Le petit flambeau

L'Autriche vue par un universitaire français…

Un défi pour l’Europe… et les relations franco-autrichiennes !

 Clément Mutimbo est décédé en juin 2015😦, Siehe diesen Nachruf.

Dans un livre récent, le sociologue Clément Mutombo s’est intéressé au sort des enfants nés à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Autriche, de mère autrichienne et de père appartenant à l’armée française.  Le Vorarlberg, province la plus occidentale de l’Autriche, est celle qui fut libérée et occupée par les Français… ainsi que par les sujets de ses colonies, ici des soldats Marocains qui étaient habituellement placés en première ligne, comme chair à canon (cf. le film Indigènes, dont on ne se lassera pas de regretter l’insuffisance du propos comme de la forme, au regard des enjeux encore actuels, cf. cette analyse).

Dès le début de son livre, l’auteur établit une distinction intéressante entre les enfants de soldats des colonies et les enfants de soldats français. Ayant longuement étudié les parcours individuels et les traumas psychiques dont ces enfants aujourd’hui âgés d’une soixantaine d’années ont été victimes, Mutombo montre que ce sont les blessures cachées qui ont causé les plus grandes souffrances, dans le cas où la différence avec les autres enfants n’était pas rendue visible par la couleur de peau. Pour certains enfants de Marocains, il y a pu avoir un phénomène de résilience, dans le sens qui a été popularisé par le neuropsyhciatre Boris Cyrulnik (cf. ce récent entretien avec N. Martin, A. Spire et F. Vincent).

Dans cette région affreusement catholique de l’Autriche, les enfants nés hors-mariage n’avaient déjà pas la vie facile. On apprend au détour d’un des témoignages rassemblés par Mutombo que c’est l’Eglise qui a eu un rôle déterminant dans le développement de l’ostracisme. Les Autrichiennes ayant fauté, au regard de cette morale moyen-âgeuse, n’avaient pas le droit de communier et c’est le curé de la paroisse qui a exigé des enfants qu’ils ne jouent pas avec le jeune Georg Fritz (« il arrivait même au curé d’interdire aux enfants de jouer avec moi, pour la simple raison que j’étais Marocain et donc pour lui un charognard », p. 34). Mutombo relève d’ailleurs une continuité historique pertinente entre le traitement des femmes déclarées sorcières au Moyen-Âge, et le sort qui était réservé à ces enfants après-guerre. Dans le cas de Heidi Braun, c’est son institutrice qui lui a dit en plein cours, en la visant, que les enfants nés hors mariage n’iraient pas au ciel (p. 73). On retombe sur l’épineux problème de la séparation de l’Etat et des religions à l’école, très récemment abordé dans ces colonnes.

Assez dense, le livre de Mutombo est clairement structuré autour de six entretiens : cinq avec ces anciens enfants (dont Georg et Heidi) et un avec une représentante du parti des Verts – seule élue localement impliquée pour venir en aide aux victimes. Au niveau national, c’est l’intrépide Barbara Prammer, Présidente du Parlement autrichien, qui a aidé à la parution de ce livre, Les damnés innocents du Vorarlberg, sous-titré « Parianisme envers les enfants historiques (1946) ». Désireux de récuser la notion de racisme, arguant du constat selon lequel les races n’existent pas, Mutombo qui est par ailleurs un spécialiste des couples « domino », a introduit le « parianisme » pour décrire les persécutions dont ont été victimes ces enfants. Enfants de la guerre, enfants de la honte pour le milieu rural archaïque du Vorarlberg, ces enfants sont considérés « historiques » par l’auteur, car ils témoignent de l’avènement de la Seconde république, en 1955. On pourrait aussi les appeler « enfants de l’Europe », considérant que c’est au niveau européen que des actes forts doivent être posés.

Clément Mutombo dénonce sans détour le manque de coopération des services de l’armée française car dans certains cas, les enfants qui disposent encore du nom de leur père et même de son numéro de matricule… font face à une porte close. La grande muette, encore et toujours.

Entre la France et l’Allemagne, il y a le précédent des « bâtards de Rhénanie », ces enfants nés dans l’entre-deux-guerres dans des circonstances analogues, et premières victimes des nazis. Comme le rapporte Lionel Richard dans un article du Monde diplomatique, « en 1937, une politique de ‘stérilisation forcée’ fut décidée en secret pour prévenir toute procréation des Noirs et des métis avec des Allemandes. Dans les communes de Rhénanie, particulièrement, une chasse aux « bâtards » fut mise en place, et sur 600 environ, selon les sources nazies, 385 ont été contraints à cette « prophylaxie sociale » (voir l’histoire de la « La honte noire » et cette émission d’arte). Deux ouvrages récents abordent la question des enfants franco-allemands mais ils ne traitent pas spécifiquement du cas des enfants dont le père était africain (L. Norz et J.-P. Picaper, Les enfants maudits, ed. des Syrtes, 2004 et plus récemment, Naître ennemi, de Fabrice Virgili, Payot 2009).

