Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

L’histoire brune des rues de Vienne

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En avril 2012 l’événement était sensationnel : une partie du Ring, le prestigieux boulevard circulaire délimitant le centre historique, sur lequel on trouve la mairie, le parlement ou encore l’opéra et l’université, était renommé. Karl Lueger (1844-1910), l’ancien maire de Vienne dont le succès politique reposait en grande partie sur son antisémitisme avait perdu son morceau de « Ring », renommé en « boulevard de l’université » (cf. ce billet). Depuis, les noms de rues ont fait l’objet de batailles politiques, et la droite qui avait perdu Lueger a tenté de prendre Karl Renner (1870-1950) aux sociaux-démocrates en raison du soutien de ce dernier à l’Anschluss et à ses propos antisémites.

La ville de Vienne avait chargé dès 2011 une équipe d’historiens placés sous la direction d’Oliver Rathkolb de se pencher sur les 4359 noms de rues, boulevards, parcs, impasses ou places se référant à des personnalités, au regard de leur implication dans la période austro-fasciste (1934-1938) ou nazie. Le rapport de 350 pages propose trois catégories : les noms qui « nécessitent des discussions intensives » (28), puis ceux qui « nécessitent des discussions » (56) et enfin les noms de personnes qui ont mis à mal les principes démocratiques (75).

Avec ces trois catégories, ce ne sont pas moins de 159 biographies qui ont fait l’objet de recherches (cela donne un ratio de 3,6% de noms qui posent problème). Parmi ceux-ci, une seule femme ! Il faut dire que sur l’ensemble des 4359 noms, il y a 92% de noms masculins.

A titre d’exemple, on consultera (pp. 97-100) le cas traité par Birgit Nemec de la « Porschestrasse » (d’après Ferdinand Porsche, 1875-1951, fondateur de la marque de voiture du même nom). Étudiant de l’université technique de Vienne, devenu membre du NSDAP dès 1937, Porsche obtint le rang de SS-Oberführers (avec le Totenkopfring). Il fut aussi un pionnier dans l’utilisation « économique » des détenus des camps. C’est après avoir travaillé pendant la guerre pour Volkswagen (2/3 des véhicules produits par des esclaves) qu’il a fondé la marque Porsche, en 1948. En 1945, Porsche  avait été condamné à 22 mois de prison en France (il avait fait déporter des directeurs de Peugeot), mais il fut libéré sous caution en août 1947. On trouve dans ce rapport des sportifs, des chefs d’entreprise, des écrivains, des musiciens (comme Herbert von Karajan)… et bien sûr des hommes politiques.

En réaction à ce rapport, les Verts qui sont en général les seuls à avoir une attitude intransigeante face au passé nazi du pays (contrairement aux chrétiens-démocrates et aux sociaux-démocrates), ont proposé que les prochains noms soient attribués prioritairement à des femmes et qu’une rue soit dédiée à Marcus Omofuma, Africain assassiné par des policiers autrichiens en 1999. Le groupe IG-Kultur réclame lui, non sans raison, qu’une rue soit attribuée à la musicienne peintre et écrivaine rom Ceija Stojka. On n’a pas fini de s’intéresser aux noms de rue dans le pays et les plaques explicatives devraient bientôt se multiplier (comme celle obtenue de longue lutte dans le cas de Rudolf Spielmann, cf. ici).

Sources

8 juillet 2013 - Posted by | Autriche | , , ,

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