Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Une indécence sans nom caractérise le débat sur la circoncision en Autriche

Ariel Muzicant a démissionné en février dernier de son poste de président de la Communauté israélite de Vienne mais c’est encore lui qui fait la une des journaux, comme président d’honneur. Le 26 juillet dernier, au sujet du débat sur la circoncision, il déclarait au Kleine Zeitung qu’une interdiction de la circoncision « serait à comparer avec une nouvelle tentative de Shoah, une extermination du peuple juif,    mais cette fois-ci avec des moyens intellectuels ». Quelle honte ! Quel manque de respect vis-à-vis des victimes de l’extermination systématique des Juifs !

De quoi s’agit-il ? Fin juin, un tribunal de Cologne, en Allemagne, a décidé que la circoncision pour motifs religieux pouvait être assimilée à une blessure corporelle. De ce fait, de nombreux médecins ont cessé de pratiquer les circoncisions de convenance et fin juillet, c’est dans les hôpitaux publics du Land de Vorarlberg, à l’extrémité occidentale de l’Autriche, que des décisions analogues ont été prises. C’est le gouverneur du Land, Markus Wallner (du parti conservateur ÖVP actuellement au pouvoir au niveau fédéral en Autriche avec les sociaux-démocrates), qui a rejoint la proposition de Dieter Egger (chef du parti d’extrême droite, le FPÖ, au niveau de ce Land), de déconseiller aux médecins toute circoncision qui ne serait pas médicalement motivée.

La plupart des Juifs officiels, tout comme les représentants musulmans, ont lancé des cris d’orfraie, même si la bêtise a rarement été aussi loin que dans les propos de Muzicant qui agite volontiers ce qu’on nomme en allemand « la massue d’Auschwitz », en référence à un discours de l’écrivain Martin Walser dans lequel ce dernier critiquait la propension de certains (Juifs ou pas), à ressortir Auschwitz ou la « Shoah » dans tout débat concernant les Juifs.

L’argument consistant à exiger le respect de traditions millénaires ne mérite pas de longs développements : il y a de nombreuses traditions comme l’excision ou la corrida (sûrement plus anciennes encore), qui sont heureusement en voie d’extinction.

Certains invoquent la liberté de religion, fermement ancrée dans la constitution autrichienne. Rappelons ici que le judaïsme est officiellement reconnu depuis 1890 (une nouvelle « loi israélite » a d’ailleurs été votée récemment, cf. ce billet), et que la religion musulmane l’est depuis exactement cent ans. Seulement, que penser de la liberté de religion… de l’enfant ? Pourquoi les croyants auraient-il le droit de marquer leur fils comme du bétail avec une mutilation, au huitième jour de sa vie dans le cas des Juifs et après quelques années chez les musulmans ?

Aux Etats-Unis la circoncision est pratiquée sur près de la moitié des nouveau-nés suite à des siècles de puritanisme (on estime que dans le monde, un homme sur trois est circoncis !). Les instigateurs de cette mode barbare pensaient au départ que cela allait aider à lutter contre la masturbation. Ensuite des médecins, souvent Juifs, ont pris le relais dans ce pays pour la promotion de cet acte chirurgical. Aujourd’hui, on estime qu’environ 150 à 200 bébés meurent chaque année d’opérations ratées ou réalisées dans de mauvaises conditions d’hygiène. Dans certaines communautés orthodoxes (toujours aux Etats-Unis), le rabbin qui pratique la mutilation suce la plaie, ce qui parfois transmet le virus de l’herpès, qui peut être mortel chez un nourrisson dans le cas de l’herpès de type 1 (cf. ce décès en mars dernier, rapporté par le New York Times et cette vidéo explicite).

Aucune organisation de santé, que ce soit au niveau national ou international, ne recommande la circoncision. Il est possible que pour les populations vivant dans le désert il y a trois mille ans, les conditions d’hygiène les aient conduits à éviter de manger du porc et à se circoncire, mais cela ne nous concerne plus en 2012 ! Si dans certains pays d’Afrique subsaharienne l’OMS a pu recommander la circoncision, il ne faut pas oublier que c’est dans le cadre de la lutte contre le sida, dans des pays ou le pouvoir de l’Eglise catholique est tel que l’usage des préservatifs est problématique.

L’argument le plus intéressant de celles et ceux qui sont pour la circoncision  est peut-être qu’une interdiction amènerait sans doute les croyants à pratiquer cette forme de mutilation en dehors de tout contrôle, dans des conditions d’hygiène et de sécurité inquiétantes. Seulement, dans ce cas, l’exemple de l’excision, interdite en France comme en Autriche, nous montre qu’il vaut mieux prendre ce risque plutôt que de collaborer à l’organisation de mutilations.

Paralysés par les forts communautarismes qui règnent en Autriche, les ministres de la santé et de la justice (respectivement M. Alois Stöger et Mme Beatrix Karl) se sont gardés de toute déclaration. La circoncision n’est pas un sujet à débattre, ont-ils fait savoir par leur porte-parole (ce n’est « pas important » selon M. Stöger). N’ont-ils aucune idée de concepts comme celui de l’intégrité physique des enfants ?

Pour mémoire, voici l’article 19 de la Convention relative aux droits de l’enfant, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 20 novembre 1989 : « Les Etats parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l’enfant contre toute forme de violence, d’atteinte ou de brutalités physiques ou mentales, d’abandon ou de négligence, de mauvais traitements ou d’exploitation, y compris la violence sexuelle, pendant qu’il est sous la garde de ses parents ou de l’un d’eux, de son ou ses représentants légaux ou de toute autre personne à qui il est confié. »

Espérons que le jugement de Cologne sera considéré dans les décennies à venir comme un tournant dans la lutte pour l’abolition de cette pratique barbare… mais il est à craindre que l’Autriche, pays des plus conservateurs dans ce domaine, n’apporte pas, au vu des débats actuels, d’éléments importants vers la voie du progrès et de la raison.

Sources et compléments

Photo prise à Tel Aviv en janvier 2012

30 juillet 2012 - Posted by | Autriche | ,

4 commentaires »

  1. super intéressant !
    merci Jérôme
    Esther

    Commentaire par Anonyme | 4 août 2012 | Répondre

  2. Cher Jérôme !
    Merci pour ce commentaire bien raffraîchissant, en ces temps mouvementés.
    L’Allemagne est en effervescence à propos de ce que les uns appellent un petit bout de peau. Les autres appellent cela l’intégrité physique et la liberté religieuse du nouveau-né.
    Je me suis autorisé à pubier un lien vers votre site sur nos sites http://www.beschneidung-von-jungen.de et http://www.beschneidungsforum.de.

    Commentaire par Guy Sinden | 28 août 2012 | Répondre

    • Merci !

      Commentaire par segalavienne | 28 août 2012 | Répondre

  3. Jérôme,

    Tout d’abord, merci d’apporter ta contribution documentée à ce sujet.
    En accord en tous points avec ta position.
    J’ai noté au moins deux articles publiés en France, en réaction à la décision du tribunal, dans le Nouvel Obs ou dans le Monde. Propos étonnants de confusion et de manipulation, mêlant droit, croyance, histoire, tradition, pour défendre une position archaïque.

    Louis-Albert

    Commentaire par Serrut | 5 septembre 2012 | Répondre


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