Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Götz Aly : « Un antisémitisme avant tout motivé par la jalousie »

Götz Aly & Renata Schmidtkunz

Le 2 février 2011, à Vienne, l’historien allemand Götz Aly a développé dans sa conférence intitulée « Ascension sociale, jalousie et haine contre les Juifs, 1880-1933 » une thèse selon laquelle ce serait avant tout par jalousie que de nombreux Allemands seraient devenus antisémites. Bien entendu, lorsqu’on s’intéresse à l’histoire de l’Autriche, le propos peut sembler lacunaire. Aly a cru bon de préciser que c’était l’Allemagne qui était le pays à l’origine de la dictature nazie, le pays qui avait construit les camps de la mort, mais il oubliait alors le rôle prépondérant des Autrichiens (avec 8% de la population du Reich, ils constituaient cependant 14% des SS, 40% du personnel des camps d’extermination… et 70% des services responsables de la logistique de la solution finale sous la direction d’Eichmann, cf. David Art, The Politics of the Nazi Past in Germany and Austria, 2005, Cambridge University Press, p. 43).

Dans une salle des fêtes du Rathaus tellement remplie que des employés de la mairie ne cessaient d’ajouter des chaises, Aly a commencé par expliquer que les Juifs allemands avaient su mieux que les autres, après la révolution de 1848, entrer dans la « modernité ». Une différence toujours croissante entre les biens s’est alors développée, corrélée par des différences encore plus fortes au niveau de l’éducation : les Juifs envoyaient bien plus souvent leurs enfants à l’école pendant que les protestants (majoritaires en Prusse d’où sont issues les statistiques présentées) ou les catholiques (dans le sud de l’Allemagne) considéraient souvent que la lecture abîmait les yeux. De plus, le contraste était plus saisissant encore au niveau des jeunes filles. Un peu à la manière de Yuri Slezkine dans Le Siècle juif (présenté ici), Aly a donné tout un ensemble de statistiques sur la surreprésentation des Juifs dans le système scolaire, dans le paiement de l’impôt ou encore dans les professions relevant de la médecine (les postes de fonctionnaires leurs étaient interdits). A titre d’exemple, entre 1886 et 1901, en Prusse, la part des Juifs qui dépassent le niveau du certificat d’étude passe de 46,5 à 56,3 % pendant que chez les enfants qui se reconnaissent chrétiens, ce taux passe péniblement de 6,3 à 7,3 %.

Pour expliquer le succès des Juifs, il y a selon Aly la religion : à la fois le fait qu’ils ne subissaient pas les effets d’un catholicisme rétrograde, mais aussi le Talmud, qui invite à sans cesse étudier et remettre les écrits en question. Il serait d’ailleurs écrit qu’il est interdit d’habiter dans une ville ou un village sans école. Les non-Juifs semblent avoir eu peur des Juifs modernisés. Enfin, les guerres napoléoniennes (véritables boucheries préfigurant peut-être ce que sera la Première Guerre mondiale), avaient rendues exsangues les Länder allemands (le dictateur français a causé trois millions de mort)… et la pauvreté est souvent le terreau favorable à l’expression de ressentiments.

Le pamphlet d’Adolf Stoecker, Das moderne Judenthum in Deutschland, publié en 1880 – à l’époque où Wilhelm Marr introduit le néologisme « Antisemitismus »-, se veut comme un appel à plus d’égalité, considérant les différences liées à la surreprésentation des Juifs. De même, les numerus clausus sont introduits à l’université pour laisser des places aux non-Juifs, par souci d’égalité (dès 1887 à Odessa, et, pour mémoire, en 1920 la Hongrie limite à 5% le nombre de Juifs dans les universités). C’est pour Aly un point capital, quasi-philosophique : le bien (ici le souci d’égalité), peut engendrer le mal. Les adversaires de la discrimination positive et des ‘affirmative actions’ pourront trouver là quelques arguments pour leurs propos… Stoecker voit dans les Juifs « l’objet d’un souci d’ordre social ». Analysant la situation, Werner Sombart qualifiera en 1912 cette attitude « d’antisémitisme social ».

Du coup, que dire l’antisémitisme racial ? De nombreuses voix se sont élevées lors de la séance de questions, pour demander si l’approche retenue par Aly ne risquait pas de conduire à minimiser la folie raciale des nazis. Une auditrice a fait remarquer que ce n’était probalement pas par envie que les Roms et Slaves ont été considérés comme des ‘Untermenschen’. La réponse d’Aly mérite qu’on s’y attarde. Il a pris le cas de l’Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau (paru en 1853 puis 1855). Cet ouvrage considéré comme essentiel pour les théories racistes à prétention scientifique, a été immédiatement traduit et diffusé en Grande-Bretagne, où il était important de contrôler les indigènes des colonies, diffusé peu après aux États-Unis, dans les états esclavagistes du sud, mais ce n’est que vers 1900 que l’Essai est publié en Allemagne. Aussitôt, il est appliqué pour la justification d’un antisémitisme déjà bien présent. En ce sens, l’antisémitisme racial ne viendrait que conforter un antisémitisme déjà existant, lié à la jalousie.

De nombreux autres points abordés pendant la soirée méritaient d’être approfondis (ce sera l’objet d’autres cours ou conférences car Aly sera professeur invité à Vienne au semestre d’hiver 2011/2012). Il a notamment fourni une explication intéressante au fait que la population allemande n’a que rarement participé activement aux pogroms, par rapport, par exemple, aux Polonais (pensons au Massacre de Jedwabne). Selon Aly, les Allemands étaient dans un rapport de confiance avec les dirigeants, contents que la SS et la Wehrmacht règlent enfin leur compte aux Juifs jusqu’ici tolérés et enviés. La dictature les aurait ainsi déchargé d’une part de responsabilité, leur permettant de ne pas s’impliquer trop directement. Il y a de quoi attendre avec impatience le prochain livre de Götz Aly pour en savoir plus !

Complément :

6 février 2011 - Posted by | Antisémitisme, Uncategorized | , , ,

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