Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Mondial 2010 : les albums Panini et leurs sombres précédents

(ICI, un PDF plus ‘soft’ de ce billet)

Le 26 avril 2010, ce ne sont pas moins de treize (!) millions de vignettes autocollantes à l’effigie de footballeurs qui étaient livrées en Autriche. Qui a compris que ce jour-là un nuage de criquets venimeux venait de s’abattre sur le pays ? La veille, la Kronen Zeitung, tabloïd populiste le plus diffusé au monde (3 millions de lecteurs pour 8 millions d’habitants) venait de clore sa campagne en faveur de la candidate d’extrême-droite à l’élection présidentielle et offrait à présent l’album conçu pour la collection de ces vignettes. Depuis cette date, ce sont tous les jours un million de vignettes qui sont vendues.

L’entreprise Panini qui diffuse les autocollants depuis 1961 dans une centaine de pays, essentiellement sur le thème du foot, prévoit pour 2010, grâce à la Coupe Immonde, un chiffre d’affaires de 450 millions d’euros, dont 90 millions dans le petit pays qu’est l’Autriche, où la ‘Stickermania’ – telle qu’on la nomme ici – ­ bat son plein. Chaque année, Panini produit environ 6 milliards de vignettes.

Or qu’est-ce que cette grand-messe qui réunira des millionnaires en short, dopés jusqu’à la moelle, avec leur hordes de supporters avinés ou nazillons, meuglant leur haine de l’équipe adverse ? Trois ouvrages au moins permettent de répondre à cette question.

– Le supplément de Charlie Hebdo, Ni Dieu ni Foot, donne un bon aperçu des enjeux : il y est question de l’argent sale recyclé à cette occasion, de la tribune offerte aux groupes néonazis, de l’importance de la prostitution dans le foot professionnel, de l’esclavage moderne (déjà traité ici, sur ce blog), des ravages écologiques, du développement du dopage, de la perte de neurones consécutives à chaque tête, et de la violence inhérente à chaque rencontre.
– Aux éditions Échappée, Ronan David, Fabien Lebrun et Patrick Vassort ont publié Footafric. Coupe du monde, capitalisme et néocolonialisme (ici le PDF annonçant la sortie de cet ouvrage). Ils y dénoncent « la militarisation de l’espace et l’occidentalisation forcée de l’économie tout en organisant le pillage des fonds publics au profit des grandes sociétés capitalistes ».
– Enfin, la revue Quel Sport ? publie ces jours-ci un numéro double, Football, une aliénation totalitaire (près de 400 pages). En guise de mise en bouche, voici les sections de l’article sur la coupe immonde des townships, rédigé par Fabien Ollier et Christophe Dargère :

  1. Le capital prédateur ainsi que toutes les maffias du monde vont s’abattre sur l’Afrique du Sud comme les prêtres catholiques sur les enfants de chœur afin de tirer le plus de profits possibles de cette grande mensualité commerciale.
  2. La police et tout un arsenal sécuritaire vont être déployés afin de protéger les touristes des gangsters et canaliser les violences multiples des meutes et hordes d’abrutis venus encourager leurs équipes de mercenaires en crampon.
  3. La mobilisation de masse autour de onze bandits manchots en tenue de camouflage aura des effets psychologiques de foule sur l’ensemble du corps social de chaque pays participant.
  4. L’Afrique du Sud va subir une opération de lifting et de détartrage pour sourire à pleines dents aux cash-machines, aux devises des touristes et aux gouvernements qui viendront faire leur marché.

Mais revenons aux vignettes Panini. Le principe des albums de vignettes à collectionner remonte aux années 1870, lorsque le directeur du grand magasin ‘Au Bon marché’, à Paris, décida de fidéliser sa clientèle en offrant des images. Ce fut ensuite l’entreprise allemande ‘Liebig-Fleischextrakt GmbH’, spécialisée dans la commercialisation de l’extrait de viande, qui reprit le procédé. Une innovation décisive apparaît en 1920, lorsque les vignettes sont incluses dans des paquets de cigarettes. Cela permet alors une diffusion bien plus importante des images et des albums.

En Autriche comme en Allemagne, dès les années 1930, ces albums sont utilisés à des fins explicitement idéologiques. Dès 1933, l’album Deutschland erwacht (l’Allemagne se réveille) est diffusé à plus de 500 000 exemplaires, les vignettes étant emballées avec les cigarettes Altona-Bahrenfeld. La même année, on trouve également un album en deux tomes, avec tout d’abord Kampf ums dritte Reich (Le combat pour le Troisième Reich), premier album en couleur à la gloire des nazis (illustration ci-contre).Le deuxième tome s’intitule Der Staat der Arbeit und des Friedens – Ein Jahr Regierung Adolf Hitler (L’Etat du travail et de la paix – Un an de gouvernement d’Adolf Hitler). En 1934, c’est « l’Europe en armes » qui est présentée dans Europa in Waffen. On lit au dos des vignettes qu’il s’agit de « 180 images illustrant la vulnérabilité de l’Allemagne et le pouvoir oppressant de l’Europe qui s’arme ». L’argumentaire est limpide pour appeler au réarmement de l’Allemagne, en violation du Traité de Versailles.

