Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Écrivains en liberté… à Vienne

V. von Wroblewsky, C. Djavann, R. Göllner, J. Naber et B. Sansal, à Vienne le 30.09.11.

Dans le cadre d’un colloque intitulé « Autonomie et engagement (d’) après Sartre et Adorno », organisé par la Sonntagsgesellschaft avec le soutien de l’Institut français de Vienne, trois figures majeures de la production littéraire ou philosophique en langue française étaient invitées : tout d’abord Chahdortt Djavann et Boualem Sansal , le 30 septembre au soir en ouverture du colloque, puis Robert Redeker, le dimanche 2 octobre, en clôture. Ces trois auteurs ont risqué leur vie (et la risquent encore) pour leurs idées, plus précisément pour leur combat contre l’intégrisme islamiste ou nationaliste. Chahdortt Djavann a quitté l’Iran au début des années 1990, dans ses pamphlets et entretiens, elle s’est clairement exprimée contre le port du voile pour les mineures. Boualem Sansal, de son côté, dénonce sans relâche les ravages du nationalisme en Algérie, ainsi que l’islamisation du pays. Robert Redeker, enfin, est un philosophe qui a osé critiquer l’islam dans une tribune parue en 2006. Une fatwa a été lancée contre lui, il vit encore aujourd’hui, en 2011, sous protection policière permanente.

Boualem Sansal

La soirée du 30 septembre était consacrée à un échange entre l’écrivain algérien et la romancière et essayiste franco-iranienne. Pour B. Sansal,  tout juste nommé lauréat du prix de la Paix des libraires allemands 2011, la grande majorité des gens vivent « en prison », souvent sous l’emprise d’un système idéologique. Il explique qu’il a lui-même vécu pendant 30 ans dans une dictature militaire sans vraiment s’en rendre compte. C’est en remarquant que l’extermination systématique des Juifs était oubliée des manuels d’histoire, ou encore qu’un ancien nazi avait joué un rôle déterminant de conseiller technique dans la Guerre d’indépendance, que l’écrivain a pris conscience de sa condition. Il s’est libéré par l’écriture mais rapidement, une question s’est posée, « s’évader, oui, mais pour quelle liberté ? » Ensuite, peut-on, doit-on, retourner en prison chercher les autres ? A travers Le village de l’allemand, l’auteur traite de ce passé occulté mais aussi de l’islamisation. A partir du moment où l’on sait, n’a-t-on pas obligation de transmettre ce savoir ? Telles sont les questions discutées lors de cette soirée.

Chahdortt Djavann

C. Djavann, elle, a insisté sur le fait que l’écriture constituait l’espace même de la liberté. Dans l’un de ses romans, La Muette, c’est une jeune femme emprisonnée qui prend sa plume en attendant son exécution. Elle estime que la liberté des écrivains est totale mais limitée par trois facteurs : la faculté d’expression, la capacité d’imagination et la faculté intellectuelle. Les écrivains sont en outre conditionnés par la situation politique au moment où ils écrivent, ainsi que par leur histoire personnelle. Il ne s’agit pas de dire « la » vérité, car la fiction a aussi sa propre vérité. Elle doit être vraisemblable, c’est ce qu’il faut comprendre lorsque Flaubert déclare « Mme Bovary c’est moi », propos que l’on pourrait aussi attribuer à Tolstoï parlant d’Anna Karénine. Le romancier fait toujours preuve d’imagination et même dans un essai ou une autobiographie, on ne se juge jamais comme on juge les autres… car « on doit se supporter 24h/24 ! », rappelait C. Djavann.

