Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Pour un accueil critique du film « Home » à Vienne

Bien entendu, on peut se réjouir qu’un Institut français diffuse un film visant officiellement à l’éveil de la conscience environnementale, et ce gratuitement. Seulement, quel est ce film ? Est-ce parce qu’il est gratuit qu’il faut le passer ? Assurément non, ou du moins sa projection devrait être suivie d’un débat construit, avec des intervenants annoncés, représentant différentes positions.

Curieusement, pour la première fois dans l’histoire de l’Institut français de Vienne, mention est faite dans l’invitation du groupe financier ayant permis la production du film. Ce film est produit par « François-Henri Pinault, président du groupe PPR, soutien officiel du film », comme cela est expliqué dans l’annonce des séances des 25 et 30 juin. PPR est « l’un des leaders européens de la distribution spécialisée et le deuxième acteur mondial du luxe » (Wikipédia)… Or, ce groupe vient d’annoncer 1800 licenciements à la Fnac (Le Monde 4/6/09) malgré 875 millions de résultat net en 2008. PPR c’est aussi La Redoute, une entreprise qui sillonne la France avec ses centaines de camions diesel pour assurer la livraison en « 24h chrono ». On y trouve aussi Conforama, entreprise spécialisée dans l’importation de meubles fabriqués par des esclaves chinois, dont une partie s’est avérée être allergène (même L’Express s’en est ému !).

Le terme « propagande » renvoie habituellement à l’ensemble des actions menées dans le cadre d’une stratégie de communication afin d’influencer la population dans sa perception des évènements. Selon cette définition, la projection de ce film apparaît bel et bien comme le résultat d’une propagande d’envergure inégalée dans l’histoire de l’après-guerre. Goebbels lui-même n’a pu faire aussi bien avec le célèbre Fest der Völker de Leni Riefenstahl, qui présentait une vision grandiose et féérique des athlètes « aryens » aux Jeux Olympiques de Berlin. Le Monde publiait le 22 juin un article intitulé « Quand Jean-Louis Borloo demandait aux préfets de faire la promotion de Home ». Au Ministère des affaires étrangères, un télégramme diplomatique incitait les postes à organiser des projections publiques. Agissant en qualité de distributeur, le réalisateur Luc Besson (célèbre pour sa série de films Taxi dont on sait les qualités écologiques et cinématographiques) a su mettre à disposition un réseau tentaculaire de salles, tant et si bien que le film fut projeté dans 134 pays, du Champ-de-Mars de Paris, au Trafalgar Square de Londres en passant par le Times Square de New York. La Fnac a bien sûr le monopole de la distribution du DVD et du Blue-Ray de Home, et, à la tête des meilleures ventes, on trouve… Home bien sûr !

Le film est disponible sur toutes les plateformes (ici sous Youtube). Plus de 8 millions de téléspectateurs sur France 2 l’ont vu en direct le 5 juin dernier. Or que nous dit ce film ? Il s’adresse  d’abord à nous avec un tutoiement aussi mièvre qu’infantilisant pour nous montrer comment la Terre était belle avant que les humains ne l’abiment (l’arbre est présenté comme « sculpture parfaite » dans une visée quasi-créationniste). Rassurez-vous, on ne voit que des Africains et quelques Asiatiques, les riches sont toujours protégés par leurs gigantesques moissonneuses-batteuses et autres merveilles technologiques. C’est tellement beau tout cela, vue d’avion ou d’hélicoptère ! Les amateurs de fonds d’écran seront ravis d’acheter les produits dérivés (Gucci, marque PPR bien sûr, vend le t-shirt pour 140 € !). Le message du film, si on peut en déceler un, serait de consommer mieux, par exemple en mangeant moins de viande. Or, toute personne ayant réfléchi aux questions écologiques sera convaincue que seule la décroissance pourrait sauver la planète. « Nous sommes les seuls responsables » entend-on (à 76′ dans la version en en ligne)… mais certains le sont plus que d’autres et ce n’est pas précisé, car il ne faut pas fâcher le groupe PPR !  Un autre exemple de la façon dont il découple complètement l’écologie de la politique ? YAB nous explique (41′) qu’en raison de l’agriculture intensive en Israël, pour l’exportation, le Jourdain est à sec. Il se garde bien, cependant, de nous parler de ceux qui en soufrent (ici un article à ce sujet) ! Lorsqu’il survole le Nigéria (56′), le réalisateur se garde bien de nous parler de Total, le groupe pétrolier qui, fort de ses 14 milliards d’euros de bénéfice en 2008… a fait appel de sa condamnation à payer 192 millions d’euros aux communes victimes de la marée noire dans l’affaire Erika.

