Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Un concert du nouvel an… bien silencieux !

Wilhelm Jerger (1902-1978), à la tête du Philharmonique de Vienne en 1938, membre du NDSAP depuis 1932, de la SS depuis 1938

Quoi de plus emblématique pour Vienne que la grande roue du Prater, les Mozartkugeln, l’école espagnole d’équitation… et le concert du nouvel an donné par l’orchestre philharmonique de Vienne ? Voilà sans doute quatre caractéristiques majeures de la capitale autrichienne, du moins d’un point de vue purement touristique. Ce concert du nouvel an (‘Neujahrskonzert’), généralement consacré à l’œuvre de la famille Strauss, est devenu l’événement le plus diffusé au monde dans le domaine de la musique classique, retransmis dans plus de 70 pays.

Dans la présentation des origines de ce concert, on trouve souvent mention du fait que le premier concert eut lieu le 31 décembre 1939, sans pour autant que les auteurs s’attardent sur le contexte de la période.

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Ci-contre, un extrait de journal paru la veille du premier concert permet de se replonger dans l’atmosphère de l’époque (Das Kleine Blatt 30.12.1939). Le titre : « Les faux documents du spectateur juif »

« Le Juif Friedrich Israel Wenger se rendait le 23 octobre à une pièce qui se jouait à la Rolandbühne. Il savait bien que les représentations théâtrales étaient interdites aux Juifs, mais il est entré la tête haute et la démarche assurée dans les allées du théâtre (…). Il déclara être aryen et pour « preuve » présenta un certificat de naissance et un acte de baptême. Le policier ne tomba pas dans le panneau. (…) L’accusé fut reconnu coupable et condamné pour fraude à deux mois de cachot. »

Au sujet du Neujahrskonzert, deux points au moins méritent d’être soulignés : d’une part, l’orchestre philharmonique faisait l’objet dès les années 1920 d’une politique explicitement antisémite et, d’autre part, les origines juives d’une partie de la famille Strauss ont été cachées suite à des décisions prises au plus haut niveau de l’appareil nazi.

Photo prise à l’exposition

Pendant l’hiver 2009/2010, dans une exposition intitulée « Un combat pour la ville » portant sur la culture viennoise de l’entre-deux-guerres, on pouvait voir l’affiche ci-contre. Elle était placardée il y a exactement 83 ans, début janvier 1928 (!). Les Nazis s’en prenaient à l’opéra de Ernst Křenek, « Jonny spielt auf », programmé au Staastoper. Ce symbole de la « fierté de tous les Viennois » était selon eux « victime d’une profanation négro-juive (etc.) » (en V.O. : „Unsere Staatsoper, die erste Kunst- und Bildungsstätte der Welt, der Stolz aller Wiener, ist einer frechen jüdisch-negerischen Besudelung zum Opfer gefallen. Das Schundwerk eines tschechischen Halbjuden, „Jonny spielt auf“, in welchem Volk und Heimat, Sitte, Moral und Kultur brutal zertreten werden soll, wurde der Staatsoper aufgezwungen.“).

L’Orchestre philharmonique, au Musikverein, constituait bien entendu un autre haut lieu de la culture viennoise sinon autrichienne. Là aussi, l’antisémitisme se développait rapidement. En 1938, avec l’Anschluss, l’aryanisation de l’orchestre est totale : douze musiciens sont exclus pour des raisons ‘raciales’ ou ‘politiques’. Dès le 22 avril 1938, le Philharmonique de Vienne joue à Berlin devant les plus hauts dignitaires nazis. Partant avec un taux exceptionnel, par rapport à d’autres formations, de 36% de membres du NSDAP au moment de l’Anschluss, l’orchestre parvient à 42% en 1945 (contre 7% pour le Philharmonique de Berlin). Wilhelm Jerger (1902-1978) est nommé dès 1938 à la tête du Wiener Philharmoniker. L’homme était membre du NSDAP depuis 1932, de la SS depuis 1938. En 1942, il publie Erbe und Sendung (‘Héritage et mission (divine)’, Wien: Wiener Verlag Ernst Sopper & Karl Bauer), ouvrage dans lequel il donne libre cours à un antisémitisme virulent, accablant notamment Gustav Mahler (encore une des douteuses omissions de l’exposition consacrée à Mahler l’an dernier, cf. ce billet). Dans la description de l’école des violonistes du Philharmonique, Jerger place des étoiles sur quelques noms et explique en note (p. 108), « Pour les noms avec des * il s’agit de violonistes non-aryens » (« Bei den mit * versehenen Namen handelt es sich um Nichtarier »). Après guerre, il poursuit sa formation en Suisse (à Lucerne en 1948 puis à Fribourg où il soutient une thèse, en 1952). En 1958, il rentre en Autriche pour prendre la direction de l’université privée Anton Bruckner de Linz, alors appelée Bruckner-Konservatorium (et ce jusqu’à sa retraite, en 1973). Sur le site de l’orchestre, on ne trouve aujourd’hui aucune trace des musiciens assassinés, qu’il s’agisse du hautboïste Armin Tyroler ou des trois violonistes Moritz Glattauer, mort à Theresienstadt, Viktor Robitsek, mort dans le ghetto de Łódź ou Max Starkmann, déporté à Minsk puis exécuté. Si le premier violon Julius Stwertka est mentionné, ce n’est pas pour rappeler qu’il est mort lui aussi à Theresienstadt. En 1947, lors de répétitions de l’orchestre à Londres, l’un des anciens membres du philharmonique, Friedrich Buxbaum, lui-même persécuté et exilé, pouvait dire à ses collègues non sans une pointe d’ironie mordante : « je vous ai entendu vous accorder, cela sonnait très bien, complètement sans juiverie [judenrein] ». Enfin, mauvaise nouvelle pour les historiens intéressés, les archives du ‘Staatsorchester’ ne sont pas encore ouvertes et restent déposées aux archives nationales.

Concernant la famille Strauss qui est à l’honneur depuis 1939 pour ces concerts, il apparaît que les origines juives du fils Johann (1825-1899) ont été complètement occultées. Le maire antisémite de Vienne, Karl Lueger (1844-1910), connu pour l’influence qu’il a exercée sur Hitler pendant sa période viennoise (1907-1913), avait su s’accommoder de cette ascendance et déclarait « c’est moi qui décide qui est juif ou pas ». Pendant la guerre, Goebbels a été jusqu’à envoyer des hommes de main pour subtiliser les registres de baptêmes de la cathédrale Saint-Étienne et les remplacer par des faux, faisant disparaître le fait que l’arrière-grand-père de Strauss était un Juif converti au catholicisme.

L’obsession des origines poussée à son paroxysme.

Adèle Strauss, la troisième femme de Strauss, était juive. Sa fille, Alice Strauss-Meyszner, vécut à Vienne jusqu’en 1939, régulièrement traînée dans la boue par la presse antisémite (elle meurt en Suisse en avril 1945). Légataires de Strauss, son beau-frère et sa nièce ne purent récupérer que quelques biens en 1952 et c’est en 1998 que des procédures de restitution débutèrent (parallèlement à « l’affaire Schiele » abordée dans ce billet).

La célèbre statue dorée de Johann Strauss, au Stadtpark, mériterait sans doute une petite pancarte sur l’héritage de Strauss. Après tout, l’un des biographes de Strauss, Robert Dachs, a pu retrouver des lettres dans lesquelles Strauss se disait avant tout Juif (cf. « Dans mon coeur, je suis plus juif que protestant », dans cet article). De la même façon, l’histoire du Wiener Philharmoniker mériterait elle aussi quelques précisions, au sujet de ce concert du nouvel an… encore bien silencieux sur son passé.

Mes remerciements vont d’abord à Elie Marcuse, qui m’avait signalé l’été dernier que ce fameux concert datait de 1939 et qu’il y avait probablement matière à quelques recherches, et ensuite à  Hannes Gellner, qui a corrigé deux erreurs factuelles contenues dans une version antérieure de ce billet.

Sources (à partir de la plus  récente)

  1. Harald Walser, « Es klang wunderbar. Ganz judenrein! », Die Presse, 30.12.2010 (commentaires des internautes affligeants, là encore – cf. ce billet sur l’antisémtisme ‘décomplexé’.
  2. Carsten Fastner, « Musik macht Österreich« , Falter, 25.05.2005
  3. Jan Herman, Yeah, the holocaust really happened, 29 November 2005
  4. Alix Kirsta, « Feud in C Major », Times, 15 June 2002.
  5. Markus H. Lenhart, Die Wiener Philharmoniker im NS-Staat – Ein glänzendes Beispiel österreichischen Vergessens (pp. 6-7), 2000.
  6. William Osborne, « Symphonieorchester und Künstlerpropheten: Kultureller Isomorphismus und die Machtverteilung in der MusikVeröffentlicht » Leonardo Music Journal (Vol.9,1999) M.I.T.

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6 janvier 2011 - Posted by | Antisémitisme, Art, Autriche, Mémoire, Nazisme | , , , , ,

Un commentaire »

  1. Thank you for your article. Armin Tyroler was my great grandfather.

    Commentaire par Peter Lancaster | 28 décembre 2012 | Réponse


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