld un chasseur avait été attaqué au couteau. Les associations de chasseurs, très influentes, ont tenté de faire qualifier comme « tentative de meurtre » ce qui ne relevait que de coups et blessures volontaires. En vain. Le chef de la sécurité en Basse-Autriche, Franz Prucha, s’est alors rendu auprès du responsable des « Cobras », Bernhard Treibenreif, lui-même chasseur. Ce dernier fut rapidement convaincu et il faut préciser ici qu’en Autriche, en dehors de Vienne, la chasse n’est pas qu’un loisir mais bien un élément essentiel du tissu social. C’est à la chasse qu’on rencontre les gens qui seront utiles pour la carrière, les démarches administratives ou encore la politique. Il arrive d’ailleurs que l’ambassade de France en Autriche s’occupe d’organiser des parties de chasse pour des hôtes VIP (par exemple, il y a encore quelques années, pour Valéry Giscard d’Estaing).

Le pouvoir des chasseurs est grand et s’articule avec une collaboration totale avec la noblesse et l’Église catholique. L’Église et la chasse ? En Autriche, l’Église catholique est le premier propriétaire terrien après l’État (avec quelques « grandes familles » comme les Liechtenstein, Esterházy ou Mayr-Melnhof-Saur). Toutes les forêts autour d’Annaberg et St.Egyd, les lieux du drame évoqué ci-dessus, appartiennent ainsi à l’abbaye de Lilienfeld. Les curés bénissent souvent les armes de chasse et chaque année, le 3 novembre, des messes de Saint-Hubert (Hubertusmesse) sont organisées un peu partout dans le pays.

Le sociologue Roland Girtler, en poste à l’université de Vienne, a consacré de nombreux articles au braconnage, ainsi qu’un livre, à ces « rebelles sociaux ». Il décrit en détail l’histoire du braconnage en Autriche et aborde dans des chapitres indépendants des faits précis comme le meurtre de Pius Walder, en septembre 1982, dans la partie orientale du Tyrol. Le chasseur Johann Schett avait abattu le braconnier d’une balle dans la nuque, lorsque ce dernier tentait de fuir. Il fut condamné pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner à seulement trois ans de prison, peine qu’il ne purgea qu’à moitié. Là encore, le curé du village soutint le tueur contre la famille du braconnier (Girtler 1988, p. 152-154).

Bien entendu, le braconnier Alois H. de 2013 a tué quatre personnes et la haine suscitée est plus facile à comprendre que celle qui a conduit à l’assassinat de Pius Walder. La photo diffusée trophees-ptpar la police de la salle de ses trophées a suscité des commentaires abjects… mais, avec permis de chasse ou sans, la différence est-elle si importante ?

Y a-t-il une grande différence entre la façon dont on traite un braconnier (fut-il criminel), en 2013 et au XVIIème siècle, avec ce « masque de la honte » ?

(Meighörner 2008, p. 15)

(Meighörner 2008, p. 15)

Compléments

Références

  • U. Kramar-Schmid, O. Lahodynsky et M. Staudinger, „Allein auf weiter Flur“, profil, 23.09.2013, 12-17.
  • A. Wetz, „Grundbesitz: Wem gehört Österreich?“, Die Presse, 18.6.2011.
  • G. Meinhart, „Die neuen Wildschützen“, Die Presse, 13.11.2010.
  • R. Girtler, Wilderer – Soziale Rebellen im Konflikt it den Jagdherrenn, Landesverlag, 1998.
  • W. Meighörner [Hrsg.], Wilderer, Haymon Verlag, Tiroler Landesmuseun, Innsbruck, 2008.

26 septembre 2013 - Posted by | Uncategorized | , , ,

8 commentaires »

  1. intéressant de réfléchir à ces influences dont on ne mesure pas la portée…
    l’eglise et la chasse,je n’avais jamais pensé les rapprocher!

    Commentaire par jmlsegal@gmail.com | 26 septembre 2013 | Répondre

  2. Il est intéressant de discuter dans les régions de chasse avec les chasseurs locaux sur la répartition des zones de chasse,la hiérarchie sociale s’y reflète complétement et permet de comprendre les dynamiques de conflit.

