Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Stéphane Hessel ou les limites du réformisme

M. Hessel est une icône, c’est indiscutable. Son petit pamphlet, Indignez-vous !, s’est vendu à trois millions d’exemplaires en France l’hiver dernier. Il a été traduit en 23 langues dans 30 pays. Hessel le reconnaît implicitement lui-même, le texte a été plus souvent offert que lu, il raconte que souvent des adolescents ou de jeunes adultes l’ont offert à leurs parents… qui leur avaient réservé ce même cadeau. Le nonagénaire (94 ans le 17 octobre prochain) a poursuivi sa nouvelle carrière avec Engagez-vous ! et, plus récemment encore, avec un opuscule coécrit avec Edgar Morin, Le chemin de l’espérance. Ce « grand homme » qui nécessairement force le respect était invité le 14 octobre au Parlement autrichien, dans l’hémicycle, pour s’entretenir avec Michael Kerbler, un journaliste de l’ORF, institution qui regroupe à la fois la télévision et la radio d’État en Autriche. La présidente du Parlement, Barbara Prammer, a accueilli Hessel avec beaucoup de déférence, mentionnant dans la salle la présence de Freda Meissner-Blau (fondatrice du parti des Verts née en 1927) ainsi que celle de l’ambassadeur de France en Autriche, M. Philippe Carré. Michel Cullin, publiquement remercié par Hessel pour son action à la tête de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, était également aux premiers rangs.

Le Résistant (ignoblement attaqué par Pierre-André Taguieff le 1er octobre dernier) s’est surtout présenté comme diplomate, métier qu’il a exercé pendant plus de quatre décennies. L’entretien a duré près de deux heures et pendant une demi-heure les auditeurs ont pu poser des questions. De l’ensemble, il ressort l’image d’un homme qui croit plus que tout au pouvoir des Nations-Unies (les années 1990 ont été fantastiques car il y a eu beaucoup de « belles » conférences, même une à Vienne en 1993 sur les droits de l’Homme !), à la représentativité des partis politiques (à de nombreuses questions il a répondu « choisissez bien le parti pour lequel vous votez et faites confiance à ses représentants » ou encore « ayez de la colère mais aussi de la confiance »). Beaucoup de jeunes venus avec beaucoup d’espoir l’écouter on été plus que déçus. Une étudiante, par exemple, lui a raconté le formidable mouvement étudiant qui a secoué l’Autriche il y a deux ans, faisant état de la frustration générale qui, finalement, a été engendrée. Elle lui demandait, sans citer directement Vladimir Oulianov, Que faire ? Or, Hessel lui répondit en substance : « vous devez comprendre que le gouvernement ne peut pas accepter toutes vos revendications, il y a par exemple des contraintes budgétaires. Mais manifester fait partie de la vie des jeunes, cela ne fait rien si vos manifestations n’aboutissent pas, vous pourrez recommencer… » A plusieurs reprises, Hessel a expliqué que les révolutions ne menaient à rien et qu’on avait vu à quoi menait le communisme. Il a mis en parallèle cette idéologie avec celle du marché tout puissant, expliquant que cette dernière idéologie devait être réformée.

La réforme est bien son maître mot. La réforme… mais aussi la naïveté et parfois la mauvaise foi. J’ai pu l’interroger sur cette phrase que je trouve inadmissible dans Indignez-vous! lorsqu’il écrit p. 18 : « Je sais, le Hamas qui avait gagné les dernières élections législatives n’a pas pu éviter que des rockets soient envoyées sur les villes israéliennes (…). » Comme si le Hamas avait voulu empêcher cela, alors que leur charte repose sur la destruction de l’État d’Israël… Je lui ai demandé si ce n’était pas maladroit, lui laissant une porte de sortie énorme puisque j’ai ajouté que j’avais été soulagé de voir que la version allemande ne comportait pas cette formulation. Sa réponse fut à l’image du reste, très décevante.  Selon lui, si le Hamas stipule dans sa charte la destruction d’Israël, ce n’est « pas sérieux », c’est juste en réaction à la barbarie israélienne et par concurrence avec le Fatah. Pour Hessel, il faut né-go-cier, et avant tout avec le Hamas car c’est avec ses ennemis qu’on peut faire la paix. Pour valoriser le Hamas, il a expliqué que si le dialogue n’était pas entamé avec cette organisation, ce serait le Jihad islamique qui prendrait le pouvoir à Gaza (peut-être pensait-il à Al-Qaida). Il en a profité pour laisser parler son épouse, Christiane Hessel-Chabry, précisant que cette dernière publierait sous peu Gaza, j’écris ton nom (32 pages !).

