Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

De l’identité juive et de la difficulté de son expression à Vienne

Traité sur la Tolérance de Voltaire, Édition Varberg, Amsterdam, 1765

Artikel in der Wiener Zeitung (sachlich aber eher gut), « Eine Frage des Pluralismus » (von Alexia Weiss – hier eine schlechtere Fassung auf Die Jüdische). Eine reine Schande, « Jüdische Kulturschaffende, ausbleibende Entschuldigungen und Fremdschämen » von Bettina Weissengruber auf Die Jüdische, mit meinen Anmerkungen als PDF.

C’est dans une salle archicomble, avec environ 150 personnes, que s’est tenue au Centre de la communauté juive de Vienne, le lundi 17 janvier 2011, une réunion pas comme les autres. Depuis quelques années, le Festival du film juif pose problème à la représentation officielle de la communauté juive en Autriche (IKG). La religion juive a été officiellement reconnue en Autriche dès 1890 (l’islam en 1912, soit dit en passant), et l’IKG a avant tout été fondée pour représenter la religion juive… un peu comme les consistoires en France à l’époque napoléonienne. Toutefois, en l’absence de séparation entre l’État et les religions, cette « Communauté du culte israélite » (traduction littérale) entend décider de ce que doit être la bonne culture juive. A cause de deux films, que les dirigeants de l’IKG reconnaissent d’ailleurs ne pas avoir vus (Brit/convenant, sur les sentiments de femmes orthodoxes vis-à-vis de leur bébé, avant la circoncision, et Fucking different Tel Aviv sur la vie et les amours dans cette ville), le directeur du festival n’a pas eu le droit d’acheter un encart publicitaire pour annoncer les dates du festival dans le mensuel de la communauté, ni d’envoyer (aux frais du festival bien sûr) le programme aux abonnés du mensuel. Excédées par cette forme insidieuse de censure, dont le magasine profil s’était fait l’écho, environ 200 personnes ont signé une pétition pour exiger plus de tolérance, pour que le Secrétaire général aux affaires juives de l’IKG, M. Fastenbauer, ne donne plus d’entretien au nom de la communauté dans les journaux, pour que la liberté artistique soit respectée.

En réponse, le président de l’IKG (M. Muzicant) a autorisé la publication de la pétition dans le mensuel (Die Gemeide) et un débat public a été organisé – une initiative qu’on ne peut que saluer. Dans deux longues pages, MM. Muzicant et Fastenbauer ont toutefois maintenu leur position, estimant que les deux films incriminés (non mentionnés dans l’encart publicitaire) risquaient de blesser les convictions religieuses de certains membres, que le directeur du festival les avait « roulés » dans le passé en programmant des films qui n’étaient pas annoncés, et que le respect devait s’exprimer vis-à-vis de la fraction religieuse de la communauté car selon lui, le film Brit/convenant critiquait le bien fondé de la circoncision (tous les documents originaux sont scannés et disponibles dans ce billet).

R. Fastenbauer, A. Muzicant, M. Schreuder, R. Beckermann et D. Rabinovici (photo de Michaela Tulipan, merci M. !)

Ce débat était organisé entre, d’un côté, deux des trois initiateurs de la pétition, la réalisatrice Ruth Beckermann et l’écrivain Doron Rabinovici, et, de l’autre, MM. Muzicant et Fastenbauer. Le modérateur, Marco Schreuder, était un homme politique du parti des Verts, responsable d’un groupe défendant les intérêts des homosexuels (et plus généralement de la communauté LGBT). Le directeur du festival incriminé n’était pas invité parmi les intervenants, le conflit opposant le festival à l’IKG n’étant considéré, avec raison, que comme le déclencheur d’un malaise plus profond entre la direction de l’IKG et la grande majorité des intellectuels juifs du pays (rejoints par toutes celles et ceux qui estiment que l’IKG n’a pas à censurer l’annonce de telle ou telle manifestation et encore moins de prendre position sur des films qu’ils n’ont pas vus). Le débat mérite à mes yeux d’être restitué de façon la plus fidèle possible, car il illustre à merveille la complexité de l’identité juive et la difficulté de sa représentation sous des formes associatives. Aussi placerai-je mes commentaires entre crochets pour restituer les six pages de notes (le débat a duré de 19h30-23h).