    Commentaire par Anonyme | 30 septembre 2013 | Répondre

    • Merci pour ton intérêt. Effectivement, il y aurait là un vrai sujet…

      Commentaire par segalavienne | 30 septembre 2013 | Répondre

  3. Je suis un peu choquée de voir disserter de la sorte avec une recherche basée visiblement sur la lie des quotidiens autrichiens…..
    Une recherche professionnelle aurait montré qu’ il y avait de bien quoi alerter le EKO cobra qui était à la recherche d’un homme sévissant de manière diverses (bien au dela du simple braconnage) dans cette région. Les cobras étaient donc alertés car ils étaient là en routine.
    Si une critique de la chasse était le but (ce que je comprends) il me semble très déplacé d’utiliser pour cela un fait-divers ayant entrainé la mort de 4 personnes et endeuillé des familles

    Commentaire par Marie.S. | 7 octobre 2013 | Répondre

    • La recherche a été provoquée par « la lie des quotidiens autrichiens » mais elle s’est appuyée sur les ouvrages cités en référence de l’article, surtout le livre de R. Girtler et celui dirigé par W. Meighörner. Le but de l’article n’est pas du tout la critique de la chasse (ou sinon de façon marginale) mais de montrer comment la tension séculaire qui existe, en Autriche plus qu’ailleurs, entre chasseurs et braconniers se trouve ravivée lorsque les propriétaires de fôrets, souvent l’Eglise catholique et les « grandes familles », disposent de moyens directs pour faire pression sur les forces de l’ordre. Dans le cas qui nous occupe ici, je ne sais pas à quoi vous faites allusion pour justifier la présence des unités « Cobra » lors d’un barrage de police. A ce moment-là, les forces de l’ordre étaient à la recherche d’un braconnier qui avait tué une dizaine de cerf en dix ans et une hypothèse les amenait à penser qu’un attaque à l’arme blanche pouvait être corrélé à ces faits délictueux. Si vous avez d’autres informations (non issues de « la lie des quotidiens autrichiens »), je serais ravi de les porter à la connaissance des lecteurs.

      Commentaire par segalavienne | 7 octobre 2013 | Répondre

  4. Merci de votre réponse et de la possibilité de développer ma pensée!

    Depuis qui’il y a des chasseurs, il y a eu de braconneurs je pense, comme vous le notez les visions sont cependant bien différentes entre les deux pays.

    En France le braconnage (est/était) une infraction et non un délit jusqu’en juillet 2013. En Autriche le §138 StGB qualifie le braconnage sévère de crime (Verbrechen).
    La chasse y est aussi totalement réglée de manière différente.
    La présence du Cobra n’a donc rien à faire avec quelques pressions ou des tensions séculaires, c’est un peu de la mauvaise foi même de dire cela. Cela fait partie de leurs attributions de rechercher des criminels potentiellement dangereux et donc potentiellement armés avec entre autres des munitions de 3.08 (arme de chasse) dont on ne sait la provenance, (erhöhtes Gefährdungspotential). Ils étaient donc à la rechecherche d’un criminel armé et pas d’un braconnier sorti d’une image d’Epinal avec ses collets tendus , tels que nous en les voyons en France.

    Ce braconneur tuait et laissait les bêtes (plus de 10 malheureusement) sur place, tirait parfois à partir de sa voiture avec différentes armes à feu. Rien à voir avec un chasseur qui utilise l’animal en entier et agit en régulateur.
    Pour moi personnellement cela semble dangereux et j’espère foncièrement que la police agit dans ce genre de cas sans que « des moyens directs de pression » soient utilisés.

    Par ailleurs « le barrage » n’était pas fait pas les cobras mais par la structure régulière de police.

    Donc si ce cas avait vraiment été motivé de manière politique ou par des puissants, il n’y aurait pas eu que 3 cobras mis sur cette affaire mais les 13 prévus dans le concept de recherche….et ce pour des raisons d’économie et budgetaire comme on pouvait le lire dans plusieurs médias sérieux. (cf lettre anonyme APA)

    Commentaire par Marie.S. | 7 octobre 2013 | Répondre

    • Merci à vous pour ce complément qui appelle deux remarques, l’une factuelle, l’autre à portée plus philosophique, ainsi qu’un commentaire.
      – Vous écrivez

      Par ailleurs « le barrage » n’était pas fait par les cobras mais par la structure régulière de police. Donc si ce cas avait vraiment été motivé de manière politique ou par des puissants, il n’y aurait pas eu que 3 cobras mis sur cette affaire mais les 13 prévus dans le concept de recherche…

