Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Un témoin du siècle, à Vienne

Peter Melvyn (Vienne, décembre 2012, photo JS)

Complément : Peter est décédé le 14 août 2014, je dédie ce texte rédigé en décembre 2012 à sa mémoire, sa famille et ses ami-e-s.

Souvent à Vienne, lorsque je croise des personnes âgées, je me plais à imaginer leur passé. Une femme octogénaire de mon immeuble m’avait ainsi raconté les bombardements de la Seconde Guerre mondiale dans la rue où nous habitons et, pour me remercier de mon écoute m’avait même offert une photo de notre immeuble au début du siècle. Récemment, j’ai fait la connaissance d’un homme qui m’a encore davantage impressionné. Il participait le mois dernier à une manifestation des Femmes en noir, pour soutenir les Palestiniens vivant sous les bombardements israéliens (j’en ai rendu compte ici, faisant part de mes réserves). Cet homme qui tenait fièrement sa banderole… est âgé de 91 ans et se nomme Peter Melvyn. Il est né à Vienne en 1921, dans une famille juive installée dans un quartier bourgeois du neuvième arrondissement, Alserstrasse (ma famille Segal vivait à quelques centaines de mètres de là, dans le même arrondissement).

Comme dans beaucoup de familles de ce milieu, Peter apprend le français à l’aide d’une gouvernante suisse, et ce dès l’âge de cinq ans. C’est également très tôt que la conscience politique du jeune Peter se forme, au-delà de son athéisme revendiqué. Le dimanche, il est confié au mari d’une des deux bonnes qui travaillent pour la famille, un ouvrier au chômage, cultivé et autodidacte, qui lui fait découvrir tous les musées de la ville, lui parle de socialisme et l’amène à des manifestations du parti, à des conférences ou encore voir des films. Peter découvre les bibliothèques ouvrières qui existaient dans chaque arrondissement de Vienne et se met consciencieusement à la lecture d’abord des auteurs russes de l’époque, Ehrenburg, Pilniak, Gladkov, mais aussi d’autres écrivains socialistes comme l’Américain Upton Sinclair. En 1933, l’Autriche sombre dans le fascisme, c’est ce qu’on nomme l’austrofascisme. Une révolte ouvrière éclate en février 1934 mais elle est matée par l’armée et le parlement est dissous. C’est ce qui explique pourquoi à Vienne, certaines plaques commémoratives rendant hommage aux victimes de la Seconde Guerre mondiale portent l’inscription 1934-1945. A 15 ans, Peter se joint à des groupes socialistes clandestins et se lance dans une collecte de fonds pour les Républicains espagnols.  Avec l’occupation de l’Autriche par le régime nazi allemand, en 1938, l’antisémitisme devient insoutenable et à l’âge de 18 ans Peter obtient un visa pour la Grande-Bretagne. Son père pourra le rejoindre mais sa mère et son jeune frère, Hans, resteront à Vienne et seront déportés puis assassinés au camp d’extermination d’Auschwitz. Devenu pendant son service militaire citoyen britannique (comme mon grand-oncle !), il participe à la libération de l’Europe dans un régiment écossais prestigieux. Après-guerre, il reste encore deux ans dans l’armée britannique, travaillant en Allemagne dans les services de renseignement. Il part ensuite pour Paris et assiste aux cours de Claude Lévi-Strauss : ce sera le début d’une passion encore intacte pour la ville lumière.

En 1949, Peter Melvyn part en Israël pour quelques mois et prend conscience de la Naqba, terme signifiant en arabe « catastrophe » et désignant l’éviction de 750 000 Arabes de Palestine, au moment de la création de l’Etat d’Israël (voir à ce sujet ma recension du dernier livre de Shlomo Sand, Comment la terre d’Israël fut inventée ?). Il s’intéresse aux aspects égalitaires de la société israélienne mais note aussi l’existence  d’un racisme flagrant contre les immigrants nord-africains, irakiens et yéménites et même contre les Juifs séfarades  Des jeunes osaient même traiter les survivants de l’extermination systématique des Juifs d’Europe de « savons » (Peter cite volontiers les livres de Tom Segev, notamment Les premiers Israéliens et Le Septième million). L’American Jewish Joint Distribution Committee offre au jeune homme un contrat d’abord pour un an en Israël, puis au Maroc où il reste jusqu’en 1955. C’est là qu’il fait la connaissance de celle qui allait devenir son épouse, une Italienne d’origine juive. Ils partent ensuite pour le Canada où Peter peut enfin poursuivre ses études, d’abord à Toronto, puis à la Columbia University de New York et puis à Montréal où il obtient un poste d’enseignement en histoire sociale, à l’université francophone. Après avoir reçu une bourse du Conseil des Arts du Canada, il passe une année à Paris à l’École Pratique des Hautes Études. On le retrouve ensuite à  Genève, employé à l’Organisation internationale du Travail où il fera l’essentiel de sa carrière.

A sa retraite, en 1982, n’ayant pas le droit de travailler dans le privé en Suisse, il retourne à Vienne. Il suit alors des études d’archéologie comme auditeur libre et participe à des fouilles à Carnuntum, près de Vienne mais aussi en Grèce et en Israël. Il travaille en outre à mi-temps pour un institut de recherches en sciences sociales. Durant son travail d’archéologue en Israël, au moment de le première Intifada, il est révolté par la répression à l’encontre des militants pro-Palestiniens et décide de s’engager pour le droit des Palestiniens. Il défend depuis la position selon laquelle les terres aujourd’hui israéliennes devraient être rendues aux Arabes. En ce sens, il s’oppose à l’existence d’un état purement juif. Au moment de la visite de Yasser Arafat en Autriche, en 1979, il manifeste contre les représentants officiels de la communauté juive (IKG) qui s’opposent, eux, à cette visite. A cette occasion, il décide de s’inscrire à l’IKG pour donner plus de poids à son opposition à la politique inconditionnellement pro-israélienne de cette dernière. Début 2009, lors de l’opération Plomb durci, il annule son inscription.

Peter Melvyn vit aujourd’hui à Vienne mais voyage souvent à Genève voir son fils et ses deux petites-filles, ou à Paris pour faire le plein de livres et profiter de l’offre abondante de cinémas pour les cinéphiles comme lui. Que ce soit à Paris, Genève ou Vienne, il alimente le site http://nahostfriede.at/. Modeste comme beaucoup de résistants qui ont vécu des périodes si difficiles, il gagne à être connu et appelle le respect même si on ne partage pas toutes ses idées.

26 décembre 2012 - Posted by | Uncategorized |

3 commentaires »

  1. Formidable votre article et..votre rencontre.Tellement réconfortant de savoir qu’il existe
    encore de tels hommes.Erudition et convictions.Je vous envie,moi, parisienne et définitivement viennoise depuis cet été mais ne maitrisant pas encore cette langue.Vous êtes là pour me tenir informée et je vous dis bravo!

    Commentaire par JLINE | 26 décembre 2012 | Répondre

  2. effectivement..;quelle trajectoire incroyable…merci pour tous vos articles, postés d’Autriche , pas dt je suis tombée amoureuse !

    Commentaire par Melvina Mestre (@MMelvina) | 31 décembre 2012 | Répondre

  3. Je te remercie Jérôme. Amitiés, Claude Melvyn

    Commentaire par Melvyn | 16 avril 2015 | Répondre


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