En ouverture, le grand rabbin a raconté une histoire du Talmud, insistant sur la nécessité de s’écouter dans une discussion. Ruth Beckermann a ensuite été invitée à prendre la parole pour exposer les motifs de cette pétition. Elle a fait remarquer qu’aucune des personnes soi-disant blessées par des films du festival n’étaient présentes (personne dans la salle ne l’a contredite sur ce point. Surtout, elle a insisté sur le fait que ce n’était pas le rôle de l’IKG de décider de la qualité des films du festival. Ruth Beckermann s’est vue elle-même confier par l’IKG, en 2005, la responsabilité d’une série de débats sur les « intellectuels européens face à Israël » (‘facing Israel’) et a tenu à rappeler qu’elle avait alors une totale liberté dans le choix des intervenants (Esther Benbassa, dont mes fidèles lecteurs connaissent bien les positions critiques vis-à-vis des derniers gouvernements israéliens, figurait parmi les invités). Enfin, Ruth Beckermann a expliqué qu’elle attendait plus de retenue de la part des dirigeants de l’IKG, lorsqu’ils parlent au nom des Juifs d’Autriche, par exemple lorsqu’ils critiquent la construction de minarets dans le pays.

Ensuite, lorsque le modérateur lui a demandé quel était l’objectif concret de la pétition, elle a répondu qu’elle espérait ne plus trouver dans la presse d’articles comme celui du profil qui place les Juifs dans la situation des catholiques honteux des propos rétrogrades de leur pape [cette comparaison a été faite par un intervenant dans le public, lors de la discussion avec la salle]. Elle attendait également que la direction de l’IKG fasse machine arrière, revenant sur les propos publiés, mais, à son grand regret, il n’en fut rien. Elle a clos son intervention en expliquant que s’il n’était pas possible que l’IKG centralise l’information au sujet des activités culturelles, une scission était à envisager.

Photo JSM. Fastenbauer a commencé par reconnaître un manque : si tant de personnes ont signé cette pétition, c’est selon lui un signe du fait que les activités culturelles ont été négligées au sein de l’IKG, trop préoccupée par la politique, les néonazis tapis dans l’ombre (« Kellernazis »), le FPÖ, le combat contre « l’Israel-bashing ». Il a ajouté qu’il craignait une volonté de rupture de la part des pétitionnaires. Le festival n’a été selon lui qu’un alibi et d’ailleurs, toujours selon M. Fastenbauer, l’équipe du festival fait un bon travail lorsqu’elle programme des films sur la Shoah mais pas lorsqu’elle choisit des films politiques [ !]. Pour preuve, il a cité le catalogue de l’édition 2008 qui mentionnait les 60 ans d’Israël, mais aussi la Naqba, avec des films israéliens et palestiniens [un scandale selon lui !]. Qui plus est, puisque le directeur du festival n’est pas membre de l’IKG [mais inscrit dans les registres en Belgique où il est né], il n’a rien à demander à l’IKG, pas même à publier un encart pour son festival. M. Fastenbauer estime en outre que si le festival demande à être bien considéré de l’IKG, c’est pour obtenir des fonds publics, aussi a-t-il dit et répété « nous ne voulons rien avoir à faire avec le festival » (wir wollen nix zu tun haben).

Lui emboîtant le pas, M. Muzicant a rappelé que cette année, le problème n’était pas les films politiques mais la blessure des sentiments religieux. Selon lui, le film Brit/convenant critiquait la circoncision et puisqu’en Suède, un projet de loi visait à qualifier cette pratique comme une blessure corporelle, montrer un tel film était faire le jeu des antisémites [rappel : ce film ne critique en rien la circoncision et quand bien même ce serait le cas, comme dans Cut – au programme cette année –, qui offre un point de vue équilibré sur le sujet, mais que les censeurs à la petite semaine ont oublié, ce ne serait pas une raison pour interdire un encart annonçant la tenue du festival]. M. Muzicant a ensuite abordé l’autre film sulfureux (rassemblant des courts-métrages réalisés par des représentants de la communauté LGBT sur la vie à Tel Aviv). La communauté est selon lui partagée entre ceux qui trouvent cela obscène et ceux qui trouvent cela « bourgeois » (‘spießig’) de s’indigner de la sorte. Il a donc refusé toute publicité pour ces deux films [il ne comprend pas qu’on ne lui ait jamais demandé de telle publicité, juste un encart annonçant la tenue du festival avec ses dates et son site web]. Enfin, le président de l’IKG a affirmé qu’être libéral, c’est aussi [pour lui] savoir accepter ceux qui ne sont pas libéraux.

