Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Espoir et désespoirs

Nelly

Nelly N., jetée sur les voies du métro le 5 janvier dernier

UPDATE à la fin de l’article

La dernière semaine fut très mitigée en Autriche. D’abord, il y eut les élections régionales du 3 mars, en Basse-Autriche et en Carinthie, fief de l’extrême droite depuis la fin des années 1980. Dans ce dernier Land, bonne surprise, le FPK lié au sémillant Heinz-Christian Strache est passé de 45 à 17% mais il ne faut pas oublier que l’autre parti d’extrême droite, le BZÖ, a obtenu 6% des voix et que le parti populiste « Team Stronach » (le nom de son chef est dans le titre du parti) a remporté 11% des suffrages (résultats). Cela fait tout de même 34% pour les populistes de droite (cf. sur ce blog, un billet à ce sujet) ou d’extrême droite (11 points de moins qu’en 2009). Le gouverneur du Land sera donc social-démocrate et non plus d’extrême droite, ce qui est une bonne chose. Seulement, les électeurs se sont-ils vraiment détournés de l’idéologie xénophobe ou souhaitaient-ils seulement sanctionner un parti lourdement impliqué dans différents scandales financiers ? Le même jour, le FPÖ de Strache passait de 10 à 8% en Basse-Autriche (résultats).
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Pas sûr qu’il y ait de quoi signaler la fin de l’extrême droite, comme le fait en ce dimanche 10 mars l’hebdomadaire profil qui d’ailleurs légitime implicitement ces partis avec l’appellation « Rechte » ou lieu de « Extremrechte ».

Alors que certains bien-pensants se réjouissent de cette cuisante défaite électorale, on ne les entend pas commenter l’actualité judiciaire. Le 7 mars, un homme de 51 ans qui avait jeté sur les voies du métro une Kényane après avoir prononcé des insultes racistes… a été condamné à un an de prison avec sursis ! Le procureur a fait appel donc le jugement n’est pas définitif mais il en dit long sur un état d’esprit où le racisme est pour le moins toléré. L’affaire (décrite ici) remonte au samedi 5 janvier 2013. Deux femmes noires attendaient le métro à la station Taborstrasse. L’une des deux, une Ghanéenne de 39 ans, téléphonait. Un électricien autrichien de 51 ans qui était sur le quai avec sa compagne s’est senti importuné et a commencé à l’insulter, tenant des propos racistes. L’autre Africaine, une Kényane de 36 ans, a tenté de s’interposer pour faire descendre la tension… et le brave électricien, bien propre sur lui (pas un skin head) l’a tout simplement frappée à plusieurs reprises au visage avant de l’envoyer, sciemment (« mit voller Absicht » selon le rapport) sur les voies du métro. Le brave homme a alors tranquillement pris la fuite avec sa compagne, 30 secondes (!) avant le passage du métro, laissant la Kényane hurlant sur les voies avec le talon brisé. Elle ne dut son salut qu’à un autre voyageur qui eut la présence d’esprit de briser la poignée permettant d’actionner un signal d’alarme. Le métro s’est arrêté à une centaine de mètres de la femme en état de choc. Le 7 mars, la juge Gerda Krausam a refusé de considérer qu’il y avait tentative de meurtre, seulement coups et blessures. De même, le contexte raciste n’a pas été évoqué au tribunal… où la victime a dû se présenter avec un plâtre couvrant encore son pied jusqu’au genou. Les commentaires des internautes sous l’article du quotidien conservateur Die Presse sont (une fois de plus affligeants. Comme quelques amis de la victime (également africains) ont manifesté leur émotion dans la salle, au moment de l’annonce du verdict, on peut lire parmi les 400 (!) commentaires des doux messages comme « Maintenant on en est là ! Des cueilleurs de coton organisent des tumultes ! » (Jetzt sind wir soweit! Baumwollpflücker veranstalten Tumulte!, The_Maxwell, 08.03.2013 19:07). L’internaute Cervello à 19:01, demandait à ce qu’on vérifie les titres de séjour des amis et sympathisants de la victime, ainsi que leur niveau d’allemand, car ils ont lancé « no justice no peace » dans une autre langue que l’allemand (« Haben diese Leute eigentlich in Ö. eine Aufenthaltsbewilligung und wovon leben sie? Wie steht es um ihre Deutschkenntnisse? »). Ce dernier commentaire a reçu 26 approbations (« + ») et seulement deux critiques négatives, « -« , dont la mienne ! Et dire que ces forums sont modérés…

Si la lecture des forums des quotidiens renseigne bien sur la mentalité autrichienne (cf. ce billet sur l’antisémitisme profond lorsque des incendies ravageaient une forêt israélienne), il ne faut pas négliger non plus les sondages. Un sondage paru le samedi 9 mars concerne l’Anschluss, 75 ans plus tard (les nazis sont entrés en Autriche le 12 mars 1938, Hitler fut acclamé sur la Heldenplatz trois jours plus tard). 61% des Autrichien-ne-s interrogé-e-s souhaitent un « homme fort » à la tête du pays (mon billet au sujet du cas « Stronach »). A la question de savoir si les aides de l’Etat doivent être réservées aux ressortissants du pays, 57% des sondé-e-s répondent que c’est tout à fait normal (« absolut in Ordnung »). A part ça ? 42% estiment que sous Hitler, tout n’était pas si mal (« Unter Hitler war nicht alles schlecht »). 46% pensent encore que l’Autriche fut la première victime de la Seconde Guerre mondiale (contre 53% qui pensent que l’Autriche s’est volontairement rattachée au Reich). Enfin, quant à savoir s’il faut encore traiter l’histoire de cette période, 61% pensent que cette période est suffisament abordée (contre 39% qui pensent qu’il y a encore des carences dans ce domaine). Au sujet des restitutions et dédommagements, 57% pensent que les victimes ou leurs descendants ont été assez dédommagés, 42% pensent qu’il y a encore des cas à traiter. Si l’on peut déceler quelques espoirs au niveau du comportement électoral, il y a manifestement encore trop de raisons de désespérer.