Il n’est pas possible de reprendre les 2h30 de discussion mais quelques points méritent encore d’être soulignés. Pour Hessel, il faut parfois abandonner un peu de liberté pour gagner de la sécurité. S’il a vertement critiqué la politique de Georges Bush Jr., il a estimé qu’il fallait encore faire confiance à Barack Obama pour un deuxième mandat (dans le même registre, il a affiché son soutien à Martine Aubry, ce qui ne devait pas vraiment passionner ses auditeurs autrichiens). Fidèle à ses habitudes, il a récité un petit poème et a parlé de son rapport à la mort si étonnamment positif. C’était peut-être, en définitive, la partie la plus touchante de cette soirée. La vie doit finir, aussi bien que possible. Il se dit prêt et déclare « je veux bien mourir (ich möchte gerne sterben) ». Une vie réussie est une vie dans laquelle on a défendu des valeurs. Il l’a fait, c’est incontestable, mais peut-être surestime-t-il l’importance des grandes conférences et des rapports qui finissent dans des tiroirs… Dans le film de Christine Seghezzi , Stéphane Hessel, une histoire d’engagement, réalisé en 2008, on le voyait les yeux brillants énumérer les rapports qu’il a pu rédiger pour les différents ministres (par exemple sur Les Relations de la France avec les pays en développement, en 1990). A aucun moment, il ne semble s’être intéressé à la portée de ces écrits. Sa brochure Indignez-vous ! a trouvé un écho certain, de nombreux mouvements contestataires s’en sont inspirés (voir Los Indignados en Espagne) mais il devient urgent que les épigones dépassent le maître qui semble lui s’être rangé à jamais du côté des partis et des pouvoirs en place.

PS1 /A l’entrée du Parlement la branche autrichienne du mouvement Women in Black manifestait pour la reconnaissance de la Palestine comme 194ème nation à l’ONU. Sur leur tract,  elles avaient recopié la page d’Indignez-vous! traitant de Gaza, heureusement dans la version allemande (cf. leur site en Autriche).

PS2/ Stéphane Hessel était le lendemain à Graz avec les manifestants, cf. cet article illustré du Standard. Voir aussi cette vidéo sur l’intervention à Vienne (à partir de 4’43)

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16 octobre 2011 - Posted by | Autriche | , , , , ,

8 commentaires »

  1. « c’est bien de remettre toute icône à sa juste place!
    tant mieux s’il inspire à d’autres des combats dans la même dignité. »

    Commentaire par OPAMA | 17 octobre 2011 | Répondre

  2. Tout à fait d’accord avec OPAMA
    « … inspirer des combats de la même dignité »
    Et non de piètres envies.

    Commentaire par freedom | 28 février 2013 | Répondre

  3. Evitons donc d’écrire des rapports Brûlons même ceux qui sont restés trop longtemps dans les tiroirs. Épargnons leurs auteurs quand même, les pauvres, ils ne savent pas ce qu’ils font …. Bizarre pour un historien que de sembler ignorer le fait que les idées mettent du temps à faire leur chemin et encore plus étonnant de faire porter à leur auteur la responsabilité de leur absence de mise en application. Comme si c’était très simple et très rapide de réformer comme si avec eu volontarisme on changeait le monde Je crains que la naïveté et l’idéalisme ne soient pas du côté du Grand Homme mais plutôt du côté de notre bloggeur!!!