Plusieurs thèmes connexes méritent d’être ici mentionnés, comme celui des enfants de la Wehrmacht. Dans le numéro 675 de la revue Regards (publication du Centre communautaire laïc juif), en Belgique, Gérarldine Kamps a consacré un article à un portrait d’un de ces 20 000 enfants nés en Belgique d’un père de la Wehrmacht. En Norvège, ils sont, de 10 000 à 12 000, fruits de l’union d’un soldat allemand et d’une Norvégienne. En 2007, dix-neuf d’entre eux avaient assisté à l’audience de la Cour européenne des Droits de l’homme qui examinait la recevabilité de leur requête : ils accusaient les autorités de leur pays de les avoir traités de manière discriminatoire (cf. article du Monde ci-dessous, finalement leur requête a été déclarée inadmissible).

Maurin Picard a consacré un long article en mai 2009 à ce thème.

A quelques semaines des élections du Parlement européen, n’y a-t-il pas là un enjeu symbolique important, pour réconcilier les mémoires individuelles et collectives dans une histoire supranationale qui permettrait d’avancer dans la  construction d’identités transnationales ?

La plainte des « enfants de boches » de Norvège

Le Monde, édition du 14.03.07

Les nazis avaient installé en Norvège, en 1941 et 1945, dix maternités « aryennes ». Après la guerre, la vie des 10 000 « enfants d’Allemands » fut un calvaire. Certains demandent réparation.

En norvégien, on les appelle les tyskeungar, les enfants d’Allemands. Ils sont nés de l’union d’un soldat allemand et d’une Norvégienne durant l’occupation de ce pays scandinave pendant la seconde guerre mondiale. La plus célèbre d’entre eux s’appelle Frida Lyndstad, l’une des anciennes chanteuses du groupe de pop suédois Abba. Sa mère s’est suicidée à 19 ans, à la fin de la guerre, après que son père, un soldat de la Wehrmacht, fut reparti vers sa famille légitime en Allemagne.

Ces « enfants de la guerre » norvégiens seraient de 10 000 à 12 000. Dix-neuf d’entre eux avaient fait le déplacement à Strasbourg (Bas-Rhin), jeudi 8 mars, afin d’assister à l’audience de la Cour européenne des droits de l’homme qui doit examiner la recevabilité de leur requête. Plus de 150 de ces Norvégiens au destin brisé, stigmatisés dès l’enfance, accusent les autorités de leur pays de les avoir traités de manière discriminatoire et de n’avoir, au fil des décennies, rien fait pour réparer le préjudice qu’ils avaient subi.

Paul Hansen est né le 7 avril 1942. De son père, un soldat de la Luftwaffe, il ne possède qu’un portrait, une simple photocopie. Il sait seulement qu’il est mort en 1952, et qu’il portait le même prénom que lui. Sa mère, Asta, l’a abandonné à la naissance dans un Lebensborn, l’une de ces maternités nazies créées par Himmler dès 1935 en Allemagne pour recueillir le sang « de bonne race », et étendues à certains pays occupés pendant la guerre.

Paul Hansen a passé les premières années de sa vie dans un Lebensborn norvégien, entouré et choyé. Le privilège du sang. Mais à la libération du pays en 1945, sa vie va se transformer en calvaire. De façon totalement arbitraire, il sera placé dans différentes institutions psychiatriques et n’en sortira qu’à l’âge de 22 ans, traumatisé pour la vie. « J’ai vécu dans ces centres avec des personnes malades alors que j’étais normal, explique cet homme qui semble se réfugier derrière un mur invisible. Tout cela, c’était à cause de la haine des Allemands. »

De nombreux autres enfants d’Allemands ont connu le même sort en Norvège. Tove Laila Strand était présente à l’audience de Strasbourg. Son père à elle est mort après avoir sauté sur une mine en Russie, peu de temps après sa naissance, en 1941. Une tante lui a raconté comment sa mère, alors qu’elle avait à peine un an, l’avait brûlée avec un fer à repasser. Tove Laila est ensuite abandonnée dans un Lebensborn qui l’envoie, peu après, chez ses grands-parents paternels, en Allemagne.

En 1947, la petite fille est rapatriée en Norvège, rendue à cette mère qui ne voulait pas d’elle et qui s’est mariée avec un Norvégien. Une mère à qui la présence de Tove Laila rappelle, jour après jour, tout le poids de sa honte. « J’ai compris dès le premier jour que je n’aurais pas dû naître, explique-t-elle. On me traitait de sale boche, d’enfant de boche. J’étais appelée ainsi par ma propre mère. » Elle est battue, violée par son beau-père, et finira par fuir à l’âge de 15 ans. Durant toute sa vie, Tove Laila essaiera en vain de réparer le lien brisé avec sa mère. « Peu de temps avant sa mort, elle m’a téléphoné et m’a dit : «Le jour où je meurs, je ne veux pas de fleurs de ta part sur ma tombe» . Lorsqu’elle est morte, j’ai pris sa main dans le cercueil. Là, elle ne pouvait plus me battre. Ça a l’air macabre, mais c’était pour lui donner la paix que j’avais besoin de la voir et de la toucher. »

Harriet von Nickel a tant souffert, elle aussi, qu’elle a écrit un livre pour raconter son histoire. Parfois, son père adoptif l’attachait avec une laisse. Quand elle avait 9 ou 10 ans, on lui a gravé avec les ongles une croix gammée sur le front. Karl Otto Zinken a été placé dans une école spéciale pour déficients mentaux où il a été violé par deux hommes.