Update: quelques éléments de comparaison, au sujet de la sentence, rappelés par Florian Klenk (rédacteur en chef de l’hebdomadaire Der Falter)

  • Un manifestant qui avec son vélo avait heurté le genou d’un policier (et l’avait ainsi blessé) a été condamné à 9 mois dont 3 sans sursis.
  • Un Tchétchène qui avait volé un pull d’une valeur de 35 € au magasin H&M a été condamné à 3 mois sans sursis
  • Un policier qui avait tiré à deux mètres, dans un supermarché, dans le dos d’un jeune de 14 ans, le tuant, a écopé de 8 mois avec sursis (cf. ce billet sur ce blog).
  • Les policiers qui ont torturé un Africain ont été condamnés à 8 mois avec sursis (cf. ce billet sur ce blog).

Compléments

10 mars 2013 - Posted by | Antisémitisme, Autriche, Judaïsme, Mémoire, Nazisme | , ,

Un commentaire »

  1. Madame, Monsieur,

    J’espère que vous écrire en français ne nuira pas à mon propos.
    J’ai eu l’occasion, lors du week-end du 16 et 17 mars passé à Vienne, de prendre connaissance des articles de presse parus à l’occasion du 75 ème anniversaire de l’Anschluss.

    – Plusieurs points me sont problématiques concernant le sondage largement diffusé :

    a) l’anschluss a-t-il déjà été « commémoré » auparavant, lors du 20ème anniversaire, du 40ème, 50ème ?

    b) les résultats du sondage indiquent qu’une grande partie de la population, plus de 40%, estime « que c’était mieux sous hitler ».
    Quelle était donc la question posée pour obtenir une telle réponse ?
    Cette réponse semble gommer toute mémoire des crimes contre l’humanité commis par le nazisme et tous ceux qui s’y sont associés, dont la population autrichienne dans sa majorité (mais j’y viendrai dans le sujet suivant).
    Cette réponse donne à penser que la population d’Autriche a vécu hors de la seconde guerre mondiale, hors de toute responsabilité, hors de toute connaissance des crimes cités plus haut. Comment une population entière peut-elle nier ou être maintenue dans le déni de crimes condamnés par la communauté internationale depuis 1945, soit 68 ans ?
    Tant d’années ne sont-elles pas suffisantes pour avoir enfin un regard critique sur cette période tragique ?
    Y aurait-il tant de difficulté à assumer ce passé qu’il n’est toujours pas possible d’en parler les yeux ouverts ?
    Il est de la responsabilité des politiques, des historiens, des journalistes de faire de la pédagogie. J’ai lu que des efforts étaient entrepris, à l’Université, à l’Opéra, pour établir la réalité des faits sur l’adhésion au nazisme des institutions autrichiennes. Mais Karl Lueger, artisan actif des prémisses dont s’est nourri hitler (cf Le Rider, p.246 de sa thèse « Modernité viennoise et crises de l’identité » PUF 1990) a toujours sa statue et la place à son nom près de Stadtpark.

    c) A qui cette question était-elle posée ? A ceux qui ont connu cette époque ? Ils doivent être très âgés et donc plus très nombreux.
    A l’ensemble de la population ? Sur quel ressenti les sondés fondent-ils leur réponse puisque la plupart des autrichiens n’a pas vécu cette période. Expriment-ils ainsi ce qui leur a été transmis par leurs ascendants, parents, grand-parents, les médias ?

    – L’utilisation d’une photo dans les journaux Der Standart et Die Presse est également pour moi problématique, notamment par le texte qui lui est associé dans Die Presse.
    Il s’agit de la même photo reprise par les deux journaux, montrant l’arrivée d’hitler en voiture sur le Ring. Le titre de Die Presse mentionne « l’annexion » de l’Autriche. Pourtant, ce cliché montre clairement une foule pacifique, accueillante, qui paraît satisfaite sinon en liesse, qui salue l’arrivant, l’acclame peut-être. Pourquoi entretenir avec ce mot d’annexion un mensonge, qui commence par ailleurs à être abandonné, celui de l’Autriche victime.
    Lorsque je vois les chars russes à Prague, l’armée chinoise au Tibet, je peux penser qu’il s’agit d’une annexion, qui évoque la force contre la volonté d’un peuple. Ecrire ce mot d’annexion pour l’Anschluss est contraire à la responsabilité de la presse d’informer sans propagande, et au sujet du nazisme, de rétablir la réalité des faits. La contradiction entre la photo et son commentaire est telle qu’elle met en évidence une volonté de dénaturer la réalité, pourtant tellement perceptible, visible, exprimée par les visages et les attitudes. A moins que ce ne soit l’inconscient des journalistes qui exprime… un acte manqué ? Ne sommes-nous pas au pays de Freud ?

    L’Autriche se grandira à faire la lumière sur son passé nazi, à le faire connaître et l’accepter pour mieux le condamner. Il n’est pas possible de condamner ce qui est dissimulé, caché, celé.

    Je vous remercie de votre attention, si vous m’avez lu, et vous laisse toute liberté pour l’utilisation de ce message.

    Avec mes meilleures salutations, d’un amateur de Vienne qu’il préfère débarrassée de ses vieilles turpitudes.

    Louis-Albert Serrut
    Docteur en Sciences humaines Panthéon Sorbonne.
    Auteur, réalisateur. Paris.
    mob : 06 64 37 39 89

    Commentaire par Serrut | 27 mars 2013 | Répondre


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