L’écrivain Doron Rabinovici a alors pris la parole pour parler de la nécessité de pouvoir parler librement de sexualité sous toutes ses formes à l’intérieur de la communauté, et donc aussi de l’homosexualité. Rappelant que l’érotisme était bien présent dans des passages de la Thorah, il a pris le sujet de la sexualité pour montrer combien il était nécessaire, au sein de l’IKG, de séparer le religieux du culturel. Il a en outre établi une différence importante entre l’orthodoxie et le fondamentalisme. Ce dernier n’admet pas de discussion et se mue en mouvement politique intolérant. Si les Juifs ont bien des ennemis (les antisémites comme ceux qui sont apparemment à l’origine, en Suède, de la remise en cause de la banalité de la circoncision), le journal de l’IKG se doit d’informer sur la diversité de la vie culturelle juive, et donc annoncer la tenue du festival.

Espérant ridiculiser les organisateurs du festival, M. Muzicant a affirmé que ceux-ci avaient envoyé deux films au grand rabbin (Paul Chaim Eisenberg) pour s’assurer que les films seraient considérés comme « kosher ». De ce fait, la rabbinat aurait, selon lui, rédigé un point de vue sur les films, à l’origine de la condamnation du festival. Sur le coup, M. Eisenberg n’est pas intervenu [!]. Ce n’est qu’environ une heure plus tard, lorsque le directeur du festival, M. Kaczek, a enfin eu la parole, que la vérité a pu éclater au grand jour. Oui, deux films ont bien été envoyés à M. Eisenberg, mais c’était tout simplement à sa demande, car M. Kaczek lui avait demandé s’il accepterait de participer au débat prévu à l’issue de la projection de ceux-ci, l’un des films portant sur les femmes rabbins (rabbines), l’autre sur les sentiments des mères avant la circoncision de leur fils. Le grand rabbin a bien été contraint de reconnaître que « M. Kaczek di[sai]t la vérité ». Un membre éminent de la communauté, candidat à la présidence lors des élections à venir, s’est alors levé pour dire « depuis des dizaines de réunions, on nous dit que l’équipe du festival avait envoyé des films au rabbin pour voir s’ils étaient casher, maintenant on apprend que c’était pour demander une participation à un débat, j’ai vraiment l’impression que la direction de l’IKG nous manipule ! ».

Achevant sa treizième et dernière année à la tête de l’IKG [nettement moins que Ben Ali], M. Muzicant s’est présenté comme un homme rassembleur. Selon lui, c’est en Autriche qu’il y a la dernière « communauté unifiée » en Europe [‘Einheitsgemeinde’ – ce dont je doute profondément]. Il faudrait donc avant tout préserver cette unité. Depuis 1984, des orthodoxes menacent apparemment de faire scission en demandant la reconnaissance de l’orthodoxie juive comme religion indépendante par les autorités autrichiennes. Ils représenteraient actuellement 3000 des 7 à 8000 membres de la communauté et leur départ potentiel représenterait pour M. Muzicant une épée de Damoclès (« Damoklesschwert »). Il interprète lui aussi la pétition comme une exigence de manifestations culturelles organisées par l’IKG [tout faux !] mais il doit trouver, explique-t-il, un équilibre dans les crédits affectés aux établissement pour les personnes âgées, aux écoles juives, aux installations sportives et à la culture. Avant tout, il entend éviter les casus belli. Il insinue en outre que si le festival s’en prend à l’IKG à travers la presse [ce qui est faux, car MM. Kaczek et Fastenbauer étaient tous les deux libres de répondre ou pas au magazine profil], ce serait pour se faire de la publicité (« um Publicity zu bringen »). Il est prêt cependant à revoir la structure du mensuel de la communauté, pour éventuellement mettre en place une partie plus libre.

En réponse à ces propos sur l’unité de la communauté, Ruth Beckermann a affirmé que ce n’était pas les pétitionnaires qui cherchaient la scission [j’évite ici le mot ‘schisme’, du vocabulaire religieux] mais que – au contraire – ils espéraient améliorer le fonctionnement démocratique de l’IKG et maintenir par là même l’unité de la communauté.

 

Photo JS

Marco Schreuder, le modérateur, aux côtés de Yakov Indik, directeur des affaires religieuses du Sanatorium Maimonides Zentrum