Tous les enfants d’Allemands de Norvège n’ont pas connu pareil traitement. Mais le cas norvégien reste unique. Dans tous les pays européens qui avaient subi l’occupation nazie, les femmes coupables de « collaboration horizontale » ont été soumises à la vindicte populaire, avec les fameuses scènes de tonte publique. Toutefois aucun autre pays ne s’en est pris, comme la Norvège, de façon systématique aux enfants nés de ces liaisons que la morale patriotique condamnait. S’ils ont été montrés du doigt en tant que groupe « à risque », c’est beaucoup dû à la stigmatisation dont ils ont fait l’objet de la part des autorités elles-mêmes.

Cette politique officielle s’appuyait sur les conclusions d’un rapport psychiatrique établi par un professeur de l’époque : « A partir d’expériences avec quelques femmes d’Allemands, qui avaient été patientes dans son hôpital pendant la guerre, ce psychiatre a étendu ses conclusions à toute la population concernée. Selon ses calculs, environ la moitié des mères d’enfants de la guerre étaient des attardées mentales, explique l’historien Kare Olsen. De plus, il a estimé que les soldats allemands qui s’étaient contentés de femmes débiles devaient eux-mêmes avoir un problème. Sur la base de ses connaissances sur l’hérédité, il en a conclu que plusieurs milliers de ces enfants de la guerre norvégiens devaient être mentalement attardés ! Et que cela constituait un grave problème pour les autorités norvégiennes, qui devaient réagir. » Paul Hansen, par exemple, a passé toute sa jeunesse dans des institutions, sans jamais avoir subi d’examen.

C’est la raison pour laquelle quelques centaines de ces enfants maltraités tentent, depuis des années, d’obtenir réparation de l’Etat norvégien. Ils sont sortis de l’anonymat tardivement, à mesure que leurs parents vieillissaient, risquant d’emporter leur secret dans la tombe, à mesure aussi que leurs propres enfants commençaient à poser des questions et que le besoin de savoir grandissait.

En 1999, l’une des trois associations d’« enfants d’Allemands » a décidé de porter l’affaire devant les tribunaux norvégiens. Lors de son discours du Nouvel An de 2000, le premier ministre de l’époque, Kjell Magne Bondevik, avait présenté « au nom de l’Etat norvégien » des « excuses pour la discrimination et l’injustice qu’ont subies les enfants de la guerre ». Mais de procès, point.

Les tribunaux norvégiens invoquent la prescription. « Mais il ne peut pas y avoir prescription, car, jusqu’à aujourd’hui, ces gens souffrent », s’insurge Randi H. Spydevold, leur avocate depuis huit ans.

Depuis que l’affaire des enfants d’Allemands occupe la scène médiatique en Norvège, de nombreuses études ont été faites sur eux. L’une d’entre elles, publiée en 2005, indique que ces personnes, âgées aujourd’hui de 60 à 65 ans, ont connu des conditions de vie nettement plus mauvaises que leurs contemporains. Les chercheurs ont constaté que ce groupe présentait une mortalité plus importante, davantage de problèmes de santé, un niveau de formation plus bas, des revenus en dessous de la moyenne norvégienne, plus de chômage et un taux de divorce bien plus élevé, surtout parmi les filles d’Allemands.

Paul Hansen, Tove Laila Strand et les autres espèrent maintenant que la Cour européenne des droits de l’homme, qui a mis son jugement en délibéré, acceptera leur point de vue. Si tel est le cas, ils demanderont des dommages et intérêts à la Norvège. Histoire, insiste l’avocate de l’association, de faire payer cet Etat « qui s’en est pris sans discernement aux plus faibles qu’il était censé protéger ».

Olivier Truc

9 avril 2009 - Posted by | Autriche, Catholicisme, Europe, La France en Autriche | , , , ,

2 commentaires »

  1. Cher Monsieur Segal,
    Auteur d’une thèse sur le sujet suivant « Affinités littéraires et culturelles franco-autrichiennes de 1870 à nos jours », je suis bien sûr très intéressé par tout ce qui touche aux relations entre nos deux pays, dans tous les domaines.
    D’autant plus qu’il me semble, que depuis les années 60, les liens qui nous unissaient dans ces domaines ne cessent de se distendre. De plus, à l’heure actuelle, il est difficile de « prendre la température » de nos relations avec précision.
    Je serai donc amené, si cela ne vous ennuie pas, à venir vous interroger. je viens juste de tomber sur votre site, par hasard et sans préparation.
    A bientôt donc, cordialement.

    Commentaire par HELIP | 8 juillet 2010 | Répondre

  2. bonjour je m’apelle mina mousaid elhasani mon pere est abed salam ben lehssan ben lmaki nee 1918 il ete un soldat marocains il a laisse une fille en allmande je demande l’aide pour la rechercher

    Commentaire par mina moussaiad elhasani | 21 février 2011 | Répondre


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