    Commentaire par cybertonton | 28 février 2013 | Répondre

    • Il n’aura pas échappé au cybertonton que malgré tout le respect, encore une fois, que j’ai pour le défunt grand homme, M. Hessel ne s’est pas illustré par sa production intellectuelle. Il y a bien sûr mille et une façon d’être un grand homme, personne n’a jamais demandé à M. Hessel d’écrire des livres (de plus de 30 pages) pour formuler ou défendre des idées, ni même des articles. Dans le film de Christine Seghezzi (« Stéphane Hessel, une histoire d’engagement », 2008), il est assez impressionnant de voir avec quelle suffisance il vante les rapports qu’il a co-dirigés. Il n’aura d’ailleurs pas échappé au cybertonton que contrairement à un livre, qui bénéficie au moins du dépôt légal et peut donc être lu, les rapports de l’ONU des années 70 sont tout simplement introuvables, ce qui amoindrit un peu (n’est-ce pas ?), la diffusion des idées qui éventuellement y sont contenues. Je ne pense pas qu’il faille éviter d’écrire des rapports, mais se poser la question de leur diffusion. A l’heure de l’internet, les choses ont d’ailleurs changé et la littérature grise a pu prendre de la valeur. A Vienne, il s’est émerveillé en pensant à la « belle conférence sur les Droits de l’Homme » à laquelle il s’était rendue… mon impression était la même.
      Mais ma critique porte sur les limites du réformisme à travers les réponses qu’il a données aux étudiants et au responsable d’attac. J’admire M. Hessel pour son histoire personnelle, pour la capacité qu’il a eu à saisir l’air du temps, le sentiment de révolte qui bourgeonne alors même que – justement – les syndicats et les partis politiques ont largement échoué en tant que force de proposition face à la crise. Ceci dit, « L’Insurrection qui vient » me paraît un livre bien plus important sur le sujet (http://www.lafabrique.fr/spip/IMG/pdf_Insurrection.pdf). Enfin, je tiens à rappeler que quand on écrit un livre qui se vend à trois millions d’exemplaires, si dès la seconde édition on ne corrige pas l’extraordinaire complaisance vis à vis du Hamas (pauvre petit Hamas des opprimés n’a pas réussi à « éviter » que des rockets soient envoyées sur Israël)… c’est signe d’un ambiguïté malsaine.. que l’on retrouve dans au moins deux autres de ses articles.
      1. Dans l’entretien qu’il a donné à la FAZ le 20/1/2011 relativisant la noirceur de l’occupation allemande en France (ce que font les Israéliens c’est pire selon lui) :

      « Heute können wir konstatieren: Die durchlässige deutsche Besatzungspolitik gestattete noch am Ende des Krieges eine offene Kulturpolitik. Man durfte in Paris Stücke von Jean-Paul Sartre aufführen oder Juliette Gréco hören. Wenn ich einen kühnen Vergleich als Betroffener wagen darf, so behaupte ich: Die deutsche Besatzung war, wenn man sie vergleicht zum Beispiel mit der heutigen Besetzung von Palästina durch die Israelis, eine relativ harmlose, von Ausnahmen abgesehen wie den Verhaftungen, Internierungen und Erschießungen, auch vom Raub der Kunstschätze.  » (traduction sur demande)

      2. Ses propos sur les « Juifs mâitres » dans Libération (30/4/2008) « Il reste un Etat sans légitimité avec un peuplement scindé, comportant des juifs maîtres et des Palestiniens voués à un régime de non-droit ».
      Voilà pour Stéphane Hessel.