Comme par hasard, dans le beau rapport annuel du groupe Total, on trouve – tiens, tiens… – des photos de Yann Arthus-Bertrand, qui n’est en rien un « réalisateur ». YAB, comme il se fait appelé, c’est d’abord un homme qui pendant DIX ANS s’est amusé à soutenir la course criminelle du Paris-Dakar, en prenant des photos depuis un hélicoptère. Inutile de préciser le bilan écologique de cette course, ni le nombre d’enfants africains tués sur le parcours.

Aussi, pour lutter contre la yabophilie aveuglante, quelques liens:

ARTICLES

  • Ce portrait magistral et très bien écrit, dans le journal CQFD.
  • Même la très respectée revue économique Challenges a osé critiquer YAB : « Plus de 2 300 heures à bord d »un hélicoptère … L »équivalent de 1667 tonnes de CO2 émises en dix ans. Voilà le bilan écologique de Yann Arthus-Bertrand pour photographier la terre « d’en haut.  » (la suite ici)
  • Francis Marmande dans Le Monde, 17 juin, évoque « l’obèse oeuvrette de propagande signée Yann Arthus-Bertrand »
  • Le Monde, 4 juin, « Arthus-Bertrand, l’image de marque » : « Ce qui donne toute sa mesure à cette vertueuse image publicitaire de la planète, outre l’insupportable tutoiement infantile de son commentaire, c’est, symphonie kitsch et autres chantilly électroniques, la musique. »
  • Le meilleur article est sans doute celui de Iegor Gran, « Home ou l’opportunisme vu du ciel (Libération, le 4 juin). « Quand il entend le mot culture, Yann sort son hélicoptère », l’article est ici.
  • « Home, un film gratuit qui fait le bonheur de François Pinault » (ici).
  • « Un Home à abattre ? » (ici).
  • « Le film « Home », une forme de « propagande » écologiste ? » (ici sur le site rue89)
  • « Un symbole du capitalisme vert » par Paul Ariès, dans L’Humanité du 26 juin 2009.
  • Le Canard enchaîné du 3 juin, 17 juin etc.

RADIO

  • France Inter : Là-bas si j’y suis, de Daniel Mermet, le 25 juin 2009 (téléchargeable ici)
  • France Culture : « Développement durable : le capitalisme peut –il être plus vert ? » le 9 juillet (ici)

FILMS

  • Il y a au moins deux autres films à signaler, qui surpassent grandement Home. Le premier est Koyaanisqatsi, réalisé par Godfrey Reggio en 1983 et produit par Francis Ford Coppola (et non Luc Besson, excusez la comparaison !)
  • Dans les films récents, citons La Vie moderne, de Raymond Depardon…
  • Et pour s’amuser, cette parodie de Home, assez moyenne mais bon…
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2 juillet 2009 - Posted by | Uncategorized | , , ,

Un commentaire »

  1. Il me paraît évident que les grands groupes industriels ne veulent pas renoncer au schéma classique de la croissance… celle-ci est en panne, inventons la croissance verte !

    A ce propos il y a dans 30 mn une émission sur France Culture : Développement durable : le capitalisme peut –il être plus vert ?

    http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/grain/fiche.php?diffusion_id=75379&pg=avenir

    A écouter !

    Commentaire par Stéphane Jaubert | 9 juillet 2009 | Réponse


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