      Alors Cobra dès le début (en soutien du barrage de police) ou pas ? D’après mes sources OUI, et même « que trois au lieu de 13 », comme vous semblez en convenir.
      – Pour vous, comme la loi autrichienne assimile le braconnage aigu à un crime (§138 StGB), il est normal que la police mette les mêmes moyens que pour un autre type de crime. Je fais moi une différence, que je qualifierai de « philosophique » sans prétention aucune, entre légalité et légitimité. Il est sûrement légal de mettre en place un barrage routier et d’utiliser les unités cobra (trois membres au départ) pour une dizaine de cerfs tués… mais à mes yeux cela n’est pas légitime ! De même (je cherche à me faire comprendre) il est légal de mettre une amende de 36 EUR à un cycliste qui prend un sens-interdit, mais ce n’est pas légitime que le montant soit le même pour un automobiliste (qui met la vie d’autrui en jeu). Parfois les lois ne sont pas légitimes (cf. détentions arbitraires à Guantánamo etc.)
      Pour les crimes de pédophilie dans l’Eglise (Groer comme mot clef mais la commmision Krasnic, bien que liée à l’église, a recensé des centaines de cas, certains sont détaillés sur ce site), avez-vous lu qu’il y ait eu le moindre barrage de police sur les routes pour arrêter un curé pédophile ou un directeur d’internat catholique pédophile ? Pourtant il y a bien eu des crimes, des centaines d’enfants en ont été victimes. Bon d’accord, ce ne sont pas cerfs… mais qu’est-ce qui vous semble le plus grave ?
      – Ma remarque pour finir : vous pensez que les chasseurs sont des gentils bonhommes qui régulent la faune et mangent toute la viande des animaux qu’ils abattent. C’est une belle légende ! La cruauté des chasseurs peut être sans borne. Cf. http://www.youtube.com/watch?v=R9Hd5n74SOk pour une des histoires récentes (tous les chasseurs regardaient sans intervenir). Et je ne parle pas de la chasse à courre qui nous rappelle combien certains n’ont pas évolué beaucoup depuis Néanderthal. Que le braconnier tire de sa voiture ou planqué derrière un arbre, quelle différence ? Qu’il accroche les bois des cerfs qu’il tue dans la salle à manger d’un Gasthaus (wie schön!) où qu’il les entassent dans on bunker, vous croyez vraiment que cela fait une grande différence ? Dans le premier cas on se souvient plus facilement des films de Walt Disney, c’est vrai… mais quand on réfléchit ?
      Bien cordialement,
      JS

      Commentaire par segalavienne | 7 octobre 2013 | Répondre

  5. Vos recherches sur les chasseurs et les braconniers Français ou Autrichiens, aussi intéressantes soient-elles, me semblent bien futiles en pareille circonstance.
    Un chasseur, et je sais de quoi je parle, répond avant tout à un instinct de prédateur au sens premier du terme, un braconnier je le suppose parfois aussi ? sauf que ce dernier refuse de se soumettre à la moindre loi applicable et privilégie souvent le seul trophée, qui le motive avant tout par sa valeur marchande.
    Un chasseur paie pour exercer sa passion, un braconnier se fait payer en retour !… Cet article ne parle ni de l’une ni de l’autre de ces catégories, mais d’un meurtrier et de surcroît un grand malade incurable !!!
    Pris en flagrant délit de nombreux bracos se laissent interpeller, purgent leur peine, paient les amendes et se calment ou non. D’ailleurs un dicton stipule, aussi bien en France qu’en Autriche, que ce sont les meilleurs braconniers qui finissent par faire les meilleurs gardes …
    Rarissimes heureusement sont les fou furieux qui font 4 morts avant de s’infliger cette peine capitale à eux mêmes.
    En aucun cas ils ne peuvent relever de la seule police de la chasse, la mettre seule en première ligne en de pareille circonstance serait une faute lourde, elle doit se faire accompagner des forces de gendarmerie voire plus … et même dès lors le risque zéro n’existera jamais, puisqu’un tel déferlement de violence reste imprévisible.

    Il est certes un devoir d’informer lorsque de tels cas se produisent, mais aussi de se garder de faire tout amalgame, ni morale.

    Cordialement à tous.
    Hérès.

    Commentaire par Hérès | 5 décembre 2013 | Répondre


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