      Commentaire par segalavienne | 28 février 2013 | Répondre

      • Les positions exprimées par Stéphane Hessel sur le conflit du Proche Orient n’ont pas tous mon assentiment. Dont acte. Mais mon commentaire se situait sur un tout autre terrain, celui de la démocratie. La grande leçon du siècle précédent, et Stéphane Hessel qui l’a vécu est bien placé pour en témoigne =r en direction des nouvelles générations,, c’est l’impasse des Grands Soirs et donc la nécessité – quelles qu’en soient les imperfections – de passer par la démocratie sociale et la démocratie parlementaire, plus l’expression démocratique directe, pour faire avancer, fussent à petits pas, par le débat et la négociation, les affaires du monde et de la cité… Comment ne pas le suivre là dessus y compris quand les injustices du monde poussent à la révolte…Traiter quelqu’un de réformiste, c’est plus une injure après le bilan de l’action de ceux qui traitaient les réformistes de leur temps comme des pleutres et des irrésolus… Réformiste et engagé à la fois, c’est ça Stéphane Hessel… Respect!

        Commentaire par cybertonton | 28 février 2013

      • Je suis bien d’accord, c’est pour ça que j’ai trouvé sa réponse au représentant d’attac (Christian Felber) assez minable. Ce dernier lui disait que le référendum sur les OGM avait clairement condamné leur introduction dans le pays (démocratie directe !) et qu’il était indigné que le Parlement soit passé outre. La réponse de Hessel fut « il faut respecter le Parlement » [qui l’invitait ce soir là et lui avait réservé le meilleur hôtel] et que s’il n’était pas content, il n’avait qu’à voter pour d’autres partis. Même choses aux étudiants qui ne savaient que faire après des semaines de grève et d’occupation, face à l’intransigeance de l’université et du ministère concerné. Il les a méprisé au plus haut point, « mais c’est pas grave, vous avez manifesté, vous vous êtes indignés, c’est une très bonne expérience dans la vie d’un étudiant. » Je me suis permis de trouver cela un peu léger. Voilà pour Hessel et la démocratie. Ceci dit, tant mieux si son opuscule a fait naître l’indignation et encore mieux s’il a suscité l’engagement. L’image de Hessel, reflet d’une époque si injuste, a sûrement dépassé l’homme.

        Commentaire par segalavienne | 1 mars 2013

      • Hessel avait de la mémoire et un grand âge. Je ne suis pas sûr, en dépit de l’appel à s’indigner, qu’ilvoyait avec la même sympathie que notre bloggeur les mouvements dits de rue, même émanant des jeunes et de la gauche ou de l’extrême gauche… Paradoxe de qui avait sûrement en mémoire les années 30 en Allemagne et en France avec une démocratie parlementaire décrédibilisée dans des proportions assez proches de celles que nous connaissons Hessel devait donc penser que le passage par la représentation démocratique, politique ou syndicale, valait mieux que l’extra-parlementarisme… Changer les partis et les syndicats de l’intérieur Évidemment il n’appartenait pas à la génération Internet qui dispose, pour le meilleur et pour le pire, de nouveaux moyens de mobilisation, sensibilisation des citoyens… Bref, le Grand Homme doit être surtout contextualisé plutôt que relativisé… Ces propos sur l’occupation sont hors sujet Il faut quand même admettre, même si ça contredit la mythologie résistante, que pour un soldat allemand être affecté en France pendant la guerre c’était autrement plus peinard qu’aller à l’Est!!! Les soldats allemands n’étaient pas les derniers à profiter de Schön Paris!!! Ce pourquoi la vie culturelle fleurissait… Ceci dit, comparaison n’est pas toujours raison et en l’occurrence, la comparaison est effectivement décevante

        Commentaire par cybertonton | 1 mars 2013

  4. Très intéressant débat, car si je ne partage pas le point de vue de tel ou tel, je trouve appréciable que les intervenants sachent nuancer leur appréciation surStéphane Hessel: nul n’est au dessus de la critique, chacun a ses faiblesses et ses défauts, Mais un homme qui a gardé toute sa vie la faculté de ne pas se résigner et d’agir en fonction de ses convictions, un tel homme mérite notre admiration, « en dépit » de ses défaillances.

    Commentaire par Nolats | 2 mars 2013 | Répondre


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