Lorsque le public a pu prendre la parole, il y eut une flopée de mains levées, au moins une vingtaine en moins de 10 secondes. La plupart des interventions étaient pertinentes. Ronny Böhmer a par exemple rappelé que les statuts de l’IKG prévoyait que l’un des objectifs du mensuel Die Gemeinde était d’informer sur le vie culturelle juive. Une jeune femme juive orthodoxe, Nurit Schaller, s’est dite offensée que le président estime que sa communauté ne pouvait supporter l’idée d’un film traitant de l’homosexualité ! Elle avait vu le film Brit/convenant et n’y trouvait rien à redire, si ce n’est qu’il eut été préférable que la direction de l’IKG voit le film avant de le critiquer. Elle même est artiste, ses expositions sont annoncées dans Die Gemeinde, sans qu’on lui demande de présenter des reproductions de ses œuvres (qui contiennent parfois des nus). Plus fort encore, un haredim (‘ultraorhtodoxe’), Yakov Indik, tout en noir avec le chapeau et la panoplie complète (photo ci-contre), a pris la parole pour dire que chez lui, le seul journal autorisé pour sa famille était Die Gemeinde et qu’il entendait bien y trouver l’annonce d’un festival, du moment qu’on ne décrit pas le contenu de tous les films. A la surprise générale, il a raconté qu’il avait lui-même programmé le film Tu n’aimeras point (Eyes Wide Open, un film programmé au festival en 2009), au Centre Maimonide ! [pour mémoire, ce film traite de façon assez crue de l’amour entre deux juifs orthodoxes homosexuels du quartier Méa Shéarim de Jérusalem].

Alors, le président de la communauté, M. Muzicant, n’est-il pas plus royaliste que le roi en censurant l’annonce d’un festival au seul motif que deux des films dudit festival risqueraient de blesser les sentiments religieux ?

Tentant de rassembler « les séculaires et les intellectuels » contestataires derrière lui, il a affirmé qu’il aurait signé la pétition s’il n’avait pas été président, mais personne n’était dupe devant une telle manœuvre. La question des jeunes a aussi été évoquée. Il y en avait très peu dans la salle, l’âge moyen devait être 45-50 ans. Une jeune femme s’est émue du fait qu’il y avait moins de monde pour la manifestation de soutien pour le soldat Gilad Shalit. Dans mon intervention, j’ai demandé si, maintenant que l’on savait, grâce au grand rabbin, que M. Muzicant était mal informé au sujet du film Brit, ce-dernier comptait s’excuser des propos tenus… La réponse fut hélas clairement négative, « il n’y a aucune excuse à formuler. »

Après un dernier tour de table sur le podium, c’est par petits groupes informels, de 22h30 à 23h, que la discussion s’est poursuivie (dans chaque groupe, trois ou quatre Juifs, cinq ou six avis !). M. Muzicant est revenu sur le conflit au Moyen-Orient avec des généralités bien peu constructives « Les Palestiniens ceci cela », « ‘ils’ ne veulent pas la paix »… comme si le festival représentait maintenant le Hamas. Sommé par M. Kaczek de s’expliquer sur les propos diffamatoires imprimés dans Die Gemeinde (M.Kaczek aurait par le passé « roulé » l’IKG), le président n’a pas pu apporter d’éléments probants.

Incidemment, on a appris que la rédactrice-en-chef de Die Gemeinde avait été limogée [curieusement, il se trouve qu’elle avait osé mettre un lien vers le festival sur le site de l’IKG, mais la causalité n’est pas établie], qu’une commission culture allait être renforcée et que, bien sûr, tous les membres étaient invités à faire part de leurs propositions. Malgré cela, le différend semble profond et cette volonté de maintenir l’unité à tout prix risque de gêner cette prise de conscience plus que jamais nécessaire à la tête de la communauté : la judéïté (le fait d’être juif) ne se résume pas au judaïsme (la religion juive) et la représentation religieuse des Juifs en Autriche (l’IKG) ne saurait assurer la représentation de la diversité des identités juives, identités qui peuvent être religieuses, avec de nombreuses nuances, mais aussi athées et avant tout culturelles. A suivre !

Compléments

  • Fünf Seiten in der Gemeinde Nr. 683, Dez. 2010, S. 8-12 (S. 8-910-11 u. 12)+ Stefan Grissemann, « Mehr als eine Religion« , profil, 10.1.2011
  • Edlinger, Thomas and Stefan Grissemann (2005) « Anschlagskultur – Der palästinensische Selbstmordattentäter-Film ‘Paradise now’ sorgt für Zündstoff – auch in Wien ». Profil 36, no. 45: 196-201 (HIER UNTEN!).

Et pour prendre du recul (par ordre chronologique), parmi mes articles :


19 janvier 2011 - Posted by | Cinéma, Israel, Judaïsme, Uncategorized | , , , , , , , ,

Un commentaire »

  1. Jerome, thank you for the article!
    for me it was a shock to find out how this situation arose actually. And there is to add, that the dvds were only sent to Eisenberg, and not to the one who declared the movies « not kosher ». so Hofmeister was never asked to give a statement, he acted as if he’d seen « Brit » and he doesn’t have the authority to give comments or reviews on movies, theater plays or exhibitions. of course he didn’t show up this evening..

    Commentaire par Nurit Schaller | 19 janvier 2011 | Répondre


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