Les deux écrivains de cette soirée étaient tous les deux très touchants. B. Sansal, sans doute par sa modestie et le détachement avec lequel il parvenait à nous restituer son travail, C. Djavann par son parcours, tel qu’elle nous l’a raconté. Arrivée en France en 1993  l’âge de 25 ans, elle ne parlait pas un mot de français. Les cours de l’Alliance française ne l’ont guère aidée et ce sont en fait ses douze années d’analyse qui l’ont amenée à rêver en français et son père a même fini par parler français dans ses rêves. Plus véhémente que son collègue, Djavann n’hésite pas à traiter de « collabos » celles et ceux qui sont plus modérés sur le voile, par exemple pour celles qui estiment que « le voile n’est pas un problème en Iran ». Elle se définit elle-même comme « religieusophobe » : la religion lui fait peur lorsqu’elle quitte la stricte sphère privée pour entrer dans le politique. Elle compare sa position à la peur des serpents : à distance, un serpent peut ne pas faire peur mais s’il s’approche d’elle, elle prend peur. Interrogée sur l’utilisation du terme relevant de la psychologie, « phobie », elle a reconnu qu’il ne s’agissait pas de laisser croire que l’aversion pour les religions pouvait être irrationnelle, son opposition à l’entrée de la religion dans la sphère publique est aussi décidée que réfléchie.

Les propos de l’auteure franco-iranienne sur le multiculturalisme étaient également intéressants. Pour elle, le multiculturalisme ne fonctionne que lorsque les éléments les plus positifs de différentes cultures sont associés, mais pas, pour illustrer son propos, s’il s’agit de pratiquer l’excision avec TF1 en bruit de fond. Lorsque ce ne sont pas les traits les plus intéressants des cultures qui sont retenus, il s’agit selon elle de « multi-barbarisme ».

Robert Redeker, la pensée en action😉

Après deux jours de colloque, c’est Robert Redeker qui a pu prendre la parole, dans l’un des beaux salons de l’Institut français de Vienne, devant près de deux cent personnes (plus de monde que la salle ne pouvait en accueillir). Le propos était bien sur plus philosophique : « Le nouvel homme comme survivant de la deuxième mort de l’intériorité ». Le titre annoncé dans le programme était « La disparition de l’intériorité du sujet : fin de la littérature » mais la conférence n’a finalement pas vraiment traité de la littérature pour se concentrer sur l’évolution de l’humain. Avec le développement des technologies appliquées à l’humain, c’est selon lui une « anthropofacture » qui s’est développée. Les questions qu’on pensait réglées par Nietzsche et Foucault, la mort de Dieu et la mort de l’homme en tant que sujet pensant, sont dès lors à réexaminer. L’intériorité avait été réduite à la subjectivité et pendant le 19ème siècle une dissociation avait déjà été opérée entre le moi comme sujet et le moi comme objet scientifique. Pour Redeker, la psychanalyse freudienne n’a permis que de maintenir sous « respiration artificielle » l’intériorité. Ce fut alors la première mort de l’intériorité. Aujourd’hui, avec les prothèses informationnelles que constituent les chaînes de télévision ou radio, ou encore les serveurs sur l’internet, l’homme vit sous perfusion d’informations. L’homo numericus est soumis à davantage de liens, dans le sens où il est plus attaché que jamais. Sur le plan physique, il peut s’agir de prothèses au sens propre, comme cet athlète sud-africian, Oskar Pistorius, qui, avec ses deux lames de métal en guise de jambes, n’est plus considéré comme un handicapé mais, au contraire, comme un homme augmenté. Redeker a aussi abordé l’usage du viagra, des antidépresseurs, et bien sûr du sport considéré comme « dispositif anthropo-factural ». Les fonctions psychologiques sont dans ce cas réduites au « mental » du sportif décérébré, ce qui rappelle les propos devenus célèbres du patron de TF1 expliquant qu’il vendait du « temps de cerveau disponible ». Sur le sport comme activité mortifère, on pourrait bien entendu exiger une distinction entre le sport de compétition, soumis à la logique du profit par négation de sa dimension humaine, et le sport vu comme une éthique de vie (tel que je le pratique), une technique de soi dans le sens foucaldien (sur la critique radicale du sport, voir ma recension des quatre premiers numéros de la revue Quel sport ?).

Compléments

  • Le site de la Sonntagsgesellschaft qui organisait ce colloque.
  • Egobody, de Robert Redeker.

10 octobre 2011 - Posted by | Critique(s) d'ouvrage, La France en Autriche | , , , ,

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