Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Les déserteurs autrichiens enfin réhabilités !

werner

Oskar Werner (1922-1984), héros déserteur.

Franchement, je n’aurais jamais cru devoir me réjouir en 2009 d’une loi qui permet la réhabilitation de déserteurs autrichiens de la Seconde guerre mondiale ! 64 ans c’est bien long, oui, même si c’est moins que les 359 ans qu’il a fallu au Vatican pour réhabiliter Galilée, qui avait démontré au début du dix-septième siècle que la terre tournait autour du soleil et non le contraire (il avait été contraint pour cela d’abjurer devant le Tribunal de l’Inquisition). On en est d’ailleurs à 409 ans d’attente pour Giordano Bruno, condamné lui au bûcher en 1600, et dont la demande de réhabilitation a pour l’instant échoué (en février 2000, Jean-Paul II avait refusé).(*)

Mais revenons à notre chère République alpine. La loi qui a été votée le 7 octobre dernier annule toutes les condamnations prononcées par les tribunaux nazis, notamment les tribunaux qui décidaient de la stérilisation des personnes déclarées inaptes à assurer la descendance de la « race aryenne » (sentence des Erbgesundheitsgerichte).

Du coup, et c’est un autre point important de la loi, les victimes ont le droit de bénéficier du fonds national destiné aux victimes du nazisme. Dernière précision, deux questions ont été âprement débattues : devait-on permettre les réhabilitions au cas par cas ou de façon générale, pour tous ? La loi votée par les sociaux-démocrates et les conservateurs (formant la coalition au pouvoir), et les Verts (dans l’opposition) qui en sont à l’initiative, prévoit une réhabilitation globale des déserteurs mais pas des personnes condamnées pour mœurs contraires à la morale, de façon à pouvoir différencier les cas d’homosexualité des cas de pédophilie. Voilà pour la loi de 2009, qui a amené le porte-parole de la ministre de la justice, Heribert Donnerbauer, à s’inquiéter des conséquences de cette loi pour la jeunesse, rappelant que « la désertion reste un délit » (!). Quant aux représentants des deux partis d’extrême droite (29% de votants aux dernières législatives !), ils ont refusé de voter cette loi qui réhabilite, selon eux, « les assassins de [leurs] camarades ».

Quelle était la situation auparavant ? En 2005, une loi avait été votée par la coalition formée par la droite et l’extrême droite, mais les Verts et les sociaux-démocrates, qui la jugeaient bien insuffisante, s’y étaient opposés. Le terme « déserteur » n’était pas mentionné et cette loi (Aufhebungsgesetz) n’abrogeait que les décisions rendues par les tribunaux militaires. Les homosexuels, par exemple, restaient condamnés, et les personnes stérilisées de force, non reconnues comme victimes (l’homosexualité était condamnable jusqu’en 1971 dans le droit autrichien, 1982 en France). Avec la loi de 2005, les déserteurs emprisonnés ne pouvaient faire valoir les années passées en prison dans le calcul de leur retraite… contrairement aux membres de la SS et de la Wehrmacht, qui ne furent d’ailleurs pas très inquiétés dans l’Autriche d’après guerre. Voir à ce sujet la terrible histoire du bon Dr. Heinrich Gross, racontée ici en français.

En Autriche, 1400 déserteurs ont été condamnés à mort et exécutés pendant la guerre (sur 15 000 dans tout le Reich). Beaucoup d’anciens déserteurs ont eu une vie très dure après guerre : le poète H.C. Artmann, par exemple, s’est vu refusé en 1946 un emploi de facteur car étant déserteur, il avait une condamnation inscrite dans son casier judiciaire. L’hebdomadaire profil dresse le portrait de nombreux déserteurs, dont celui du grand acteur Oskar Werner, choisi ici pour illustrer ce billet, par clin d’oeil aux fans des films de Truffaut.

Sources : Der Standard, profil.

Complément : sur la propension des différents gouvernements autrichiens à fleurir les tombes SS tout en laissant à l’abandon les cimetières juifs, voir, de votre serviteur, « L’Autriche et ses Juifs, 70 ans après », L’Arche, n° 607, décembre 2008/janvier 2009, pp. 86-88 (ici en pdf)

(*) « En 1889, le pape Léon XIII s’oppos[ait] (…) à l’érection d’une statue à l’endroit même où Bruno fut assassiné. Le 29 juin 1930, le Vatican canonis[ait] le cardinal Bellarmin [qui avait condamné Bruno], après un procès fertile en polémiques. Et, le 3 février 2000, le cardinal Poupard, responsable au Vatican du « Pontificam Consilium Cultura » – celui-là même qui instruisit la réhabilitation de Jean Hus et de Galilée -, refus[ait] encore celle de Bruno (…) » source

9 octobre 2009 - Posted by | Autriche, Nazisme | , , ,

2 commentaires »

  1. 64 ans c’est bien long en effet ! je pense aussi à ceux allemands ou autrichiens qui non seulement désertèrent mais entrèrent dans la résistance. Quel courage ils eurent qu’en on connait le dressage que cette jeunesse reçut après 1918. On en parle peu et c’est dommage. Ton billet me fait aussi penser à la polémique qu’il y eut en France suite à la réhabilitation des fusillés français de 1917..

    Commentaire par sjaubert | 10 octobre 2009 | Répondre

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