En 1936, l’album qui fait l’objet de collections plus assidues encore est Adolf Hitler – Bilder aus dem Leben des Führers (Images de la vie du Führer). A travers une dizaine de chapitres, on découvre ‘Hitler et la Wehrmacht’, ‘Hitler homme d’Etat’, ‘Hitler et les arts’ etc. Comme l’explique Elisabeth Klamper du Centre de documentation de la Résistance autrichienne (DÖW), cet outil de propagande permettait, à une époque où la télévision n’existait pas et où la radio était peu diffusée, de s’assurer que même dans les villages les plus reculés, la ‘grandeur’ du national-socialisme pouvait attirer les foules.

Toujours en 1936, les Jeux olympiques ont donné lieu à deux albums, pour les jeux d’hiver à Garmisch-Partenkirchen et ceux d’été à Berlin, préfigurant ainsi ceux de Pékin dans l’usage qui en fut fait par le régime. Les collectionneurs, petits et grands, s’habituaient à voir des croix gammées partout. Une perfide contamination des esprits se mettait en place avec ces albums.
Mais le fin du fin, pour les Autrichiens, ce fut l’album publié en février 1940, Wie die Ostmark ihre Befreiung erlebte (‘Comment la Marche de l’Est vécut sa libération’ – comprendre l’Anschluss de mars 1938). ‘Ostmark’ était le terme des nazis pour désigner l’Autriche, et aujourd’hui seuls les assistants parlementaires du parti d’extrême droite (le FPÖ) se plaisent à utiliser le terme ‘Ostmark’, lorsqu’ils se font envoyer au Parlement des articles de propagande néonazie, en toute impunité bien sûr (cf. à ce sujet, ce billet). Avec cet album, c’est toute la nazification de l’Autriche qui était présentée comme une libération. Là encore, les croix gammées fleurissaient au fil des pages, dans ces paquets de cigarettes.

Voici quelques extraits de cet album qui en disent long sur l’enthousiasme avec Hitler fut accueilli dans son pays natal (il faut cliquer sur les photos pour les agrandir):

Aujourd’hui, en 2010, l’album qui fait fureur est celui qui rassemble les abrutis en crampons…

Comme en 1936, on prétend favoriser l’amitié entre les peuples : alors qu’en 1936 le titre d’une des pages évoquait « une fête du sport des peuples », en 2010 on met l’accent sur le ‘Fairplay’.
Comme en 1936, les stades de 2010 sont mis en valeur, lieux stratégiques de concentration d’une foule dominée par l’hypnose des jeux du cirque (voir à ce sujet, le livre de Marc Perelman, L’ère des stades – Genèse et structure d’un espace historique (Psychologie de masse et spectacle total, Infolio, avril 2010).

Et, contrairement à ce qu’on pourrait croire, les enfants ne sont pas les seuls à s’adonner à la ‘Stickermania’. La ville de Vienne, par exemple, organise des bourses d’échanges dans lesquels les jeunes sont minoritaires. Comme l’explique très bien Erich Kirchler, psychologue spécialisé dans l’analyse économique à l’université de Vienne, ces albums permettent de se construire un monde simple, bien ordonné, limité et rassurant. Ils aident à créer des identités partagées et offrent dans l’espace public des lieux d’échanges et de rencontre. Selon les époques, qu’il s’agisse de l’idéologie nazie ou de la FIFA, on retrouve bien les mêmes techniques de diffusion.

Remerciements : Stefan Kappacher (ORF, pour m’avoir envoyé son reportage en mp3), Elisabeth Klamper (DÖW, pour m’avoir permis de consulter l’album de 1943 sur la ‘libération’ de l’Autriche) et surtout Vera Zeichmann (qui rédige actuellement un mémoire de maîtrise à l’université de Vienne sur les albums de ce type, dans une perspective historique, pour m’avoir permis de scanner les albums sur les JO de 1936).

Sources

  • Reportage de Stefan Kappacher sur Ö1 (radio publique autrichienne), diffusé le 9 mai 2010 (disponible sur demande en mp3).
  • Le supplément Ni Dieu ni Foot de Charlie Hebdo.
  • Ronan David, Fabien Lebrun et Patrick Vassort, Footafric. Coupe du monde, capitalisme et néocolonialisme, aux Éditions l’Échappée (ici le PDF annonçant la sortie de cet ouvrage).
  • La revue Quel Sport ?
  • Un site en allemand sur l’histoire des albums de vignettes des paquets de cigarettes.
  • Ciolina, Erhard und Eva-Maria, Reklamebilder, Battenberg Antiquitäten Katalog ‘Überblick der Entwicklung und Geschichte des Sammel- oder Reklamebildes. Mit bewerteten Katalogteil aller in deutscher Sprache von 1872 bis 1990 erschienenen Sammelbilderalben.’
Publicités

29 mai 2010 - Posted by | Anti-foot, Sport | , , , , , , , ,

2 commentaires »

  1. hello ! je suis étonnée par cette article je vais de ce pas faire parlé de votre article sur mon blog !
    Continuez ainsi !

    Commentaire par Foot 2010 | 10 juin 2010 | Réponse


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :