Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Des reflets ‘rouge-blanc-rouge’ dans l’œil de l’ours

ou Le reflet du cinéma autrichien contemporain au festival de Berlin

Cliquez sur la photo pour voir toutes celles prise à BerlinEt si la sélection de films produits par un pays présent dans un des grands festivals internationaux pouvait nous parler de l’état du cinéma dans ce pays, voire de certains aspects de la société dudit pays ? Travaillant en Autriche sur les principaux festivals de cinéma en Europe (Cannes, Venise, Berlin), dans le cadre du projet européen EURO-FESTIVAL, je me suis livré à ce petit exercice à l’occasion de mon séjour en février pendant la Berlinale.

Le développement des coproductions témoigne de façon concrète de la mondialisation. Rares sont aujourd’hui les films non-européens (à l’exception des films étasuniens) qui sont uniquement produits par un pays. Parfois, on en vient à des situations gênantes, comme dans le cas du dernier film de l’Israélien Yoav Shamir, largement financé par l’Autriche, dont je me fis l’écho il y a peu. Deux séquences de ce films posent problème et risquent d’alimenter un antisémitisme local qui, hélas, n’a vraiment pas besoin de cela pour se développer. C’est aussi ce jeu des coproductions, d’autant plus important que le pays étudié est petit, qui m’a invité à aborder ce sujet.

La Commission autrichienne du film indique clairement quels sont les films présents à Berlin dont le financement fit appel à des fonds autrichiens. Sur les 20 films concourant pour l’ours d’or, partie émergée de l’iceberg de pellicule et de pixels ­ – partie modeste, certes, mais ô combien visible ­ -, trois films impliquaient l’Autriche. Bien entendu, sur un total de près de 400 films présentés à Berlin, il peut paraître abusif de se limiter aux films en compétition de la sélection officielle, mais les autres films ne gagnent pas la même visibilité, loin de là. On peut d’ailleurs signaler le très beau court-métrage d’Ascan Beuer, Paradise Later, qui fait vivre un texte de Joseph Conrad de 1899 à travers l’évocation d’un bidonville indonésien, installé le long d’une rivière.

Venons-en aux trois films en compétition qui portaient donc, plus ou moins indirectement, les couleurs de l’Autriche et qui firent l’objet d’articles et commentaires dans plus de 120 pays, de la part des 4000 journalistes accrédités (sur 20 000 accrédités au total).

1. JUD SÜSS – FILM OHNE GEWISSEN (Le Juif Süss ­ Film sans conscience) d’Oskar Roehler, coproduit par non moins de six institutions autrichiennes : l’Institut autrichien pour le film, l’ORF (équivalent de France Télévision), les Fonds pour le film de Vienne et du Land de Basse-Autriche, ainsi que deux compagnies de production (novotny+novotny et dans une moindre mesure Ulrich Seidl Filmproduktion).

Ce film est une CA-TA-STROPHE. Présenté comme un genre de making-of du film de propagande nazi réalisé en 1939/1940 par Veit Harlan, le film de Roehler est centré sur l’acteur qui, à la demande de Goebbels, a accepté en 1939 de jouer le rôle-titre, Ferdinand Marian. Celui-ci est présenté comme une victime du nazisme alors qu’il a largement profité de la politique culturelle nazie, tournant encore dix films après Jud Süss. Le scénario de ce making-of contemporain nous montre un Marian vivant avec une épouse ‘demi-juive’ (selon la terminologie de l’époque) et – pire encore – on fait croire aux spectateurs qu’il cachait un jardinier juif. Tout ceci est historiquement faux, et Roehler s’est défendu en expliquant que son film n’était pas un documentaire mais une fiction. A vrai dire, ce film ne fait qu’enchaîner les scènes de fête et de sexe, souvent de façon vulgaire (une femme pénétrée par Marian à la fenêtre, avec au fond un Berlin bombardé, s’écrie “vas-y mon Youpin !”). Même si l’histoire des festivals nous enseigne que parole de critique n’est pas toujours parole d’évangile (et existe-t-il seulement une bible de la critique de films ?), il n’est pas étonnant que cette coproduction austro-allemande ait été la seule à être huée en projection de presse. Lors de la session des questions/réponses qui suivait, le réalisateur s’est risqué à comparer les conditions de productions des films actuels, à celles qui étaient en vigueur à l’époque de Jud Süss. Absent du palmarès, on pourra sans peine oublier ce navet toxique qui ne pouvait que causer des crises d’urticaire, même si, à un second niveau, la polémique le concernant, autour de la « fiction historique », pourrait être pertinemment rapprochée de l’affaire Karski (cf. les échanges entre le romancier Yannick Haenel et Claude Lanzmann, dont nonfiction, par exemple, s’est fait l’écho).

Plus encore que pour Defamation, les institutions autrichiennes ont raté une belle occasion de s’abstenir. Si l’on commence aujourd’hui, en 2010, à modifier à ce point la vie de personnages historiques (ici l’acteur de Jud Süss), on risque de finir dans quelques années par voir l’Autriche financer des films qui expliqueront que le Zyklon B n’était utilisé que pour désinfecter les douches à Auschwitz ! Bref, attention danger.

2. DER RÄUBER (Le Voleur) de Benjamin Heisenberg est coproduit par les trois principales institutions autrichiennes : l’Institut autrichien pour le film, l’ORF et le Fonds pour le film du Land de Vienne.

Le point de départ est séduisant. Le film est une adaptation d’un roman de Martin Prinz, inspiré d’un fait divers réel : les cambriolages en Autriche d’un jeune homme qui était un marathonien confirmé et utilisait son endurance pour quitter les lieux de ses méfaits en courant, couvrant au besoin de longues distances. Seulement, si la photo est séduisante et la façon de filmer habile, le réalisateur passe complètement à côté de son sujet, en refusant sciemment toute approche psychologique. Au bout de 15 minutes où l’on voit le héros alterner entraînements et hold-ups, on se demande forcément “ pourquoi court-il ? Pourquoi vole-t-il ? ” d’autant plus qu’on voit bien, un peu plus tard, que Johann Rettenberger,très bien joué par l’acteur autrichien Andreas Lust, n’a que faire de cet argent volé. Là encore, par rapport à l’Histoire, le réalisateur prend ses aises : il imagine que le héros gagne le marathon de Vienne, qu’il est blessé par un retraité et meurt de ses blessures, alors qu’en réalité il s’est suicidé. C’est bien entendu moins grave que dans le cas de Jud Süss, et quels ne sont pas les ‘biopics’ qui prennent ainsi quelques libertés ? Le réalisateur a déclaré s’être intéressé avant tout à l’aspect animal du personnage, à son besoin de mouvement. Dommage…

3. ON THE PATH (Sur le chemin), de Jasmila Žbanić, a été financé par les mêmes institutions que Der Räuber et coproduit aussi par Coop99 (qui a produit Lourdes de Jessica Hausner, grand succès à Venise). Seulement, c’est un film très balkanique, réalisé par une jeune réalisatrice née en 1974 et déjà couronnée d’un Ours d’or à Berlin en 2006 avec Grbavica. L’actrice principale, Zrinka Cvitešić, merveilleuse de justesse, est croate (ici ma photo de paparazzi). Elle joue le rôle d’une jeune femme qui voit son compagnon sombrer dans l’islamisme. Si le scénario est parfois un peu grossièrement ficelé, ce film a le mérite d’aborder de façon frontale, sans exagérer, le danger de l’islamisme en particulier, et de l’islam et des religions en général. Considérant la réputation engagée du festival de Berlin, on aurait pu imaginer une récompense pour ce film (le film allemand Shahada, qui traite du même sujet, n’a pas été distingué non plus).

Bien sûr, à partir de ces trois films, il est bien délicat d’en tirer des généralités. Toutefois, il apparaît plus prometteur pour l’Autriche de ses tourner vers ses nouveaux voisins (ici la Croatie et la Bosnie- Herzégovine), plutôt que vers l’Allemagne. Der Räuber se passe essentiellement à Vienne, et ailleurs en Autriche, mais c’est un film d’un réalisateur allemand qui, au-delà de quelques qualités esthétiques indéniables, ne restera probablement pas dans les mémoires (et d’ailleurs même un passionné de marathon peut être déçu !). Quant à Jud Süss, certains commentateurs sont allés jusqu’à se demander si le comité de sélection de la Berlinale ne l’avait pas sélectionné à dessein, pour s’offrir une petite polémique qui mette le festival en valeur (cf. “ Berlin 2010 : vous reprendrez bien un peu de polémique nazie ?”).

Prochain épisode de la série “ le cinéma autrichien à l’étranger ” : les aventures de Michael Hanecke et Christian Berger (directeur photo) aux Oscars, le 7 mars prochain… pour Le Ruban blanc.

A lire également parmi les textes que j’ai publiés sur nonfiction.fr :

Pour finir, mes photos prises à Berlin (comentées en anglais) et ci-dessous, la liste des films que j’ai vus (Der Räuber avait fait l’objet à Vienne d’une projection ‘secrète’).

23 février 2010 - Posted by | Cinéma | , , , , , , , , ,

Aucun commentaire pour l’instant.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :